‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 3)Chapitre 60 sur 134 · Que dirait-eUe aujourd'hui · texte numérisé non relu

Que dirait-eUe aujourd'hui

49> CpRÛESPONDANCE

LETTRE DCLVIl

DE LA DUGHfiSSfi DE CUOISEUL A MADAME D4J DfiFFAIIO

Chanteloup, ce 5 septembre 1775.

Ah ! je me suis toujours bien doutée, ma chère petite-fille, que vous ne viendriez pas , et cela m*a désespérée; mais je oe veux pas vous le dire pour ne vous pas affliger de mon affliction.

Je ne crois pas que vous ayez beaucoup perdu à ne pas mieux entendre leConnélabley parce que la pièce est sans intérêt; que madame de Lautrec n'est qu'une raisonneuse; que M. de Lautrec n'est qu*un père aux Indes; que le principal personnage, le Connétable ^ n'est qu'un visionnaire; que }i^ véritable héros de la pièce est Bayard, qui n'est qu'up person-nage secondaire. Sa mort fait la catastrophe de la pièce; élli^ arrive au quatrième acte, et ce qui se passe depuis ne fait plu» rien à personne. Ces défauts me font penser que, malgré 1». magnificence du spectacle, cette pièce ne doit pas réussir à l:^ représentation; et, en ell'et, on nous a mandé qu'elle n'avait pas eu un grand succès; mais comme en général elle est bien écrite, remplie de beaux détails et de sentiments sublimes, je pense qu'elle doit toujours réussir à la lecture. Cependant je vous prie de me garder le secret sur ce jugement de réminis— cence porté sur une lecture que M. de Guibert nous a faîte^ il y a dix-huit mois, de sa pièce.

Je ne satisferai pas votre curiosité sur les jugements qu^ vous me demandez des trois discours qui ont été couronnés ^ l'Académie, premièrement parce que je serais bien fâchée d^ les lire. C'est un genre qui m'ennuie à la mort. En second lien ^ je ne les ai pas tous. M. de Guibert nous avait lu le sien il 3' a un an. Autant qu'il m'en souvient, il me semble que j'y r*-^ trouvé des beautés, de la force et parfois un peu de boulliS'^

DE MADAME DU PEFFAND. 4tt5

sure. On m'a lu ici quelques passages de celui de l'abbé d'Espagnac, remplis de chicchoc et d*aatithëses, ce qui est un mauvais genre et m'a dégoûtée d'en lire davantage. Quant à celui de M. de I^ H^rpe, c'est le seul qui ne nous ait pqint été envoyé. Apparemment que M. de Ghoiseul est dans sa disgrâce ; mais l'abbé aura tout cela, lira tout cela, pensera sur tout cela tout ce qu'il faut penser, et vous le rendra beaucoup mieux que moi. J'ai vu la dernière lettre que vous lui avez écrite ; j'applaudis à tout ce que vous dites de lui, et je trouve que vous avez raison de me l'envier. Il est certainement un de mes plus grands bonheurs, mais il est aussi votre meilleur ami, et nou^ partageons son cœur sans que l'une perde sur ce qu'il accorde à l'autre. Mais croyez aussi qu'il n'est pas le seul qui sache aimer et dont vous soyez parfaitement aimét. Soyez bien sûre que vous l'êtes autant du grand -papa et de la grand'maman.

A propos, il est vrai que j'avais oublié les petites cerises , mais je suis bien aise de vous dire que je m'en étais souvenue de moi-même avant votre lettre. Je vous en envoie huit boites, entre lesquelles il y a un paquet de deux pour madame de La Yallière, que je vous prie de lui envoyer de ma part.

Dites, je vous prie, mille choses pour moi à M. Walpole. Le grand -papa vous prie de l'assurer du regret qu'il a qu'il ne nous ait pas fait l'honneur de venir ici avec vous, il aursdt été charmé de causer avec lui en liberté. U prétend que la rigueur que M. Walpole lui a tenue fera qu'il n'osera, s'il va en Angleterre, prendre la liberté d'aller chez lui.

LETTRE DCLVIU

DB MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEOL

Ce 8 septembre 1T73.

Vous recevrez, chère grand'maman, par M. de La Ponce, réloge de La Harpe. Comme je n'appris son départ qu'hier tout au soir, je ne pus pas y joindre une lettre.

Votre dernière, qui m'a été rendue avant-hier avec les dix coffrets de cerises, est comme à l'ordinaire, c'est-à-dire charmante, les petites cerises excellentes. Madame de La Vallière a ses deux coffrets. Elle vous fera sans doute ses remerctments, et je vous prie^de recevoir les miens. L'ambassadeur de Naples les trouve fort bonnes ainsi que tous ceux qui soupèrent hier chez moi.

Votre analyse du Connétable est parfaite , vous êtes le plus grand esprit de notre siècle, et votre modestie est extraordinaire. Pour moi, chère grand'maman, je suis la plus stupide et la plus présomptueuse quand je m'avise de juger.

La dernière lettre que j'ai écrite à l'abbé était horriblement triste. J'en ai eu des remords. Je serais fâchée qu'il vous l'eût montrée; mais on trouve du soulagement à se plaindre, on croit diminuer le fardeau de ses peines, et on ne pense point qu'on en procure à ceux à qui on les confie.

Je présentai hier M. Walpole à madame de Grammont, qui lui fit toutes sortes de politesses. Il est fort content de celles qu'il reçoit de tout le monde, mais il est pénétré de reconnaissance de tout ce que vous me dites pour lui, et de ce que le grand-papa lui fait dire. 11 a un véritable regret de ne pouvoir pas profiter de la permission que vous lui donnez de vous aller faire sa cour ; mais voilà son départ qui s'approche, et c'est ce qui me cause beaucoup de chagrin. 11 n'y a que vous, chère grand'maman, qui puissiez le remplacer.

Vous allez avoir incessammeDt Févêque d'Arras ; il vous est véritablement attaché, et ses sentiments pour vous entrent pour beaucoup dans l'amitié que j'ai pour lui.

Je n'écrirai point aujourd*bui à l'abbé, ses lettres font les délices de M. Walpole.

Madame de Grammont a dû s'établir hier au soir à Chaville. Vous aurez , je crois, dans le courant de ce mois, madame de Luxembourg. Avez - vous toujours madame de Fleury 7 11 lui appartient bien de s'établir à Chanteloup, tandis que je reste à Saint-Joseph I

Je vous prie de ne rien dire de moi au grand-papa ; il voudrait voir ma lettre, elle est trop bête. 11 n'y a qu'avec vous, chère grand'maman , que je n'en rougis point.

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