partie du plaisir que j'aurais eu à trouver la grand' maman
Mais» cependant, chère grand'maman, je ne saurais tout à fait vous blâmer ; entre tous les dons précieux que vous a faits la nature, elle vous a gratifiée de savoir vous suffire à vousmême. Vous ne sauriez, en effet, être en meilleure compagnie; mais le commun du monde se platt à partager ces plaisirs et surtout celui de ce genre. Cependant, dites-moi, ch^re grand'* maman, comment remplirez-vous votre temps quand vous serez toute seule? Vous écrirez beaucoup, j'en suis sûre, et ce que vous aurez écrit la veille vous tiendra lieu de compagnie le lendemain. Vous pensez beaucoup, vous avez beaucoup d'idées; ainsi, ce n'est point à moi qui suis la stérilité môme à décider que vous avez tort d'aimer la solitude. Je vous plains cepen^ dant de ce que le grand abb^ est forcé de vous quitter; quelque plaisir que puisse me causer son retour, je partagerai les regrets que je lui verrai de n'être pas avec vous. Ce sera lui, chère grand' maman, quand il sera ici, qui vous mandera toutes les nouvelles; pour moi, je n'y entends rien ; je ne puis, quand je vous écris, vous p^ler d'autres choses que de vous, que de moi.
Bonsoir, chère grand'maman, je vais commencer ma nuit; sachez qu'en ce moment l'horloge sonne sept heures du matin.
Le grand-papa est on ne peut pas plus content du neveu de l'abbé ^
LETTRE DCXLIll
OE LA DUCHESSE DE CUOISEUL A MADAME DU DEFFAND
A Chanteloup , ce 5 juin 1T75.
Non, ce ne sont point mes œufs, ma chère petite-fille, qui ont adouci votre cœur : c'est la visite, c'est la présence du
i. Le marquis de Barthélémy, qui fut un des cinq directeurs, puis membre da léuat seua l'Empire^ et pair sous la Restauratioa.
Mt CORRESPONDANCE
grand-papa. Cela est juste. Je lui envie ce bonheur sans en être jalouse. Vous avez raison de l'aimer, de l'aimer mieux que moi. Il est mille fois plus aimable; mais vous êtes injuste quand vous m'accusez d'indifférence pour vous. Demandez plutôt à notre archevêque, qui vous remettra ma lettre. Il vous dira si je vous aime. Vous l'en croirez, sans doute. Serment d'un prélat vaut parole d'Évangile. Mais ce qu'il ne vous dira point, cet archevêque, c'est combien j'ai à me louer de ses procédés, et c'est ce qu'il faut que vous lui disiez.
Vous demandez comment je passe mon temps toute seule. Hélas! je n'en sais rien. Je sais seulement qu'il passe, que le soir est bien près du matin, que le matin commence pour moi à une heure, et que je n'ai pas seulement le temps de jouer du clavecin. Ce n'est pas cependant que je nage dans cette abondance d'idées que vous me supposez. Ce n'est pas non plus que je sache bien employer mon temps, mais c'est que je sais bien le perdre; et, soit dit sans me vanter, c'est peut-être la première de toutes les sciences. Enfin, sans savoir ni pourquoi ni comment, je suis heureuse, très-heureuse, autant qu'on peut l'être séparée de ses amis; car les jouissances de l'amitié, je l'avoue, sont la véritable béatitude; mais on ne peut pas toujours être dans les deux ; et tout ce qui rampe sur la terre, exposé à la douleur, n'y est cependant pas toujours en proie. Je rampe donc tout comme un autre, et je m'en tire tout comme un autre. En fait de bonheur, il ne faut pas rechercher le pourquoi ni regarder au comment. Le meilleur et le plus sûr est de le prendre comme il vient. Ce n'est que du mal dont il faut rechercher les causes, et les moyens pour arracher l'épine qui nous blesse; et, quand on le veut bien, il est rare de ne le point pouvoir. Je le dis parce que je le crois, peut-être parce que je le sais. Loin d'inculper l'humanité, bénissons la nature, qui a donné au temps la cure des plaies du cœur. Le courage et la sagesse triomphent des autres maux. La plupart ne doivent leur existence qu'à la faiblesse ou à la folie. Il est juste de
porter les chaînes que Ton s'est forgées. Croyez-moi, ma chère petite-fille, il n'est pas si diflicile d'être heureux, et cette idée du moins est consolante si elle n'est pas neuve. Je ne sais ce qui m'a conduite à ces froides moralités. Pardonnez-les-moi. Je suis seule, et que faire en un gîte, dit La Fontaine, à moins que l'on n'y songe? Voilà mon excuse.
Jouissez sans scrupule du plaisir de posséder l'abbé ; je ne voudrais pas de lui à présent. Ma solitude n'est bonne qu'autant qu'elle est complète. Partagée, elle ne vaudrait rien pour celui qui la partagerait avec moi, et dès lors elle me deviendrait insupportable; mais parlez de moi avec ce cher abbé; pensez, sentez ensemble que vous m'aimez, et soyez sûrs que je vous aime encore davantage.
LETTRE DCXLIV
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce vendredi au soir, — juin 1775.
J'avais pris une résolution, chère grand' maman, je ne voulais point vous ennuyer de mes lettres tant que le grand abbé serait ici, mais en apprenant que M. Ribot va vous trouver, je change de résolution, je ne puis me résoudre à laisser échapper cette occasion. Vous êtes seule; si vous avez des moments d'ennui, ma lettre ne les augmentera pas beaucoup, et comme vous avez un grand nombre de loisirs, vous ne regretterez pas ceux que vous emploierez à me répondre, je m'en flatte. Je crois que vous m'aimez, et vous êtes la seule personne sur qui je compte véritablement. Si je perdais cette confiance, je serais trop malheureuse.
J'ai été ce soir, après souper, chez madame de Grammont. ]'y ai trouvé le comte de Coigny, le chevalier de Chastelux , mesdames de Damas et d'Usson. Vous savez que madame de Grammont va à Bourbonne. Vous savez sa marche; elle doit
n4 CORRESPONDANCE
souper lundi chez M. de Gontaut. Elle m'a offert de m'y faire prier; je l'ai accepté. Je ne sais si j'ai bien fait; je ne trouverai personne de bénévole. Avec ma grand'maman je ne crains rien ; sans elle tout me fait peur. Mais aussi, comme l'ennui est ma plus forte crainte, je me hasarde à me mettre dans l'embarras.
Que dites-vous du jugement du procès *? « Qui est-ce qui l'a gagné? Qui est-ce qui l'a perdu? » Voilà la question que fait presque tout le monde. On en sera bien surpris en Angleterre. Si j'en crois un Anglais que j'ai vu ce soir, Tort aurait été, chez eux, condamné au pilori. Votre prudence ne vous permettra pas de me dire ce que vous en pensez.
Vous savez que c'est aujourd'hui que le grand-papa est allé à. Reims. Il m'avait promis de venir me dire adieu hier. Il n'en a rien fait.
LETTRE DCXLV
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Paris, ce 16 juin 1775.
Voire archevêque est charmé de vous. Il m'en entretînt hier pendant deux ou trois heures. Ce sont des exclamations continuelles sur l'heureuse situation où il se trouve. Je crois que vous serez contente de lui. Ce n'est point un homme désœuvré, une âme froide et sans mouvement; il aime l'occupation, il y est accoutumé, et l'attachement qu'il a pour son frère prouve qu'il est capable de sentiments. Il a le sens droit; ce n'est point un métaphysicien, ce n'est point un savant, ce n'est point un bel esprit; mais c'est un homme accoutumé à conduire des hommes, né avec du goût et des talents pour l'administration, ayant des vues et des projets moins étendus