‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 3)Chapitre 77 sur 134 · LETTRE DCCXXVII · texte numérisé non relu

LETTRE DCCXXVII

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHES8E DE CROISEUL

Ce lundi , 22 septembre 1777.

Vous vous portez bien, dites- vous, chère grand'maman; ne trouvez point mauvais que je prie Tabbé de me le confirmer, et laissez-lui la liberté de me dire exactement ce qu'il en est. Si vous saviez tout ce que je pense de vous, vous seriez étonnée que je vous connusse aussi bien; mais je ne vous le dirai pas. Je voudrais que votre estomac fit aussi bien ses fonc-

lions que votre tête fait les siennes; je n'en dirai pas davao tage.

Vous allez revoir incessamment le grand-papa; il sera ave vous mercredi au soir, et je répondrais qu'il se trouvera parfai tement heureux d'y être ; vous serez bien contente , mais vo« ne le serez pas plus que lui , c'est de quoi je suis intimemei persuadée ;• y a-t-il un plus grand et un plus véritable bonhei que d'être auprès de ce qu'on aime, et dont on sait qu'on es uniquement et parfaitement aimé? C'est le paradis, et c'est 1 définition que M. de Cambray en a faite dans une méditatio qu'une de ses pénitentes me fit lire quand j'étais pensionnair à la Magdeleine; ce M. de Cambray n'était point votre beau frère , l'imagination de celui-ci ne lui produisait pas de sem blables idées. Si celui dont je parle vivait encore, je serais foi aise de le voir; mais pour notre petit curé, je n'en suis pa tentée. J'ai assez entendu de lieux communs depuis que je sui née pour chercher à en entendre davantage, mais soyez sûre chère grand'maman, que je serais incapable d'avoir la moindr honte de tout ce que je pourrais penser sur de telles matières Ce que je voudrais savoir, c'est ce que personne ne peut m'ap prendre, ni vous, ni qui que ce soit sur terre; et de cette im possibilité à satisfaire ma curiosité, j'en conclus l'inutilité d la recherche, et je reste tranquille.

Je ne tourmenterai point M. Necker de votre reconnais sance, il me répéterait ce qu'il m'a dit, que c'est lui qui vou en doit beaucoup de lui avoir donné une petite occasion d vous être agréable; je lui ferai lire la lettre de M. Tabou reau.

Le grand- papa vous rendra compte de l'opéra. Je fu avant-hier à la répétition , le récitatif est affreux, mais tout c qui est musique, c'est-à-dire les chœurs, les magies, etc., etc. me parut beau , et je ne doute pas qu'il ne réussisse. Les Pic cinistes sont alarmés, mais ils auront leur revanche après Fon tainebleau.

Vous jugez, comme à votre ordinaire,, parfaitement bien les deux Éloges; il y en a un troisième de M. de Gondorcet, dont je n'ai lu que trente pages, il en a plus de cent vingt. Il parait un recueil sur toutes sortes de choses de M. Bachaumont; ce que j'en ai lu me paraît devoir être les manuscrits que Ton faisait tous les jours chez madame Doublet; c'est une lecture qui me convient fort parce que j'aime les faits et les noms propres.

La petite sainte est à Petit-Bourg; je ne sais quand elle en reviendra. L'évêque de Noyon est mort.

Adieu, chère grand'maman.

LETTRE DCCXXVIII

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUOUESSE DE CHOISEUL

Ce 4 octobre 1777.

Votre dernière lettre, chère grand'maman, respire le bonheur et le plaisir; elle m'aurait appris (si j'en avais été en doute) que vous étiez en pleine jouissance du grand-papa. Je suis intimement persuadée qu'il est aussi content et heureux que vous. On a beau dire, on a beau chercher, il n'y a que le contentement du cœur qui rend la vie supportable. Ceux qui n'ont nul sentiment ne connaissent ni les violentes peines, lîi les vrais plaisirs. Voilà ime belle occasion de faire de la métaphysique, mais vous vous moqueriez de moi et vous diriez comme Tépigramme sur l'abbé Chauvelin : « Et cela parle! » Je suis en fait de génie ce qu'il était en fait de belle taille.

Madame de Grammont projette de partir lundi ou mardi ; elle se chargera de cette lettre, où, selon les circonstances, je ferai des augmentations jusqu'au jour de son départ. Je ne vous parlerai certainement pas de la chose publique, on sait mieux les nouvelles à Chanteloup qu'à Saint-Joseph. Je vous

dirai seulement ce qui se passe dans mon atmosphère qui embrasse toutes mes connaissances, soi-disant amis.

Nous avons eu ici depuis quinze jours ( et je crois vous ravoir mandé) le prince de Beauffremont; il y est pour des affaires dont le récit vous ennuierait à entendre et moi à l'écrire. Il m'est arrivé un ami anglais, M. Craufurt; je le garderai quatre ou cinq semaines. Enfin, pour dernière bonne aventure, le baron de Gleichen est arrivé hier au soir ; j'en ai reçu c( matin un petit billet qui m'annonce sa visite pour cet aprèsdîner. Je.l'attends et je vous quitte, je vous reviendrai quanc je l'aurai vu.

Ma journée d'hier ne commença qu'à six heures du soir. Je m'étais couchée la veille à cinq heures du matin. J'avais passé la nuit à jouer au pharaon. Voilà ce qui prouve le vide du cœui et de la tête, et on appelle cela vivre! Quelle perte de temps! Oh! que vous employez bien mieux le vôtre!

Vraisemblablement vous n'aurez que jeudi madame de Grammont. Je souperai demain avec elle chez mon prince ; elle compte partir mercredi. Je m'en rapporte à vous pour lui dire de moi tout ce que vous imaginerez qui pourra me concilier sa bienveillance.

Si le grand -papa m'aimait, je serais trop heureuse; c'est beaucoup qu'il pense quelquefois à moi; il y a trop de gens qui lui plaisent et à qui il veut plaire pour exiger davantage.

Je vous quitte pour écrire à l'abbé.

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