‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 3)Chapitre 53 sur 134 · LETTRE DCXXI · texte numérisé non relu

LETTRE DCXXI

DB l'abbé BARTHELEMY A MADAME DU DEFFAND

Itr septembre 1774.

La grand'maman ne se trouve pas si bien qu'à l'ordinaire, elle a depuis quelques jours de la fluxion dans la tête, qui la laisse tranquille pendant la journée , mais qui la nuit tombe sur la gorge et la fait tousser; à cela se joint de la colique et puis du dégoût ; cependant elle sort et suit sa vie accoutumée, et on ne dirait pas, à la voir, qu'elle fût incommodée, elle ne l'est que pour avoir été trop tard à la promenade ; c'est ce qui arrive ici tous les jours. Je ne cesse d'en avertir, mais je suis comme Cassandre qui prêchait dans le désert. Dans le désert? on ne l'a jamais dit de Cassandre, l'expression est neuve; c'est sans doute un trait de génie qui m'est échappé.

Nous n'avons pas été à la chasse, il pleuvait, il faisait du vent, et puis c'était l'anniversaire de la mort de Louis XIV.

Nous attendons tous les jours le discours de H. de La Harpe. Celui de M. l'abbé d'Espagnac est arrivé ce soir, je l'ai ouvert et j'ai trouvé des expéditions habiles. On dit une campagne savante, un livre savant, mais on ne dit pas une

campagne habile, un livre habile, parce qu'habile ne se dit que des personnes.

Lundi 2.

La grand*maman est dans le même état, ce qui ne Ta pas empêchée de venir à la Bourdaisière, où nous avons été tirer.

Le courrier arrive, pas de discours de M. de La Harpe, mais une lettre de vous à la grand* maman qui a fait notre bonheur.

Dimanche 3.

Une uniformité continuelle sans ennui est plus agréable à éprouver qu*à décrire. Nos occupations ou plutôt nos loisirs ne différent chaque jour que par des nuances imperceptibles. C'est une vie végétative. Le bonheur consiste moins dans la jouissance des plaisirs que dans Tabsence de tout chagrin. Par exemple, nous n'avons eu qu'un plaisir bien vif, celui d'entendre la messe, et cependant nous avons traversé très-heureusement notre journée, quoique le discours de M. de la Harpe ne soit pas arrivé.

Lundi 4.

Hier au soir j'étais chez la grand'maman, le grand-papa y vint,' il y fut question de la petite-fille, il demanda pourquoi elle ne viendrait pas à Chanteloup avec son ami ; ajoutant qu'il aurait été très-aise et très-flatté de les posséder l'un et l'autre, qu'il n'y avait personne ici, qu'ils seraient en toute liberté. La grand'maman répondit qu'elle vous en avait écrit, et que vous ne lui aviez donné que de mauvaises raisons. Tout ce qui fut dit à cette occasion était plein de sentiment et d'intérêt.

Mes nerfs sont toujours dans le même état; et pour comble de malheur, j'ai reçu ce matin la visite de M. de la Chaise; c'est un gentilhomme de Poitou , commissaire des guerres ; ce ne sont pas là tous ses titres : c'est l'ennuyeux le plus parfait qui existe, il me parla tout hier de son fils qui est au collège de Vendôme, qui a quinze ans, qui a remporté le prix de la prose.

celui des vers, celui de ramplification, etc.; qui viendra ou ne viendra pas passer la vacance avec lui; qui est maintenant dans un régiment provincial; qui... qui... qui... Ce matin, étant encore dans mon lit, voilà encore M. de la Chaise, et le voilà à me parler de son fils , à tirer de sa poche un gros paquet de chiffons étiquetés et marqués par ordre chronologique : vers composés à l'âge de treize ans et demi ; prose à quatorze ans trois mois; conte à quinze ans trois jours; il me lit tout cela; il hésite, il ânonne, parce que tout cela est barbouillé, raturé. Si j'approuve, il rougit de modestie ; si je ne dis rien, il a peur que son (ils ne perde son temps et me demande mon avis ; par malheur il a oublié chez lui les meilleurs morceaux, mais il me les apportera; il fera mieux, il m'apportera son fils; je lui ferai expliquer Horace, Tite-Live, Tacite. Son régent convient qu'il ne rend pas si bien ces auteurs que son fils. J'étouffais, à la fin il est sorti , il m'a poursuivi toute la journée; je l'ai évité, mon parti était pris. Si nous avions été à la chasse à tir, je lui aurais tiré un coup de fusil à la bouche pour lui couper la langue. Nous avons été chasser le daim et nous n'avons rien vu.

J'ai reçu ce soir votre lettre. Je vous prie instamment de remercier infiniment M. Walpole de son souvenir, dites-lui bien tous les regrets que j'ai de n'être pas à portée de lui faire ma cour, et tout ce que je souffre d'en être privé.

J'ignore quand madame la duchesse de Grammont viendra à Chanteloup, mais je serai ravi quand elle sera ici; je le suis d'apprendre qu'elle est contente de son voyage. On avait dit que M. d'Arras viendrait voir le grand-papa et la grand'maman, est-ce qu'il ne vous en a pas parlé ?

Je vous dirai ce que je pense des Éloges quand je les aurai lus ; mais celui de M. de La Harpe n'est pas arrivé; vous m'accusez de politique à l'égard des gens de lettres, je crois n'être que prudent; leur vanité en général est si combustible et si sensitîve !

Vous devriez faire une chose , ce serait d'engager les amis du grand-papa et de la grand'maman à leur envoyer chacun un exemplaire du discours de M. de La Harpe , à commencer par vous; je crois que la plaisanterie réussirait.

Ce mardi 5.

M. de la Balue part aujourd'hui, je lui remettra cette gazette prétendue. La grand'maman a passé une bonne nuit et est beaucoup mieux.

LETTRE DCXXII

DE MADAMB DU DEPFAND A LA DUCHESSB DE CHOISEUL

Ce laidi, 4 septembre 1T74, à 6 heures du matin.

Je reçus hier après midi , chère grand'maman, votre lettre de vendredi à l'abbé. Le bulletin qui y était joint est affreux *. Madame de Boufllers étant partie, je n'en ai point fait usage auprès de Bouvard. L'abbé vous aura dit que, sur ce que je lui avais dit de la maladie, il l'avait jugée bien grave. Les conseils qu'on pourrait lui demander ne serviraient à rien, chaque moment change les circonstances. Je crains de ne plus recevoir de nouvelles. Si je n'en ai que par l'abbé, je n'en dois attendre que jeudi, et elles seront du quinze delà maladie. Votre situation me fait une peine horrible, et s'il s'y joint de l'inquiétude pour M. de Ghoiseul, que deviendrez-vous? Je suis tellement occupée de cette pensée qu'elle fait diversion au chagrin que j'ai de la perle de Pont-de-Veyle. Il mourut avant-hier entre onze heures et minuit. Je l'avais quitté à huit heures. Je n'en espérais plus rien, mais je ne croyais pas sa fin si prochaine. C'était une connaissance de cinquante-cinq ans, et depuis plu-

\. Le marqais de Boufllers mourut le 5 et le duc de Ghoiseul lui-même était tombé malade.

sieurs années il était devenu mon ami intime ^ Votre situation présente me détourne d'entrer dans aucun détail. Je ne puis penser à autre chose. Que Tabbé vous dise si je vous aime, et si rien peut entrer en comparaison avec vous. Ah ! je dois compter du moins sur votre reconnaissance ! Prouvez-la-moi en me faisant donner tous les jours de vos nouvelles. Heureusement Tabbé est avec vous. Rien ne lui échappera de votre état, il ne négligera rien de ce qu'il devra faire. C'est un ami, que celui-là! il vous était réservé d'en avoir un aussi parfait; vous seule en étiez digne. Je le prie d'être exact à la promesse qu'il m'a faite de m' écrire tous les jours.

Voulez-vous bien dire à M. de Choiseul l'inquiétude que m'a causée son indisposition? Voulez-vous bien aussi faire mes compliments à mesdames de Boufilers, de Beauvau, de Boisgelin et au prince de BeaufTremont?

LETTRE DCXXIII

Ce 15 septembre 1774.

Vous mériteriez sans doute d'être accablé de reproches. Manquer à toutes vos promesses, être trois ou quatre mois sans répondre aux lettres qu'on vous écrit, ce sont des iniquités que vous avalez comme l'eau et dont vous ne vous corrigerez

1. LorsquMl mourut, raconte La Harpe dans sa correspondance, madame du « DefiTand vint souper en grande compagnie chez madame de Marchais où j*étais, « et on lui parla de la perte qu'elle venait de faire. — Hélas ! il est mort ce soir à « six heures; sans cela vous ne me verriez pas ici. Ce furent ses propres paroles; t< et elle soupa comme à son ordinaire, c'est-à-dire fort bien; car elle était très- M gourmande. »

Il est permis de révoquer en doute l'exactitude de cette anecdote. Pont-de- Veyle mourut entre onze heures et minuit. Madame du Deffand précise l'heure. Elle l'avait quitté à huit heures. Elle le dit à madame de Choiseul; elle le redit à M. Walpole. Comment aurait-elle dit chez madame de Marchais qu'il était mort à six heures?

jamais, parce qu'on ne vous en aime pas moins ; votre esprit prend si bien tous les tons qu'on imagine que c'est votre cœur qui parle quand vous daignez prendre la peine d'écrire. Votre dernière lettre a étouffé tous mes ressentiments et je suis prête à vous dire que je vous aime plus que jamais ; mais je ne veux pas me le permettre; je suis honteuse d'être si souvent dupe; je veux conformer ma conduite et régler mes sentiments sur les procédés qu'on a avec moi ; ainsi comptez que je serai pour vous comme vous voudrez que je sois.

Vous me demandez comment je suis avec M. Walpole; je vous réponds : comme il le désire ; j'observe avec lui ce que j'observerai avec vous.

Madame de RoncheroUes est en Bourgogne depuis six semaines avec H. son frère; elle y restera encore un mois. H. Francis, qui depuis près de trois mois était dans sa terre, est arrivé depuis quelques jours et s'en retournera incessamment. Presque tous mes amis sont absents ; ils sont éparpillés dans diverses campagnes.

Vous me demandez comment je trouve milord^ Mansfield. Hilord Stormont me Tamena il y a quinze jours, je ne les ai point vus depuis ni l'un ni l'autre. Le temps de mes succès auprès des Anglais et des Écossais est bien passé. Vous serez à la vieille mode si vous conservez quelque considération pour moi. Je ne puis porter aucun jugement sur ce milord Mausfield. Cependant deux ou trois rires qu'il fit fort à propos m'avaient donné bonne opinion de son esprit; mais le peu de cas qu'il fait de moi a diminué mon estime. Cet aveu vous paraîtra singulier et d'une vanité excessive; mais les sociétés qu'il me préfère vous feraient convenir que je n'ai pas tort. Si vous aviez été ici, mon cher petit Craufurt, vous vous seriez amusé de tous les événe-

1. Noas avons laissé partout ces mots milord et milady, tels que les dictait madame du DeSand qui n'avait jamais été en Angleterre et ne savait pas l'anglais. Tout le monde sait aujourd'hui qu'on dit lord et lady, en parlant de ceux oui ont droit à ce titre.

ments qui sont arrivés; ils ont produit beaucoup de chansons et de petits vers, c'est ce qui m'a le plus intéressée ; car pour la chose publique, je ne m'en soucie guère; j'ai si peu de temps à y faire nombre que je n*y prends nulle part.

Nous avons eu ici les Fitz-Roy ; nous aurons le mois procham H. Gonway et milady Aylesbury. Pour M. Walpole, je suis persuadée que je ne le reverrai jamais ; ne me laissez point prendre la même idée de vous; ayez de meilleures intentions et parlez-m'en quelquefois.

Faites mes compliments à M. Hume : je vous les fais à tous deux du temps que vous allez passer ensemble.

LETTRE DCXXIV

DB MADAME DU DBPPAND A l'aBBÉ BABTHBLBMY

Ce dimanche, 18 septembre 1774.

Vous êtes un ami comme il n*y en a point. Je suis touchée jusqu'au vif de ce que vous faites pour moi. Je partage ma reconnaissance entre vous et la grand* maman; si elle m'aimait moins, vos attentions ne seraient pas aussi extrêmes. Au milieu de vos alarmes, vous vous occupez de mon inquiétude ; vous suppléez autant qu'il est en votre pouvoir à la satisfaction dont je suis privée, de rendre des soins et des services au grandpapa et à la grand'maman ; enfin, enfin vous me faites croire à l'amitié.

J'eus hier des nouvelles trois fois dans la journée, à trois heures après midi, à sept heures du soir et à une heure après minuit, pai* la poste, par le courrier de M. de Gontaut et par celui de M. La Borde, chez qui je m'arrêtai en revenant de Saint-Ouen. Je crois pouvoir me livrer à la joie; la maladie est finie, mon cher abbé. Il ne s'agit plus que de le déterminer à v6Dir ici et ne pas persister à rester dans un lieu éloigné de fleeours et oii il serait très-dangereux de courir le risque d'une

rechute. Je joindrais mes instances à celles de tout le monde si elles pouvaient être de quelque poids. 11 n'y a petit ni grand ici qui ne prenne un intérêt très-vif à la vie du grand-papa, et qui ne dise qu'il faut qu'il revienne. J'écrirais quatre pages, je ne dirais pas autre chose.

Quel moment ce sera pour moi d'embrasser la grand'maman !

Adieu, l'abbé, je vais aujourd'hui à Roissy. J'en reviendrai après souper. Je trouverai chez moi toutes les nouvelles que les courriers auront apportées. Je prends mes mesures pour cela, et je ne partirai d'ici qu'après l'arrivée du facteur.

Parlez de moi, je vous prie, à madame la duchesse de Grammont, ne lui laissez point ignorer combien je partage sa situation.

LETTRE DCXXV

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCBESSE DE CHOISEUL

Paris, le 20 septembre 1T74.

C'est trop de m' avoir écrit un petit billet ; il ne faut point, chère grand' maman, que vous vous donniez la moindre fatigue. Vous voilà tranquille, il faut végéter, écarter le souvenir du passé, jouir du présent sans vous occuper de l'avenir, être comme mon petit Tonton, avec qui j'aurai un grand plaisir de vous faire faire connaissance.

Vous m'avez bien inquiétée. J'ai bien de l'obligation à l'abbé de tous les soins qu'il a eus de moi. Ce pauvre abbé! il n'y a point de meilleur cœur. Oh ! ma grand'maman, il méritait de vous rencontrer, vous seule êtes digne de sa façon d'aimer.

LETTRE DCXXVI

DE MADAME DU DEFPAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce dimanche, 25 septembre 1T74.

Voilà une lettre, chère grand'maman, qui vous apprendra des nouvelles intéressantes. M. de Saint-Omer me l'apporta hier et me recommanda d'ajouter, en vous l'envoyant, que les deux nominations avaient été faites et déclarées dans la matinée, et que le plus grand motif d'acceptation pour la seconde place était de devenir votre prélat*; mais je m'en rapporte à la lettre pour vous expliquer ce qu'il pense. Je suis prête à me rendre sa caution, et je me la ferai volontiers de tous ceux qui prétendent vous aimer positivement, parce que je sais que qui répond paye. Je vous félicite de la parfaite guérison*. J'ai partagé vos peines, vous n'en doutez pas; jugez si je partage votre joie; mais mettez-y le comble en venant nous retrouver. Je ne puis penser au moment où je pourrai vous embrasser sans que je ne sois hors de moi.

Je ne sais de quelle manière pouvoir marquer ma reconnaissance à notre grand abbé. Je crois que la meilleure est de donner relâche à mes éternelles écritures qui, à toutes sortes d'égard, sont bien différentes des siennes. Il me parle de vous et de tout ce qui m'intéresse, et moi je ne lui parle que de moi.

Vous voilà seule; vous n'avez plus qu'un évêque et deux abbés. Ramenez-les incessamment. Je ne sais d'où vient, msns j'ai pris quelques espérances.

1. M. de Conzié, évèque de Saint-Omer, frère de Tévèique d^Arras, passait à i*archevôché de Tours. Le duc de Lévis le représente comme un prélat tout rond au moral comme au physique, bon, simple et affable, qui n*avait ni les défauts de son frère, ni ses qualités.

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