LETTRE DLXIV
DE LA DUCHESSE DE CIIOISEUL A MADAME DU DEPPAND
A Chanteloup , ce 28 décembre 1773.
Oh! mon Dieu! ma pauvre petite-fille, que j'ai été attendrie de toutes vos inquiétudes! J'ai vu par votre dernière lettre à Tabbé, que vous étiez la plus malheureuse du monde; j'espère que la mienne vous aura rassurée. Vous avez su que ce que vous appeliez votre seconde étourderie n'était rien du tout,
DE MADAME DU DEFFAND. o9
que M. de Tlsle Tavait ignorée, que nous lui avons doré la pilule sur lapremière, qu'il l'aoubliée, qu'il vous le pardonne et enfin qu'il vous l'a dernièrement écrit lui-même. Ne soyez donc plus malheureuse, ma chère enfant. Je ne pourrais souffrir que vous le fussiez, quand môme vous seriez la plus coupable du monde. Vous avez pris un rigoureux parti de ne vouloir plus écrire par la poste quand les occasions pour Chanteloup seront rares. Ce sera nous qui serons punis de l'étourderie de mon ami Wiart. Songez du moins à nous aimer, nous; aimezmoi surtout plus que personne, vous me le devez, parce que personne ne vous aime plus tendrement que moi.
Tournez (la page) pour un couplet de M. de l'Isle au sujet de la fête de M. de Ghoiseul, qui s'appelle Etienne.
Air de Joconde.
D* Etienne comment voulez-vous
Qu'on célèbre la gloire?
La mort sous un tas de cailloux
Finit sa courte histoire.
Mais s'il veut se donner un nom
Plus brillant qu'aucun autre,
Qu'il vous prenne pour son patron ,
Au lieu d'ôtre le vôtre.
Je VOUS prie de l'envoyerà la petite sainte, pour qui je n'ai pas le temps de le faire copier.
LETTRE DLXV
DE MADAME DU DEFFAND A l'ABBÉ BARTHELEMY
Ce mardi, 4 janvier 1774, à 6 heures du matin.
Voilà bonne compagnie qui vous arrive, mon cher abbé, je vous en félicite; elle vous apprendra toutes les nouvelles. Je
m CORRESPONDANCE
m'en rapporte à elle et je ne veux vous parler que de moi. Encore ne vous en parlerai-je pas longtemps.
Je suis si fatiguée de mes insomnies que mon âme est triste jusqu'à la mort (qui ne tardera pas longtemps à arriver, si elles ne prennent fin). Je ne sais à quoi les attribuer. Je ne ressens aucune incommodité. Je n'ai ni fièvre, ni douleur. Je vis d'un grand régime; je n'ai mal nulle part, mais je suis faible et souvent fort triste. La vie m'est à charge. Je m'ennuie du besoin que j'ai de la société et des soins qu'il faut se donner pour s'en procurer. Je m'apercevrai beaucoup de l'absence de M. de Beauvau. C'est en Inique je trouve le plus de ressource. J'aime son caractère. C'est l'homme le plus exempt de vanité, qui a le plus de vérité et de justice, et sans être affectueux, il est excellent ami. 11 n'y a peut-être personne au monde de qui je reçoive plus de preuves d'amitié. J'ai du plaisir à m' épancher avec vous sur ce que je pense de lui. Il a de vous la meilleure opinion du monde. Soyez à votre aise avec lui, vous vous convenez parfaitement tous les deux. 11 aime la franchise et le naturel. Je dois à ces deux qualités qu'il croit trouver en moi, l'indulgence qu'il a pour ma vieillesse et pour tous mes défauts.
Qu'avez-vous pensé de l'histoire de ces deux soldats. Avezvous rien lu de plus fort et de plus énergique que cette lettre et ce testament^?
La mort du petit Matignon n'est-elle pas bien terrible? Enfin, l'abbé, on ne peut avoir que des idées tristes. Écartons-les et parlons de la grand* maman.
Je vous recommande d'abord de ne lui point montrer cette lettre, elle lui donnerait des vapeurs. Comment se porte-t-elle ?
i. Deux soldats philosophes qui s*étaient brûlé la cervelle après avoir expliqué à la postérité les motifs qui les engageaient à quitter la vie. Grimm , après avoir cité ces deux pièces, ajoute : « Elles sont peut-être un exemple des ravages qu*une philosophie trop hardie peut causer dans des têtes mal disposées et qui n*ont reçu qu'une instruction superficielle. » Depuis ce temps la multiplicité des suicides nous a familiarisé avec ce genre de courage.
Son petit Louis Tarause-t-il toujours? Je ferai connaissance avec lui. Balbâtre m'a dit que la grand* maman le lui envoyait. Il m'a dit aussi qu'il m'inviterait à aller chez lui pour l'entendre.. J'irai avec d'autant plus de plaisir que c'est un bon homme, qu'il adore la grand'maman et qu'il joue du pianoforté à ravir. Je l'entendis l'autre jour jouer des noëls et une très-jolie pastorale de sa composition.
Commencez, mon cher abbé, à me parler de vos projets de voyage. Faut-il ne vous attendre qu'à Pâques. En vérité, cela est bien long.
Je soupe ce soir chez la petite sainte; nous parlerons beaucoup de vous.
Je viens d'écrire à M. de l'Isle. Je ne lui ai point parlé de ses ouvrages. Dites-lui combien j'en suis charmée. Rien n'est plus joli que son couplet sur saint Etienne; ÏAvis aux princes est admirable. Je vous envoie une lettre de M. d'Arras.
à 8 heares du soir.
P. S. Vous verrez que je comptais que ce paquet vous serait rendu par M. de Beauvau. Leur départ est différé. Je vais l'envoyer à l'hôtel pour qu il parte par la première occasion .
LETTRE DLXVI
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE GHOISEUL
Ce 4 janvier 1774.
Je commence par vous demander une grâce, chère grand'maman, c'est de ne point exiger de l'abbé de vous montrer la lettre que je viens de lui écrire; elle est bête, elle est triste, elle vous donnerait des vapeurs; et si je ne peux pas vous procurer des moments agréables, il ne faut pas que je vous en procure d'ennuyeux.
Je sens et je partage le plaisir que vous aurez de recevoir,
par M. et madame de Beauvau, toutes les dépêches dont ils seront chargés ; je leur porte bien envie, et vous n'en doutez pas; vous ne les garderez pas bien longtemps; mais, mon Dieu! chère grand'maman, votre absence sera-t-elle éternelle? et se pourrait-il que je ne vous revisse jamaia? Je ne puis soutenir cette idée. Elle me glace l'âme, elle me rend insensible à tout.
Que dites- vous de ces soldats de Saint-Denis? croyez-vous qu'ils fussent fous? je suis bien éloignée de le penser. Mais ce pauvre petit Matignon, on ne peut pas le plaindre, il n'a pas eu une minute entre sa vie et sa mort ; on dit sa mère dans le plus grand désespoir.
On attend aujourd'hui le congé du Monteynard. Il se fait trop prier; il force à le faire mettre dehors par les épaules; mais ce n'est pas à moi à parler de tout cela.
Je vous dirai, chère grand' maman, que j'ai passé une soirée avec Balbâtre ; il joua d'une manière ravissante plusieurs noëls et une pastorale qu'il dit avoir faite pour vous et dont vous avez dû être très-contente ; elle n'est point du genre de ces musiques savantes que j'ai en exécration.
Je dois aller chez lui quand votre petit Louis y sera arrivé; il veut me le faire entendre et jouer lui-même sur son pianoforté; il prétend que j'aurai beaucoup plus de plaisir, parce que celui sur lequel je l'ai entendu jouer n'était pas d'accord. C'est un bon homme, il vous adore, il espère vous aller trouver dans le mois de septembre.
Le couplet de Saint-Étienne est charmant. Ce M. de l'Isle a bien du talent; il m'a pardonné, dont je suis ravie; il m'écrira souvent, n'est-ce pas, ma grand'maman? vous l'y engagerez; il faut qu'il me prouve que la réconciliation est parfaite, en me rendant un compte très-détaillé de tout ce qui se passe à Chanteloup^
Je me fais un grand plaisir du projet qu'a le marquis de venir passer quelques semaines à Paris; dites-lui que vous voulez qu'il m'aime. Vous avez tout pouvoir sur lui; je vou-
drais bien que vous en eussiez aussi sur le dieu du sommeil, il m'a entièrement abandonnée, et c'est, de toutes les divinités, celle dont je chérirais le plus les faveurs. Comment vous traitet-il, chère grand'maman ? vous ne me parlez jamais de votre santé, et je crois que vous défendez à Tabbé de m'en rien dire. Y a-t-il quelque chose au monde qui m'intéresse autant?
LETTRE DLXVII
DE l'abbé BARTHÉLÉMY A MADAME DU DEFFAND
13 janvier 1774.
Je ne vous écrirai que quatre mots aujourd'hui : ce ne seront pas des motsdorés du vieux Caton, mais ceux qui me viendront à l'esprit. La grand'maman se porte mieux et reprend des forces; elle est fidèle à son régime et fait presque tous les jours une petite course à pied avec madame la comtesse de Goigny, qu'elle aime beaucoup et dont elle est fort aimée. Vous m'aviez défendu de lui montrer votre lettre et vous l'en aviez prévenue, vous voyez que c'était le fruit défendu. Elle a été curieuse et j'ai été faible. Elle est très-affligée de votre ennui; elle en a conclu que vous devriez être ici. M. de B... l'a rassurée sur votre santé. Je souscris avec tout le monde au bien que vous dites de lui, mais je ne pense pas avec vous que je puisse lui convenir. Un grand fond d'estime et de respect, ce sont tous les sentiments que je trouve dans mon cœur. Ce n'est que par exception qu'il peut se former des liaisons plus étroites entre des personnes d'états disproportionnés; je tâche de ne pas déplaire à ceux qui viennent ici, mais je ne crois pas devoir montrer un empressement qui m'enlèverait le peu de temps qui me reste et qui, après tout, ne produirait que des mécomptes. J'espère que vous ne désapprouverez pas cette conduite.
Le grand-papa était menacé d'un rhume; il s'est soigné et paraît en être quitte. Madame la duchesse de Grammont me
charge toujours de vous dire combien elle est touchée de votre souvenir, combien elle vous en remercie. J'ai fait vos compliments à madame de Boufllers et à M. l'abbé Billiardy, qui en sont très-reconnaissants. Vous ne m'avez rien dit pour M. de Castellane. M. de l'Isle fait tous les jours des choses charmantes, il a bien du talent; pour moi, je cherche de quelle longueur étaient les bras d'Artaxerxès Longue-Main , quelles étaient les dimensions de ce roi de Syrie, nommé Nez-de-Griffon, et si ce roi d'Egypte, surnommé le Flûteur, jouait de la flûte traversière ou de la flûte à bec; et comme ces recherches sont très-importantes, je vous quitte pour les continuer.
LETTRE DLXVIII
DE LA DUCHESSB DE CHOISEUL A MADAME DU DEFFAND
A Chantoloup , co 15 janvier 1774.
J'ai reçu votre lettre du 4, ma chère petite-fille, par madame de Fleury ; madame de Beauvau est arrivée deux jours après et ne m'en a point apporté de vous. A la bonne heure! mais madame de Brionne, arrivée d'hier, ne m'en a point apporté non plus, et cela est un peu fort; cependant, vous aviez bien des choses à me dire, si vous m'aimez. Comment, en onze jours de temps, n'auriez-vous rien à me dire. Voltaire vous a envoyé des vers. Il vous appelle bergère et ma chère; cela est assez curieux pour être envoyé. De plus, ils courent les rues, ces vers. Je les ai vus dans les nouvelles à la main de M. Marin , et j'ai senti que je ne les tenais pas de vous. Pour moi, je voulais attendre une occasion; mais de guerre lasse je prends le parti de vous écrire par la poste. Je ne puis être plus longtemps sans m' entretenir avec ma chère enfant.
La défense que vous me faisiez dans votre lettre du & de voir celle que vous écriviez à l'abbé, et la défense que vous lui
faisiez de me la montrer, ont excité ma curiosité de la voir et son désir de me la montrer. Je l'ai donc lue, cette lettre, ma chère petite-fille; eh bien! j'ai vu que vous aviez des insomnies, de l'ennui, de la tristesse, et j'ai trouvé tout cela fort naturel; mais j'ai été bien fâchée que vous fussiez soumise à cette nature-là.
Vous me demandez ce que je pense des soldats de Saint- Denis. Mon bonheur même me fait penser par la crainte de le perdre qu'il vaudrait peut-être mieux n'être pas née. Mais je ne pense pas comme ces soldats qu'il faille se donner la mort pour réparer le malheur d'être né. Je ne les en estime cependant pas moins pour se l'être donnée; mais je trouve que leur calcul n'est bon qu'à présent qu'ils ne sont plus et qu'il était mauvais dans le moment qu'ils en ont fait le résultat, sans quoi la nature aurait été en défaut et elle ne peut jamais y être. Si elle y était un moment à cet égard, le monde finirait ; sans l'adresse infinie par laquelle eUe a attaché de l'horreur à notre destruction et des plaisirs à nos besoins, qui voudrait se donner la peine de vivre? pour son intérêt et non pour le nôtre elle a opposé des obstacles invincibles à nos dégoûts et nous a liés à notre sort par des chaînes Indestructibles. Les soldats de Saint- Denis ont sûrement senti la force de leur chaîne et la puissance des obstacles qui les retenaient dans le moment où ils ont voulu briser les unes et forcer les autres. Leur calcul a été faux dans cet instant, et pour qu'un calcul soit bon, il faut qu'il soit exact dans toutes ses parties. Ma philosophie me porte à croire que nous ne pouvons pas disposer d'un sort que nous n'avons pu déterminer. La nature est le seul tyran dont il ne nous soit pas permis de secouer le joug. Elle nous a fait ses esclaves et nous devons nous soumettre à l'esclavage qu'elle nous impose, parce qu'elle nous l'impose par une loi générale et par une puissance plus forte que celle que tous les hommes réunis pourraient opposer pour s'y soustraire. Âi-je raison?
Je suis bien aise que vous ayez fait connaissance avec Bal-
in. 5
bâtre. C'est un bon homme dont les talents vous amuseront. Il vous mènera mon petit Louis s'il peut vous distraire. Je viens d'avoir avec cet enfant une scène tragique qui excitera votre risée, mais qui aurait fait couler vos larmes comme elle a fait couler les miennes. Ce petit enfant a toutes les grâces de l'enfance et tout l'enfantillage de son âge avec le naturel et la franchise qui y sont propres. Il y joint de plus une intelligence, une raison, une activité pour le travail, une douceur, une docilité sans pareille . et par-dessus tout cela une sensibilité sans exemple. Il m'aime à la folie et moi je l'aime aussi de même. Ses caresses devenaient de jour en jour plus pressantes, et comme l'âge qui s'avance aussi de jour en jour ne les lui aurait bientôt plus permises, j'ai cru devoir le prévenir et je les ai défendues ce matin, ces caresses qu'il allait me prodiguer avec plus d'ardeur que jamais. La soumission la plus entière a répondu à mes défenses ; mais le morne de la plus profonde tristesse a succédé à la joie de l'âge, de la santé et même du sentiment. Il n'a point dtné, rien n'a pu le distraire, et tantôt je l'ai retrouvé à mon clavecin le cœur gros de soupirs. Je l'ai appelé mon bel enfant pour lui faire une petite amitié qui le consolât. Alors le cœur s'est desserré, ses larmes ont coulé en abondance. A travers mille sanglots, j'ai entendu qu'il me reprochsût de l'appeler mon bel enfant, tandis que je ne l'aimais plus, que je lui défendais de m' aimer. L'attendrissement m'a gagné; j'ai voulu lui parler raison; j'ai fait venir sa sœur pour la lui faire entendre avec moi. Il m'a écoutée avec patience, avec douceur, s'est soumis à tout, pleurait toujours, mais pleurait doucement et s'écriait de temps en temps : « Et comment vous prouver que je vous aime? » puis voulait se précipiter sur ma msdn pour l'inonder de ses larmes, puis se retenait de lui-même et avec effort. Mon cœur s'est déchiré, j'ai pleuré comme lui, puis je me suis enfuie pour lui dérober mes larmes et j'ai attendu M. de Ghoiseul pour lui raconter cette scène dont il a pleuré aussi. Riez-en après cela si vous pouvez. L'enfant est encore
dans mon cabinet, toujours doux, toujours soumis, mais toujours affligé, et sa sœur ne pouvant parvenir à le consoler. L'expression vraie de la nature est si rare qu'il est impossible de résister à Tirapression qu'elle fait, peut-être autant de surprise que par le fond même des choses; mes yeux sont encore gros, rouges. Les larmes m'offusquent encore en vous faisant ce récit. Mon cœur est serré. Je ne sais comment je pourrai cacher tout cela dans le salon. Cet enfant m'a amolli le cœur^ et je n'en suis pas fâchée, car il me semble, ma chère enfant, que je vous en aime encore mieux.
LETTRE DLXIX
DE UADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CIIOISEUL
Paris, ce 19 janvier 1774.
Oh! non, chère grand' maman, quoique nous nous aimions beaucoup Voltaire et moi , nous n'en sommes pas encore aux petits noms. Ces vers ne sont point faits pour moi. Voilà la lettre dans laiquelle il me les a envoyés. Je n'en ai point donné de copie, je n'en donne jamais de tous les vers ou chansons que je reçois, de quelque part qu'ils me viennent. Je ne sais comment ces derniers de Voltaire sont devenus si promptement publics, et pourquoi on a imaginé qu'ils m'étaient adressés; il n'importe *.
1. Lorsque, quelques années plus tard, la duchesse de Choiseul se sera empressée, comme tout le beau monde , d'accourir aux premières représentations du Mariage de Figaro, peut-être se sera-t-elle rappelée cette scène.