‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 3)Chapitre 62 sur 134 · TOUS · texte numérisé non relu

TOUS

LETTRE DCLXl

DE MADAME DU DEPFAND A LA DUCHSSSE DE CHOISEUL

Ce nmedi, 7 octobre 1779, i 7 heures du matia.

Je suis en état, chère grand'maman, de vous dire moimême que je me porte mieux ^ Le grand-papa soupa hier chez

1. Elle Tenait d*ètré gravémeDt màlàdfe. M. Walpole, alors à Paris, et qui la «Digtla a?ec tendres^ , donne à M. Coni^ay le^ détails suivants sur cette maladie :

Paria, • oc«obre 1776.

... MadRnie da Deibnd a été si malade, qae le Jour où elle B*est mise au lit, je crofalt qu'elle n'iraH |>a8 Jusqu'au soir. Sa faiblesse d* Hercule, qui n*avait pu réssfeer k des fraises et dé la crème après souper, a surmonté tous les haut et bas qui ont été la suite de cet excès. Mais son impatience d*àller partout et de s'occu* per de tout lui a attiré une espèce de recliute, et je ne suis pas encore tout à fait hors d'inquiétude sur elle. On ne lui permet de prendre aucune nourriture pour se refaire , de soite qu'elle mourra d'inanition si elle n*en guérit pas. Elle ne peut souleyer sa tête de dessus l'oreiller sans étourdissements, et malgré cela son esprit galope plus ?ito que celui de qui que ce soit, et de même ses reparties. Elle donne un grand souper ce soir pour le duc de Choiseul , et cela l'a mise hier

SOO CORRESPONDANCE

moi, avec douze ou treize personnes. C'était beaucoup pour ma tête qui n*est pas encore fort bonne. Le grand-papa nous quitte demain. Je vous félicite du plsdsir que vous aurez de le ravoir. Il est plus charmant que jamais. Madame de Grammont dit qu'elle vous ira trouver un jour de cette semaine. M. Walpole part jeudi. Je vais être bien seule. Ne me donnerez-vous pas souvent de vos nouvelles? Le grand abbé ne reprendra-t-il pas sa gazette? Je ne veux pas qu'il se fatigue ; mais vos lettres et les siennes seront toute ma consolation. Si je mettais ce billet à la poste, vous le recevriez demain au soir. Je préfère d'en charger le grand -papa. Ce ne serait pas bien qu'il ne vous portât rien de la petite-fille.

A 8 heures après midi.

Voilà une lettre de la grand'maman, toujours pleine de bontés. J'ai une grande impatience de voir Poissonnier. Je ne suis pas absolument quitte de mes incommodités. J'ai encore des étourdissements. Il y trouvera peut-être quelque remède. Mais c'est moins cette espérance que le désir d'apprendre en détail des nouvelles de la grand'maman et de celles du grand abbé, dont l'état m'afllige et m'inquiète.

en si grande colère contre son cuisinier, et Tonton en a pris nne telle rage, que nos dames de Saint-Joseph croyaient que le diable ou les philosophes allaient emporter le couvent. Comme je l'ai à peine quittée un moment , je n*ai rien à yoqs apprendre. Si elle va bien , comme je Tespèrc , je me mettrai en route le 12...

• octobr*.

Madame du DeflTand était très-bien hier, et à près d'une heure, ce matin , ï^ laissé le duc de Choiseni, la duchesse de Grammont, le prince et la princesse de Beauvau , la princesse de Poix , la maréchale de Luxembourg , la duchesse de Lauzun, les ducs de Gontaut et de Chabot, et Caraccioli autour de sa chaise longue ; elle-même au milieu de ce cercle n*était pas un personnage muet.

LETTRE DCLXll

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Cfl mercredi, 18 octobre 1775, à 6 heures du matin.

Vous ne savez pas ce que vous faites, chère grand' maman, quand vous me marquez tant d'intérêt et tant de bonté; vous me faites trop aimer la vie. Convient-il que j'y sois si fort attachée ? cependant je suis prête à vous dire comme Atis à Sangaride :

Mais n'importe, aimez-moi, s'il se peut, davantage, Quand j'en devrais mourir cent fois plus malheureux I

J'ai vu partir M. Walpole; son respect, son estime, son attachement pour vous, sont si fort à l'unisson de mes sentiments, que son départ me cause bien des regrets.

J'excuse , je pardonne et je veux même que l'abbé reste dans sa paresse jusqu'à ce qu'il se porte assez bien pour avoir une sorte de besoin d'écrire.

Je connais l'eiïet de la langueur sur l'imagination; elle ne ' détruit ni les sentiments, ni les pensées, mais elle refuse les expressions. Quand il se portera bien , il reprendra sa gazette et toutes ses charmantes folies. Je ne lui demande pour le présent que de parler souvent de moi à vous et au grand-papa, et de dire à madame de Grammont que je la regrette autant pour le moins que ceux qui la voyaient tous les jours.

Vous aurez peut-être la petite sainte en recevant cette lettre : dites-lui , chère grand'maman , que vous voulez qu elle m'aime, parce que vous savez que je l'aime de tout mon cœur, rien n'est si vrai.

Il ne m'appartient pas de parler nouvelles; je crois que personne au monde n'y prend moins d'intérêt que moi.

Je voudrais pouvoir dormir, chère grand' maman , et cela me parait encore plus difficile que de faire un ministre de la guerre.

LETTRE DCLXIIl

DK LA DUCHESSE DE CHOISEVL A MADAME DU DBFPAND

CiÉtiauAaapi cerss <fetoUté rn3.

Oui, ma chère petite-fillé, je vous ahnfèïd èiaqucf jour davantage, et tous en vîvfez, j'espère, plus longtemps et plus heureuse. Je suis fort touchée de ce que vous me mandez des sentiments de M. Walpole pour moi; mais ce qui m'aff'ecte le plus à présent est le vide que vous doit laisser son absence.

Je trouve l'abbé réellement mieux, et je fié dootef pas qu'il ne reprenne bientôt ses jolies ga^ettelsr. l^oas devfteaf bien me les faire lire quand je serai à Paris, car H n'y a^ que mot qut ne les connaisse pas.

La comtesse de Choiseul esi arrivée hier. Elle est certainement mieux , mais elle n'est pas guérie. Je )ut ai dit que votfs vouliez qu'elle vous aimât; elle m'a assuré qu'elle ne demandait pas mieux, et que l'eiïet avait prévenu sa volonté et y répondrait toujours. Pour madame de Grammont, elle est biefif persuadée que votis l'aimez et U^ouve de bonne foi qu'il n'y à pfefrsonne de si airaaible que vou^.

Yous èroyez bieu qu'au fond de notre province ivous entendons autant parler du ministre de la guefrre que vous en entende^ parler du fond de votre tonneau. Nous faisons nos nominations tout comme d'autres, et nous Aôuà m<H)uonS' de nios choix comme de ceux des autres. Enfin , ce qui est, ce qui 6era, ne nous importe pas plus qu'il ne vous importe ,' et lious doi^ nerions comme vous tout tih ministère pour vOUS faire dormir une heure de plus, car le grafnd-papa et Ta grand'maman ne

se soucient de rien que de leur petite-ClIe , et leur petite-fille est ce qu'ils aiment le mieux au monde.

Mandez-moi si Poissonnier est retenu , s'il vous a vue, s'il vous traite, s'il approuve le traitement qu'on vous a fait pendant son absence.

LEttRÊ DCLXIV

DB kADÀiiE De bSFi^AAb A la DUCHBSSE bB CHOISEÙL

Ce mardi , 33 octobre IT75.

Je ùe doute pas, obère grand'maman, que vous ne soyez fott toucbée de la mort de cette pauvre petite comtesse de Coigny. Vous y étiea préparée, mais Test-on jamais à une séparalitfD étemelle?..* Ma disposition présente me rend bien propre à cotnpi^ndre et à partager ces sortes d'afflictions. Heureusement Vous avez avec tous votre petite sainte. Je sais combien TOUS l'aimez, et comMeti elle vous aime. Je voudrais partager avec elle les seing qu'elle vous rendra. Je voudrais bien avoir dé ses nouvelles^ et savoir si vous êtes contente de son état. Je sais tout en esprit auprès de vous. Rien de ce qui m'environne ne m'occupe ni ne m'intéresse. Je ne cesse de calculer les semaines et les jours qui restent à vous attendre. Ma vie se passe en regrets et en désirs; le passé et l'avenir rendent le présent insupportable ; on He songe qu'à s'en échapper. Mais, ebère grand* maman, ce n'est pas votre état habituel. Le fond de votre vie est heureux, et le doit toujours être. N'ayez pas de répugnance à quelques changements à votre situation ; que votre séjour ici ne Vous cause point de peines ; laissez-moi jouir de l'espérance d'un plaisir parfait, celui de vous voir et d'être persuadée que vous serez bien aise aussi de me revoir.

Je voils pile de vouloir bien dire mille choses pour moi à t^tre petite sainte.

LETTRE DCLXV

DE LA DUCIIESSB DE CIIOISEUL A MADAME DU DEPFAND

A Chanteloup , ce 26 octobre 1775.

Je vous remercie, ma très-chère petite-fille, de vous intéresser à la douleur que me cause la mort de la comtesse de Coigny. J*ai dû la prévoir en commençant à la connaître, je m*y attends depuis trois mois, et Tévénement n'a fait que me donner la certitude de mon malheur, mais cette certitude est horrible. C'est une grande consolation pour moi d'avoir dans ce moment-ci ma petite sainte; mais comme il ne faut pas affliger ses amis des douleurs qui leur sont étrangères, je lut montre seulement qu elle me plaît, sans lui laisser voir qu elle me console. Vous aviez tort de ne vouloir pas que Tabbé me montrât la dernière lettre que vous lui avez écrite. EUe est arrivée par la même poste qui apportait la nouvelle de la mort de la pauvre petite comtesse de Coigny, et les idées sombres^ m'étaient assurément fort analogues dans ce moment-là. Ce n'était donc pas comme sombres qu'elles pouvaient me déplaire pour moi ; mais elles m'inquiétaient pour vous, parce que je crains que tant de tristesse, tant d'ennui ne vous soit plutôt causé par votre santé qu'occasionné par le désœuvrement et l'absence de la société. Je l'ai craint d'autant plus que voQS^ mandiez dans la même lettre à l'abbé que vous aviez encore eu un étourdissement. Cependant M. de Stainville et le comte de- Choîseul, arrivés depuis, m'ont tous deux assurée que vous vous portiez fort bien. J'aimerais encore mieux le savoir par Poissonnier. Est-il de retour? vous a-t-il vue, vous soigne-t-il? que dit-il?...

Je suis fort contente de la santé de l'abbé depuis quelque temps. Les paris sur le ministre de la guerre lui ont fait grand bien. Mais ses plaisirs vont finir.

La petite sainte me charge de vous dire un million de choses. Elle est fort sensible à tout ce que vous me dites pour elle. Je la trouve certainement infiniment mieux, quoiqu'elle ne soit pas absolument guérie.

Je ne vous parle pas du grand-papa, parce quil est à la chasse. S'il était avec moi, il me parlerait de vous, car ce grandpapa est bien uni de sentiments avec la grand'maman dans son amour pour la chère petite-fille.

LETTRE DCLXVI

DB MADAME DU DEFKAND A LA DUCnBSSE DE CHOISEUL

Ce samedi, 4 novembre 1T75.

Ce sera mon tuteur et neveu qui vous rendra cette lettre. Il compte passer huitjours avec vous. Jugez, chère grand'maman, si je lui porte envie.

Que dites-vous du nouveau ministi'e * ? Je me souviens à son occasion que j'entendais dire souvent à feu madame de Staal : a Je suis charmée de faire de nouvelles connaissances ; « j'espère toujours qu'elles vaudront mieux que les anciennes. Q Je suis du moins certaine qu'elles ne pourront être pires. »

Mon tuteur vous débitera toutes les nouvelles. Ah! mon Dieu! que j'aurai de joie quand je pourrai causer avec vousl Je suis persuadée que nous serons souvent d'accord. Bussi dit, dans une de ses lettres, que la vérité nuit quelquefois à la modestie. C'est le cas où je tombe actuellement en croyant que je me rencontrerai à penser comme vous.

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