DE L^ABBB BARTHELEMY A MADAME DU DEFFAND
Août 1115.
Vous avez beaucoup de pardons à votre disposition : je vous en demande un millier. J'ai trop tardé à vous écrire , à vous répondre; j'en ai formé souvent le projet, mais que vous mander d'un endroit où il n'y a que du repos? Si l'on fait une gazette dans le paradis , elle doit être bien ennuyeuse. Me voilà par exemple tout d'un coup arrêté; d'autres disent que c'est Je commencement qu'ils savent le mieux, pour moi c'est ce que je sais le moins.
M. de Beauvau m'a remis votre lettre, que j'ai trouvée charmante. Vous a-t-on jamais dit que vous écriviez comme un an'ge? Je suis très-aise de vous l'apprendre; en cas de besoin, vous auriez fait votre chemin par les lettres. Vous attendez donc M. Walpole : j'en suis enchanté; mais que j'aurai de regrets de n'être pas à Paris ! Je voudrais être maître de Chanteloup pour deux mois seulement, je partirais à la tête de mes gardeschasse avec leurs fusils à deux coups, de mes cuisiniers armés de broches et de casseroles, de mes soixante chevaux, des deux ânes de Malte, des deux haras, dont l'un est rouge et l'autre
18t CORRESPONDANCE
bl€u, et je vous enlèverais l'un et l'autre malgré Tonton lui-même.
Madame de Ghauvelin est partie hier avec son fils ; elle a été très-bien ; sa douleur est toujours à peu près la même ; mais elle 8*est prêtée, à tout ce qu'on a voulu ; ses efforts lui coûtaient beaucoup et on ne s'en apercevait pas ; il ne reste que M. et madame de Beauvau. ivec si peu de monde il n'y a point de solitttdle. Vous voulez savoir comment la journée est distribuée : le matin on fait ce qu'on veut^ le grand-papa et le prince dînent à deux heures , la grand' maman teur tient compagnie. La princesse descend ensuite, l'abbé en fait autant. On lit jusqu'au moment de la promenade, qui est à cinq ou six heuces. Chacun se retire chez soi. On soupe à dix. Après quoi on cause jusqu'à une heure et quelquefois deux. Ces après-soirées sont charmantes ; celle d*hier fut consacrée aux énigmes et logogriphes du Mercure ^ c'étaient des rires aux éclats . Nous finîmes une lecture qui nous a fort intéressés : c'est la relation de l'expédition de la Roche, par M. de Morville; vous ne conftaissez ni la Roche, ni M. de Morville, ni son expédition, vous l'apprendrez avec plaisir. Cet ouvrage paraît à peine, envoyesle chercher, je vous assure qu'il vous fera plaisir, mais ne lisez que la relation. La description de Maroc dont elle est suivie est mal écrite et n'a rien de piquant.
Je crois que c'est là tout, n'est-il pas vrai? Dites donc ce que je veux vous dire. M'y voilà; c'est de voua souvenir de moi tous les jeudis , de vous en souvenir encore tous ^ les autres jours. Permettez - moi de présenter mes respects à mademoiselle Sanadon et de donner une bonne tape à Tonton.
A propos, nous attendons M. l'ambassadeur de Naples, et c'est avoc impatience. La grand'maman se porte bien, elle est heureuse et elle fait bien de l'être ; si elle était malheureuse» elle le serait plus qu'une autre. J'ai été fort content de ma santé depuis mon départ. Mes misères avaient di^aru tout i
siup, je les sens revenir depuis trois jours, mais sans savoir ourquoi. Elles sont folles.
J'ai écrit à M. le président de Cotte. Je n'ai point eu de ses onvelles. J'en serais inquiet si je n'avais reçu votre lettre. oas ne m'en parlez pas, mais s'il était malade vous le sauiez.
LETTRE DCLI
WK LA DUCnESSE DE CHOISBUL A MADAME OU DEFFAND
Chanteloup, ce 4 août 1775.
Entre tous les bonheurs que vous me supposez, ma chère etite-fille, j'en ai eu trois depuis trois jours que vous n'avez oint fait entrer dans votre énumération. Avant-hier, le prince B arrivant m'a remis une lettre de vous ; hier la poste m'en iqiporté une autre ; et aujourd'hui j'ai le plaisir de répondre toutes deux.
Vwci pourquoi vous n'avez reçu que le l*** la lettre que je (ms avais écrite le 26 du mois dernier; c'est que je l'avais mie pour l'envoyer par madame de Brionne, qui a été arrêtée À cinq jours de plus qu'elle ne comptait par un mal de gorge. alculez à présent et vous retrouverez votre compte entre la ftte de cette lettre et sa réception. Je dis précisément de vos ittres ce que vous dites des miennes. Je n'en ai jamais reçu de tendres que les vôtres. J'ai la flatteuse, l'intime confiance ne je n'ai jamais été aimée de personne autant que je le suis s TOUS. Je n'ai jamais non plus aimé personne d'aussi aimale que vous. Jugez d'après cela si j'ai jamais mieux aimé, et 'après cela encore faites-vous donc justice et rendez-la-moi Q venant ici. Voici le projet du grand-papa : écoutez-le, je MS en prie, et pesez -le avec M. Walpole; le grand-papa et igrand'maman meurent d'envie de vous voir; ils meurent tt»«i d'envie d'avoir l'honneur de voir M. Walpole; mais com-
184 COUUËSPONDANCE
ment imaginer de vous arracher à lui quand il est à Paris, qu'il y est précisément pour vous? Comment oser prétendre à attirer M. Walpole ici uniquement pour nous? Il faut donc que ce soit lui qui vous y amène. Sur la route et ici vous serez bien avec lui; vous serez à l'abri de l'ennui, et tous nos vœux seront remplis; écoutez-les, exaucez-les. Souvenez-vous que le grand-papa n*est pas sujet à voir échouer ses projets et ne lui donnez pas le dégoût de faire échouer celui qui lui tient le plus au cœur. Dites à M. Walpole tout ce que vous savez que je pense pour lui, et tout ce que vous croirez de plus propre à le déterminer à nous accorder la grâce que nous lui demandons.
Je vous prie de vous charger de ma lettre pour madame de Cholmondley. Mon premier mouvement a été d'être ravie de mon petit flacon d'essence de rose, le second d*éti*e au désespoir d'avoir une lettre à écrire pour en remercier ; ne dites pas cela, c'est vilain; mais je suis si paresseuse pour écrire et si timide pour les gens que j'ai perdus de vue, que je n'ai jamais osé écrire l'hiver passé à M. Walpole, quoique j'en eusse bien envie, pour lui expliquer ma conduite avec M. Conway et milady Henriette, et le prier de me justifier auprès d'eux. Je ne sais plus si c'est Henriette que s'appelle la femme de M. CoUr way; enfin, vous m'entendez, cela suffit. J'ai bien soin de votre prince ; je lui donne de bon lait d'ânesse qu'il trouve salé le soir et sucré le matin , quoiqu'il soit toujours le même et toujours également bon. La princesse nous fait venir l'ambassadeur de Naples ; j'en suis ravie parce que, quelque désir que nous ayons de lui plaire, je craindrais que nous ne lui suffisions pas dans notre solitude, et nous sommes tout seuls. Oh ! comme vous y causeriez bien dans cette solitude ! Comme vous la rempliriez bien! Je suis heureuse, il est vrai, et plus que je ne veux le dire, parce qu'il me semble qu'il faut être avec la fortune comme avec sa maîtresse, dont il faut tab:e les faveurs de peur de les perdre ; mais quelque heureuse que
je sois, croyez que vous manquez beaucoup à mon bonheur.
L'abbé promet de n*être plus trois semaines sans vous écrire. Il me parait qu'il se porte bien et il ne prend plus d'eau de fleur d'orange, parce qu'il n'en a plus besoin.
Dites -moi donc ce que c'est que ce bon petit enfant que vous associez à votre méchant petit chien ? Pour moi, je n'aime presque plus Louis, parce qu'il commence à devenir trop grand, et mes soins commencent aussi déjà à se changer en procédés.
LETTRE DCLII
DE LA nUCHBSSR DE CHOISEUL A MADAUE DU DEPPAND
Cbanteloup, ce 16 août 1T75.
On dit la solitude de Paris plus complète cette année que jamais ; vous n'aurez point à me reprocher, ma chère petitefille, d'avoir augmenté la vôtre. Je vous ai déjà renvoyé l'am- J)assadeur de Naples, et voici M. et madame de Beauvau qui partent aujourd'hui. Ils ont été arrêtés un jour de plus par la migraine de madame de Beauvau. J'aurais certainement mieux aimé que madame de Beauvau n'eût pas la migraine; mais, générosité pour vous à part, j'ai été charmée de les garder un jour de plus. Madame de Beauvau a été charmante ici. Je craignais qu'elle ne s'y ennuyât, parce qu'elle nous a trouvés seuls, et j'ai été charmée, par cette raison qu'elle fit venir l'ambassadeur de Naples qu'elle aime et qui la divertit, pour rompre cette solitude ; mais, en l'attendant, elle n'a pas eu l'air d'en avoir besoin. Elle a en tout si bien joué son jeu, que je me suis laissée aller de très-bonne foi à croire qu'elle ne s'était pas ennuyée ici, et ma confiance en cette illusion m'a fait le plus grand plaisir.
J'ai été aussi très-contente de l'ambassadeur; il a de la gaieté, une grande simplicité, le feu de l'Italie avec une grande
instruction, et une tète fort logicienne, qualité rare dans son pays ; mais il a un baragouin qui fait beaucoup perdre de ce qu'il dit, et on est fâché d'en perdre.
J'espère que vous serez contente du prince. 11 ne tousse plus, et il me paraît se porter assez bien. Il a chassé ici, monté à cheval. Tout cela lui est bon; mais la chasse est vilaine cette année, et cela m'a bien fâchée pour lui.
M. Walpole est-il arrivé? Étes-vous heureuse, macbère petite-fille? Ne m'oubliez pas auprès de lui. N'oubliez pas le grand-papa qui vous aime tendrement, et qui veut que je vous le dise; mais songez surtout que vous n'êtes aimée de personne autant que de la grand'maman. Vous n'avez point répondu à mes propositions, vous attendrez apparemment M. Walpole pour y répondre. Songez que vous pourriez, si vous le vouliez, me rendre bien heureuse. •
LETTRE DCLIII
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce dimanche, SO août 1T75
Il est vrai, chère grand'maman, j'attendais l'arrivée de M. Walpole pour pouvoir joindre sa réponse à la mienne. A peine lui ai-je donné le temps de respirer que je lui ai fait lire vos deux demièi*es lettres. Elles lui ont inspiré tant de reconnaissance, tant d'enthousiasme, que si, sur-le-champ, nous avions pu avoir des chevaux , nous serions partis tout de suite pour aller vous trouver. Pourquoi faut-il passer sa vie en privation et en regrets? Pourquoi faut-il trouver des obstacles invincibles pour parvenir au bonheur? Ah ! que de raisons Gros-Jean aurait-il pu dire à son curé s'il avait été à ma place! Pourquoi faut-il n'obtenir de vivre qu'à la cruelle condition d'éprouver la vieillesse avec toutes ses tenances et dépendances I Mais écart(»is ces tfistes réflexions. J'aurai encore le
plaisir, au moins je l'espère, de passer l'hiver avec vous et avec le grand-ps^a. En attendant, je vais employer les cinq semaines que M. Walpole passera ici à parler sans cesse de TOUS, et nous ferons mention aussi du grand abbé. Pourquoi M. rambassadeur, les Beauvau et la poste ne m'ont -ils rien apporté de lui? Est-ce caprice , paresse ou indifférence qui le rendent muet? Éclaircissez cela.
Il faut vous rendre compte de tous vos succès. L'ambassadeur s'écrie sur tous les tons du baragouinage qu'il n'y a rien de si charmant que la douchesse et que M. le douc^ mais ce qui met le comble à votre gloire, ce sont les éloges que la princesse fait de vous. Je soupai avant-hier chez elle, et, jusqu'à trois heures du matin, vous fûtes le sujet de la conversation que nous eûmes tête à tôte. Je crois, en vérité, que vous êtes, après die , celle à qui elle trouve le plus d'esprit et de mérite. C'est être placée bien haut. Gardez que la tète ne vous tourne. Vous louez très-bien l'ambassadeur. Je suis d'accord de tout ce que vous en dites. Que je voudrais causer avec vous, et que, quand M. Walpole sera parti, le temps jusqu'à l'arrivée de décembre me paraîtra long I Quel malheur pour moi que votre bonheur fasse son gtte à Chanteloup, de préférence à l'hôtel de Choiseul! Mais les murmures sont inutiles; suspendez-les en m'écrivant ou en me faisant écrire par l'abbé.
Je désire une lettre par semaine. Je n'ose proférer que je vous en promets autant. Il me semble que c'est plutôt une menace qu'une promesse. Quand je vous lis, le plaisir que je reçois est subitement suivi du désespoir d'avoir à y répondre. Je me trouve si superficielle, si bornée, que je n'ose l'entreprendre, et c'est avec la plus grande sincérité que je vous avoue qu'il me paraît inconcevable que mes lettres vous sem-r blent supportables. Les vôtres sont d'une énergie et d'un agré* ment que riein n'égale, et celles de l'abbé d'une gaieté qui en inspirerait à un agonisant. Qu'il m'écrive donc, cet abbé; une de vous, une de lui par semaine, me donneraient le moyen
d'empêcher M. Walpole de s'en tenir à ses cinq semaines. Je connais vos bontés, cette considération vous fera impression. Accordez-moi aussi la grâce d'empêcher le grand-papa de me mettre in globo dans le tas des soi-disant amis. Voilà toutes mes demandes.
Je n'attendais M. Walpole qu'aujourd*hui. 11 me surprit en arrivant hier au soir.