LETTRE DCLIV
DK LA DUCHESSE DE CHOISEUL A iJADAMB DU DBFFAND
Chanteloup, ce 22 août 1775.
Et comment puis-je croire, ma chère petite-fille, que si vous eussiez trouvé des chevaux, M. Walpole et vous seriez partis tout de suite pour Chanteloup? Est-ce qu'on ne trouve pas toujours des chevaux? « Rien, disais-je dans ma jeunesse, rien n'est impossible à la force de vouloir. » Je le sentais alors, je le pense encore à présent; mais c'est là la grande affaire que d'avoir cette force du vouloir. Elle sait surmonter des obstacles un peu plus grands que celui de trouver des chevaux dans une ville comme Paris, et de voyager sur un grand chemin où il y a des postes réglées. Vous auriez donc pu suivre votre envie, et si vous l'eussiez suivie, nous aurions été trop heureux, oui trop heureux, je voas l'assure. Mon illusion va jusqu'à me persuader que M. Walpole et vous, vous vous seriez trouvés à merveille ici dans ce moment, et cette illusion ajoute encore à mes regrets; mais ce n'est point comme vous dites à titre de murmure que je les profère, c'est à titre de faiblesse ; et je ne me reprocherai jamais celles dont vous êtes l'objet. Je suis juste, et je trouve que M. Walpole et vous pouvez avoir un beaucoup meilleur emploi à faire de la force de vos vouloirs, que celui de satisfaire mes désirs , c'est beaucoup pour moi que l'envie seulement vous en vienne, et je dois beaucoup de reconnais-
sance à cette seule envie. Quoique je ne profite pas du voyage de M. Walpole, soyez sûre que je n'en jouis pas moins sensiblement du bonheur que sa présence vous procure. Je suis extrêmement flattée de tout ce que vous me dites de sa part. Remerciez-le de m* avoir pardonné le tort que M, Conway et milady Aylesbury m'ont fait l'honneur de croire que j'avais avec eux. Remerciez-le surtout de m' aimer encore. Assurez-le qu'il sera toujours mon Horace. Dites-lui que je le préfère au protégé de Mécène» au flatteur d'Auguste, parce qu'il n'est ni le protégé ni le flatteur de personne , et qu'il a autant d'agréments que l'ancien Horace et plus de philosophie.
Je ne vous pardonne pas de calomnier vos lettres et de van ter les miennes. Mon Dieu, quelle injustice I Ce serait à vous à écrire tous les jours. Je suis et plus juste et plus franche quand je dis que je ne me trouve pas digne de vous répondre; mais en vous répondant, en vous écrivant, je ne fais que céder au sentiment, et alors tout est bien pourvu que mon sentiment vous suffise , et je vois qu'il vous suffit. Ne vous en corrigez pas, c'est tant mieux pour toutes deux. Je laisserai à Tabbé le soin de vous amuser. 11 le peut : sa gaieté est inaltérable, son imagination est inépuisable. 11 m'a promis d'être moins paresseux, et il prétend vous en avoir déjà donné des preuves. Pour mol, j'avoue qu'il est bien rare que j'aie quelque chose à dire, et ce qu'il y a de pis, c'est que je ne me trouve jamais mieux que quand je n'ai rien à dire. 11 me semble qu'on ne peut guère parler que de ses plaisirs, de ses affaires ou de ses malheurs. Les malheurs ne sont bons que dans les romans; il n'y a que les sots qui parlent de leurs affaires, et les enfants qui soient en droit de parler de leurs plaisirs. L'état d'apathie dans lequel je me trouve ordinairement me paraît, à tous égards, le plus désirable et le plus raisonnable. 11 est vrai qu'il en résulte une nullité bien propre à rabattre l'orgueil que pourraient me donner les éloges de la princesse.
Puisque vous voyez l'ambassadeur de Naples, dites-lui de
ne pas oublier qu'il nous a promis de faire nos remerdments à l'ambassadeur de Sardaigne du souper auquel il nous^ a invités, et nos excuses de ce que nous ne pouvons pas nous y rendre, et que je le prie d'y ajouter de nouveaux remercîments et de nouvelles excuses pour un billet de bal qu'il aura la bonté de rendre, puisqu'on veut le ravoir. Vous sentez bien que vous ne donnerez pas toutes ces commissions sans les larder de tous les compliments imaginables de notre part.
Où avez-vous donc pris que le grand-papa vous met in globo dans le tas de ses amis? Ne semUe-t-îl pas qu'on ait dé cela à tas? Et puis croyez-vous donc que l'on vous mette dans le commun des martyrs? Vous n'êtes nullement commune, et je ne vous crois pas plus disposée à être martyre. Si vous étiez une jeune femme, et que je fusse un jeune homme, je vous dirais que vous n'êtes faite que pour en faire. Mais comme votre grand' maman, je vous dirai seulement que nous vous aimons de tout notre cœur.
LETTRE DCLV
OB l'abbé BARTHELEMY A MADAME DO DEFPAND
82 août 1775.
Je suis, comme l'Egypte, frappé de stérilité. Je relb votre dernière lettre que je me garderai bien de trouver charmante^ Elle fmit par deux questions : « Pourquoi ne m'avez- vous pas mandé l'aventure du palefrenier? Pourquoi votre archevêque n'est-il pas à Tours? » Je ne suis paâ embarrassé de la seconde, quoiqu'elle me rappelle des regrets ; il n'est pas ici, parce qu'il est ailleurs. Mais, qu'est-ce que cette aventure, qu'est-ce que ce palefrenier? Je n'y entends rien. C'est peut-être de la métaphysique. J'ai oublié d'en demander l'explication à l'ambassadeur de Naples; vous l'aurez vu depuis son retour. Il m'a paru content du grand-papa et de la grand'maman ; ils l'ont été
très-fort de lui, et ils se flattent de le voir souvent cet hiver. Il vous aura donné de leurs nouvelles ; mais vous en avez reçu depuis par madame la princesse de Beauvau, qui a été souverainement aimable, ainsi que M. le prince de Beauvau. Je sais bien que vous m' allez répondre comme Fontenelle à cet homme qui ne lui disait que des choses triviales : u Monsieur, cela est si vrai que je l'ai entendu dire plus de cent fois; mais ce n'est pas ma faute si je ne l'ai pas dit le premier I »
M. le baron de Bezenval part ce soir. Il ne reste ici que madame la marquise de Fleury. Jamais on n'a été si seuls; cependant on ne s'ennuie point, et ce temps-ci passe comme tous les autres. On a le trictrac, le billard, et puis nous avons la chasse pour nous promener. Je joue souvent avec madame de Fleury, devinez à quoi?... Au trou-madame! Quoique je m'y sois mis un peu tard , je n'y joue pas mal.
La grand'niaman me dit hier au soir qu elle venait de recevoir une lettre de vous, où vous vous plaignez de mon silence. Je m'en plains aussi. Ce n'est ni paresse ni oubli de ma part, c'est défaut de matières. Je suis toujours embarrassé de tirer quelque chose de rien, et c'est ce qui fait que je comprends avec peine la création. Il faut que je recommence ma gazette ; je vous marquerai jour par jour ce qui se passera ou ne se passera pas ici. Vous aurez à peu près les mêmes plaisirs qu'à lire la Gazette de France. Si j'étais à Paris et vous à Chanteloup, j'aurais bien des nouvelles à vous mander cette semaine : le mariage, le banquet, le connétable, et puis tout Tesprit qui se débitera au Louvre le jour de saint Louis. Je donnerais quelque chose de bon, vingt-quatre sols, par exemple, pour avoir à chaque ordinaire autant de détails à vous communiquer.
Je viens de lire votre lettre à la grand'maman; j'y vois l'arrivée de M. Walpole. Je vous en fais mon compliment, et je suis au désespoir de n'être pas à Paris, je ne le suis pas moins que vous ne vous rendiez point aux sollicitations de la grandj-*
maman ; je vous prie de l'assurer de mes regrets et de tous les sentiments que je lui ai voués.
LETTRE DCLVI
DE MAOAXE UU DEFPAND A LA DUCHESSE DE CUOISEUL
Paris, le 81 août 1T75.
J*ai voulu attendre, chère grand'maman, pour vous écrire, que j'eusse de quoi remplir ma lettre, non par des récits de gazettes, mais par des faits particuliers.
Je fus le samedi 26 à la représentation du Connétable. Je l'entendis dans l'œil-de-bœuf de l'appartement des Beauvau, où, pour vous dire la vérité, je ne l'entendis point. La distance du théâtre au bout de la salle, l'excessive élévation, la mauvaise prononciation des acteurs, firent que je n'aurais eu nulle connaissance du sujet de la pièce si quelques vers que j'attrapais par intervalle ne m'avaient rappelé le souvenir de la lecture que j'en avais entendu faire à l'auteur. Cette pièce n'a pas eu le succès auquel on s'attendait; peut-être les acteurs y ontils contribué. La musique guerrière m'a extrêmement plu. Le spectacle était magnifique. Voilà enfm toutes les fêtes finies. H n'est plus question aujourd'hui que des éloges deCatinat; celui de La Harpe, qui a remporté le prix ; celui de M. de Guibert, . qui a eu le premier accessit, et celui de l'abbé d'Espagnac, qui a eu le second. Il faut absolument que je sache ce que vous, le grand-papa, le grand abbé en aurez jugé; mais il me faut la vérité, toute la vérité. Je vous dirai après ce que j'en pense. Je voudrais savoir aussi ce que vous devinerez que j'aurai pensé.
Je vis hier madame d'Enville ; elle part aujourd'hui pour Liancourt. C'est de là qu'elle vous écrira. Elle n'a pas eu un moment à elle dans la course qu'elle a faite à Paris. Elle y reviendra dans quinze jours. Elle a fort envie de l'hôtel du
Haine ; on en veut un million. On dit qu on offre dix-huit cent mille livres de Sceaux. Je ne peux supporter l'idée de la destruction de ces beaux jardins. On ne fait que détruire *; c'est ce que les entrepreneurs en tout genre entendent le mieux. Ils ressemblent au tailleur de Sancbo Pança, ils font un grand nombre de petits capucbons dans une aune de drap.
Je vois couler le temps avec beaucoup de chagrin. Il amènera bien plus promptement que je ne voudrais le départ de mon ami. L'idée de la séparation empoisonne le plaisir de la présence* Si, au moment du départ, je me trouvais transportée à Chanteloup, je ne me plaindrais pas; mais il faudra encore longtemps vous attendre, car c'est une illusion que le projet de vous aller trouver. Peut-on se dissimuler son âge et tous les inconvénients qui en sont la suite, tant par rapport à soi que par rapport aux autres?... Venez, venez à Paris! Venez de mes derniers jours écarter l'ennui. J'espère en madame de GrammoDt pour vous y déterminer. Elle arrive dimanche; elle soupera chez madame de Tessé. J'irai la chercher lundi*
Dites au grand abbé, je vous supplie, que je lui écrirai mcessamment et que je lui demande en grâce de m'écrîre; que je le regrette tous les jours de la semaine, mais particulièrement les jeudis. Us se soutiennent, mais tristement; ils ne battent plus que d'une aile. Je le prie de me mander tout ce qu'il pense des éloges.
Mon ami et moi nous nous mettons à vos pieds ; nous embrassons le grand-papa, et nous serrons tendrement les mains aa grand abbé.
Et les petites cerises? Elles ont été oubliées.