‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 3)Chapitre 57 sur 134 · LETTRE DCXLVI · texte numérisé non relu

LETTRE DCXLVI

DB MADAME DU DEFPAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce 8 juillet IT75.

Ma politique est à bout. Je ne puis la pousser plus loin. J'ai rempli mon objet. Une lettre qui serait arrivée en même temps que le grand-papa aurait tout au plus été mise dans la poche, et on aurait peut-être oublié de la lire le lendemain. Ce moment-ci doit être plus favorable, et puis je n'ai pas la possibilité de différer plus longtemps à dire à la plus aimée des grand'mamans que sa petite-fille ne cesse de se désoler de passer savie éloignée d'elle.

Croiriez-vous, chère grand'maman, que je n'ai pas même la satisfaction de parler de vous autant que je le voudrais? Soit que le grand abbé ait plus d'affaires qu'il n'en avait, soit qu*il se soit refroidi pour moi, ses visites sont plus rares et plus comtes. Peut-être veut-il me préparer à son -absence. II vous racontera ce qui en est. Je serai fort fâchée de le voir partir, mais je désire son bonheur et votre contentement.

Donnez-moi de vos nouvelles et de celles du grand-papa. Voilà de quoi je suis curieuse et non pas de celles de la chose publique. Souvent elles me surprennent, mais jamais elles ne

m'intéressent. Je conviens qu'on peut être curieux du règne des Platon ^, des Socrate ou des Socrife, ainsi que M. le comte de Parre les appelle et dont il déplore le sort d'avoir été empoisonnés par des cigales.

Vous aurez à la fin du mois les Beauvau. Quand je veux écarter tous les nuages qui m'environnent, je me persuade que j'irai à Chanteloup, que j'y serai reçue à bras ouverts, que j'y jouirai de la présence du grand-papa, de la grand'maman et de la parfaite certitude de leur amitié.

. LETTRE DCXLVH

DE LA DUCHESSE DE CilOISEUL A MADAME DU DEFFAND

Chanteloup, ce 16 juillet IT75.

J'ai attendu l'abbé, ma chère petite-fille, pour vous donner de ses nouvelles et lui demander encore des vôtres. Je l'ai trouvé mieux qu'à son départ. Il est au moins guéri de la crainte de sa maladie, et c'est le meilleur moyen de se guérir de la maladie même. Il m'a dit beaucoup de bien de votre santé ; mais quand je lui ai dit que vous vous plaigniez de l'avoir fort peu vu, et que je lui ai fait des reproches de vous avoir négligée, il s'est emporté contre vous et m'a dit les dernières horreurs de votre caractère. Il prétend que vous êtes la plus ingrate de toutes les femmes et aussi la plus coureuse, que vous ne posez pas pied à terre, que ce sont tous les jours nouvelles parties de campagne, et qu'il ne pouvait pas s'établir sur les grands chemins pour vous y attendre, que d'ailleurs il n'a pas passé trois jours sans vous voir pendant son séjour à Paris. Le grand-papa, qui a toujours du faible pour vous, quoiqu'il prétende que vous lui avez refusé à souper à son retour de Reims, a pris votre parti en disant qu'il n'y avait que

t. M. de Malosherbes venait de remplacer M. de La Vrillière.

m. it

rinjustice d'aimable, parce qu'il n'y avait qu'elle def sensible. Il a presque été jusqu'à conclure que l'abbé était un fat de Bt vanter de votre injustice à son égard. Pour moi , contente d^ vous voir si bien défendue, je n'ai rien dit et me suis contentée du plaisir d'entendre parler de vous.

Vous avez fait une très-mauvaise spéculation politique de ne me point écrire par le grand-papa. Le plaisir que j'ai eu de le revoir n'aurait rien pris sur celui que j'aurais eu à lire votre lettre, et je vous assure qu'elle n'eût point été pochetée pour être gardée comme une vieille olive. Vous auriez bien pu m* écrire aussi par l'abbé, mais vous avez été paresseuse, et vous viendrez me dire que vous êtes discrète. Je né veux pourtant pas vous gronder. Je suis charmée de vous; je vous aime à la folie. Il y a un mot charmant dans v^tre lettre, le voici ce mot: vous voulez vous persuader que vous irez à Chanteloup^ que vous y serez bien reçue^ à bras ouverts. Ah ! persuadez-voUs-le bien. Mais ce dont vous ne pouvez pas juger, c'est du plaisir extrême avec lequel vous seriez reçue, il est au-dessus de toute expression ; et quand je pourrais vous l'exprimer, je ne l'oserais pas, parce que ce serait une véritable indiscrétion.

LETTRE DCXLVIil

DB LA DUCHESSE DE CIIOISBUL A MADAME DU DEFFAND

Chanteloup, ce 26 juillet 1775.

11 ne tiendrait qu'à vous, ma chère petite - fille , que j'aimasse encore mieux Chanteloup. Vous n'auriez qu'à y être. Si vous vouliez, et les soixante lieues et le prétendu siècle entre nous auraient bientôt disparu. Nos sentiments sont au pair. N'est-ce pas là être du môme âge, et le plaisir d'aimer ne suffit-il pas pour louer la Providence? Quand on va si souvent à Roissy, quand on y passe plusieurs jours , on peut tout aussi bien de proche en proche venir à Chanteloup et y passer deux

DE MADAME DU DlîFFAND. 179

oa trois beaux mois d'été ; le changement d'air pour respirer, celui d*un beau climat et d'un climat plus doux, vous feraient sûrement grand bien. Le grand-papa, qui se pique de médecine, en est persuadé, et il voudrait bien que vous fussiez assez raisonnable pour suivre un conseil aussi sage , car ce grandpapa vous aime de tout son cœur ; il mérite tout le bien que vous me dites de lui, à votre égaxd, excepté qu'il ne trouve pas que vous lui ayez fait jamais exercer la vertu de l'indulgence. Enfm vous seriez encore mieux reçue à Cbanteloup du grand-papa et de la grand'maman que vous ne Têtes à Roissy de M. et de madame de Garaman; et cela vaut pe«%-étt^ bien la peine de faii*e quelques pas de plus.

je laisse à l'abbé le soin de vider toutes ses querelles avec vous, et de justifier tous tes torts dont vous l'accusez. Quant à madame de Grammont, je suis persuadée que, si elle a reçu votre billet, vous recevrez tôt ou tard sa réponse, parce qu'elle est la personne du monde la plus exacte sur ce procédé , et que vous êtes celle avec qui elle doit l'être le plus, parce qu'elle trouve vos lettres charmantes, et qu'elle est sûrement flattée d'en recevoir.

J'espère que j'aurai encore de vos nouvelles par madame de Beauvau. On m'a dit qu'elle amenait avec elle madame dTsson et M. Donezan. J'en suis charmée, car madame de Grammont n'étant pas ici , je crois qu'elle m'aurait trouvée bien plate pour la remplacer, et que le grand-papa tout seul aurait bien pu ne lui pas suffire. Jusqu'à présent nous n'avons eu que madame de Brionne ^ et ses deux filles, qui sont toutes deux aimables, madame de Ghauvelin, qui est toujours bien triste, et M. du Bucq, avec qui nous disputons ; tout cela suffit pour faire passer une vie fort douce ; je vous assure, ma chère petite-fille , que vous y auriez fort bien trouvé votre compte, et que vous y eus-

1. Bfadame de Brionne, o^e Rohan-Guéménée, cit'^e pour sa beauté, mère des princes de Vaudemont et de Lambesc.

i80 CORRESPONDANCE

siez bien mieux fait le nôtre; mais c est une triste chose cl*étre bornée aux désirs, il ne tiendrait qu'à vous que je n'en restasse pas là.

LETTRE DCXLIX

DB MADAMB DU OEFFANO A LA DUCHESSE DE CHOfSBUL

Ce lundi, 31 juillet 1T75.

Je pense sans cesse à vous, chère grand* maman, je réfléchis sur votre caractère, sur vos sentiments, sur votre conduite, et je dis après : Il n'y a qu'elle de parfaitement heureuse ; son âme est en paix , son cœur est content ; elle ne peut se faire iaucun reproche. Elle doit à ses vertus le bonheur dont elle jouit; et moi, infortunée, je végète séparée d'elle; sa présence, ses propos me feraient participer à son bonheur ; je m'afllige, je déteste la vie que je mène. Mon état est pire que celui de feu madame la duchesse du Maine. Elle ne pouvait se passer, disait -elle, des choses dont elle ne se souciait pas; et moi, celles qui m*ennuient, qui souvent me sont antipathiques, me deviennent nécessaires. Quelle différence de mon état au vôtre: mais quelle différence de mérites !

Je vois partir M. et madame Beauvau avec une envie et une jalousie extrêmes. Je suis bien persuadée du plaisir qu'ils auront d*ètre avec vous; mais ils n'en sentiront pas le prix si bien que moi. Je trouve du plaisir à vous aimer; mais vivre séparée de vous m'est insupportable ; je suis sensiblement affectée de cette douleur. Je ne prétends pas certainement vous la faire partager; je ne suis pas assez insensée pour le craindre et je ne serais pas assez cruelle pour le désirer.

Je n'ai pu me refuser cet épanchement de tendresse, pardonnez-le-moi.

Je ne vous manderai aucune nouvelle ; vous aurez des ga-

zettes vivantes qui vous en apprendront bien plus que je n'en sais. Le prince vous remettra un petit flacon d'essence de rosé que madame Cholmondley m'a envoyé pour vous. Cette pauvre femme me fait une grande pitié. Les affaires de l'Amérique achèvent de la ruiner. J'attends son oncle, M. Walpole, dans quinze jours ou trois semaines. II me mande qu'il est bien affligé de ce qu'il ne vous trouvera pas. Vous serez le sujet de toutes nos conversations, et c'est ce qui me les rendra le plus agréables. Oui, chère grand' maman, je vous aime et je vous aime avec passion , rien n'est si vrai.

Page 1