LETTRE DCCXXIX
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CIIOISELL
Ce vendredi , 24 octobre ITî"?, à 5 heures du soir.
C'est pour la seconde fois de la journée, chère grand'maman , que je vous écris ; je ne puis laisser partir les gens qui
ik
vont vous trouver, sans profiter de l'occasion de vous faire souvenir de moi et de causer avec vous. M. de Stainville vous rendra compte du souper qu'il fera ce soir ; je ne prévois pas comment pourra s'arranger la quantité de monde que j'aurai. Ce sont des adieux. Ainsi que l'obscurité qui succède aux feux d'artifice , ainsi la solitude succédera demain à la noble cohue. Six partiront pour Londres, trois ou quatre pour Sainte- Assise, presque autant pour Fontainebleau, et il me restera intrinsèquement deux personnes : mademoiselle Sanadon et mon neveu. Ce neveu *, chère grand'maman, est un fort honnête homme, fort doux, fort poli, fort peu animé, d'une fort mauvaise santé, mais il est fort raisonnable, peu provincial; il dit qu'il m'aime et moi je crois l'aimer; en conséquence, je prends des mesures pour l'avoir ici cinq ou six mois de l'année : comme qui dirait depuis le mois de juin jusqu'à la fin de novembre, temps où tout le monde est dispersé.
Ne me trouvez-vous pas bien ridicule de vous entretenir de mes projets ?
Il faut encore vous rendre compte de ce que je ferai demain ; Sedaine viendra passer la soirée avec moi et me lira son Paris délivré; cela vaudra bien la question pour faire passer une heure ou deux.
Je ne sais si on a tort ou raison , mais l'on s'attend à des changements dans le ministère; je n'ai pas besoin de vous dire le peu d'intérêt que j'y prends. On parle d'un M. d'Amécourt, de former des conseils; que sais-je? de cent choses dont pas une n'aura peut-être lieu.
On prétend que le général Burgoyne a été battu , qu'il a perdu deux mille cinq cents hommes , mais cela demande confirmation. D'une autre part, on dit Philadelphie pris. M. Walpole ne me mande pas de nouvelles, mais il me parle de vous,
1. Le marquis d^Aulau, fils d^une sœur de madame du DeCTand, morte à Avignon, où elle s*était retirée.
chère grand' maman, avec un amour et un respect infinis; il n*ose se flatter que vous vous souveniez de lui , je l'ai rassuré sur cette crainte , rassurez-moi à votre tour sur celle que yû de l'oubli du grand-papa et de madame de Grammont. Quand vous êtes tous les trois réunis, et que vous avez le grand abbé, M. de Castellane et madame de Stainville, il n'y a point de rat dans un fromage de Hollande plus heureux que chacune de ces six personnes.
Quelle différence de moi qui suis presque toujours seule ou dans des fagots d'épines, qui crois avoir trouvé monts et merveilles en acquérant \e Journal de Bachaumonly et qui n'y trouve qu'un recueil d'infâmes , de fausses et de sottes gazettes ; entre autres, la copie d'une lettre de Voltaire qu'il ne m*a jamais écrite, où il m'appelle ma chère! Gela a renouvelé toute la colère que j'eus quand on en fit courh* le bruit il y a quelques années. Dans quel siècle sommes-nous, chère grand' maman? Si nous n'avions pas pour ressource le siècle passé, on pourait dire qu'on voudrait ne pas savoir lire.
Ah ! je m'avise que cette lettre pourra bien vous le fsdre penser, ainsi je me hâte de la finir.
LETTRE DCCXXX
DE L'ABBë BARTHÉLÉMY A MADAME DU DEFFAND
A Chanteloup, ce 31 octobre 1777.
M. l'abbé de Caumartin, dans sa réponse à M. de Noyon, le loue de l'art infini avec lequel il construit un mandement. Vous louez ma dernière lettre parce que, dites -vous, tous les articles y sont enchaînés par d'heureuses transitions. J'ai conclu de là que mes lettres pourraient bien ressembler aux instructions pastorales de M. de Noyon, et puis j'ai pensé que vous pourriez bien me persifler, et puis j'ai pensé que cela ne me ferait rien.
Je n'entends plus rien à l'estomac de la grand'maman, on disait que le mal était au pylore; on dit à présent qu'il pourrait être occasionné par des spasmes, elle en ressent assez souvent. M. de BeaufTremont vous dira qu'elle est maigrie , mais qu'elle a d'ailleurs bon visage. J'ai été ravi de revoir ce prince; il part demain , car il n'y a jamais qu'un instant entre son arrivée et son départ; il laisse beaucoup de monde ici, il est arrivé déjà aujourd'hui MM. de Laval, vicomte de Noailles, abbé d'Arvillers ; on attend encore ce soir M. et madame de Blot et madame d'Ennery. Je ne vous dirai pas les noms de tous ceux qui étaient ici au nombre de quatorze ou quinze, cela serait aussi ennuyeux que de réciter tous les saints d'un mois. M. l'archevêque est à Tours, occupé de saints et de ses morts ; M. du Bucq, occupé de je ne sais quoi.
Pourquoi demandez-vous si madame Geoffrin n'était pas une femme célèbre ? Je ne vous l'ai jamais nié.
Je suis fâché du départ de M. Gibbon de Fontainebleau, et de la solitude où vous êtes. Le prétendu Journal de Bachaumont n'est pas fait pour l'adoucir ; je le trouve bien ennuyeux, quoique nous en ayons lu un volume et demi dans le salon , avant Taffluence du monde ; il est vrai que les uns dansaient et les autres jouaient aux échecs.
Il faut que je vous raconte une bêtise de quelqu'un dont je ne puis pas vous dire le nom de baptême ni celui de famille, mais la chose vous intéressera peut-être, elle pourra du moins exercer votre philosophie. Nous assistâmes il y a quelques jours à la pêche d'un étang à quelques lieues d'ici : on prit environ deux cent cinquante carpes et environ soixante brochets; on en remit une très-grande partie dans un très-grand étang voisin qui avait besoin d'être empoissonné; on les y transporta dans des tonneaux pleins d'eau , et dans le voyage, qui n'était que d'un quart de lieue, un brochet qui venait d'être pris dans un filet, qui se trouvait bien à Tétroit dans un tonneau, et qui par conséquent devait avoir quelques battements de cœur, sa-
vez-yous ce qu'il fît ? il avala un autre brochet ; mais comme il n'avait pas pris la précaution de mesurer la circonférence du corps de ce malheureux, il en fut lui-même étranglé avant que d'avoir pu l'engloutir. Ce fait dont j'ai été témoin m'a fait faire deux réflexions : la première, qu'il faut occuper un gros volume pour n'être pas avalé facilement; la deuxième, qu'il faut bien se défîer des gens qui sont dans un tonneau.
Je ne fais rien, je ne lis rien , je n'entends rien , je ne sais rien; je serais bien surpris que toutes ces négations pussent produire quelque nouvelle, quelque anecdote, quelque intérêt. J'imagine que la grand'maman vous écrira aujourd'hui ; elle vous aime infiniment, et s'il faut tout dire, moi aussi. M. de Castellane, M. de Beauteville, M. de Stainville, enfin tout le monde me charge de ses compliments.
LETTRE DCCXXXI
UE MADAME DU DBFFAND A LA DUCHESSE DE CIIOISEUL
Ce 2 novembre 1777.
Mais, ma chère grand'maman , n'y a-t-il pas mille ans que je n'ai eu de vos nouvelles? Et n'est-ce pas à moi à qui je doism'en prendre? Je ne chercherai point à m'excuser, vous m'avez peut-être punie en ne vous en apercevant pas. Je l'aurai mérité , ainsi je ne dois pas m'en plaindre. Ce qui est certain, c'est que je ne retomberai plus en pareille faute. Les départs^de toutes mes connaissances , et entre autres celui de deux^ amis anglais, m'avaient attristé, et pour peu qu'il -y ait de^ surcroît à ma tristesse habituelle, j'épargne beaucoup d'ennui en n'écrivant pas ; mais Y abbé, qui est heureux comme le pois- — son dans l'eau, aurait bien pu me donner de vos nouvelles; i^ est fier et paresseux, et j'ajouterai très-indifférent pour tout ^ hors pour vous.
J* espérais aussi voir des revenants de Chanteloup ; eussent—
ils été de purs esprits, ils ne m'auraient pas fait peur, mais grand plaisir.
M. Boutin vous a-t-il dit quil y a un commencement de connaissance entre lui et moi? L'avez-vous pour agréable, chère grand' maman ? M'en trouvez-vous digne ? Consentez-vous à la cultiver ? Quand il sera de retour, me viendra- t-il voir? J'en aurais beaucoup de plaisir et de gloire ; qu'e n pense l'abbé , y concourra-t-il ? Et M. de Castellane, et le prince, et le chevalier, les voulez-vous tous garder ? Si vous ne les renvoyez pas et que vous attendiez que d'eux-mêmes ils prennent congé , c'en est fait, nous n'en reverrons plus aucun.
L'évêque d'Arras a été à Fontainebleau , il y est peut-être encore. M. de Beauvau viendra passer deux fois vingt-quatre heures à Paris, le 6 ou le 7; il ne se porte pas bien , j'en suis inquiète.
M. de Toulouse a fait une apparition à la cour et à la ville; il est retourné à Brienne, d'où il partira, dit-il, le 25 pour Montpellier, pour Toulouse ensuite, et prétend ne revenir qu'au mois d'avril; mais je me flatte qu'il y aura à rabattre de tous ces projets-là.
Madame de Luxembourg ne quitte point Sainte-Assise , je ne l'attends au plus tôt que le 12 de ce mois. Je ne puis vous parler que des choses avec lesquelles j'ai quelque rapport; pour tout ce qui est de la chose publique , je dis comme la chanson du chevalier de Ghauvelin :
J'écoute sans entendre , Je regarde sans voir, cle.
Ce dernier est au littéral, j'ai peur qu'il n'en soit bientôt de même de l'autre.
Voulez-vous bien dire à madame de Grammont que je dés'u'e aussi vivement son retour que si je la devais voir tous les jours, que cela doit me mériter qu elle pense quelquefois^ à
moi , et que dans ses projets de voir tels et tels, j'y entre pour quelque chose? Pour le grand-papa, il faut bien consentir qu'il ne me voie que quand il n'aura rien à faire. Pour ce qui est de l'abbé, il faut qu'il me voie extrêmement souvent; je ne dis pas jusqu'à ce qu'ennui s'ensuive, ses visites seraient trop courtes, ni non plus jusqu'à ce qu'il m'ennuie, car il ne me quitterait jamais.
3 novembre 1777. à 6 heures du matin. *
Chose merveilleuse ou du moins singulière, comme j'écrivais hier le dernier mot de cette lettre, on m'annonça le prince de Beauffremont. Je fis un cri, j'eus une joie... Vous auriez dû voir et entendre tout cela de Chanteloup. Je ne pus pas écrire plus longuement hier, et il faut que j'abrège ce matin , à cause de la poste, mais ces jours-ci, chère grand' maman, vous entendrez parler de moi.
LETTRE DCCXXXII
Paris, ce dimanche, 1 novembre ITTÎ.
Je suis très-contente de votre exactitude. Je reçus hier par le courrier de notre ministre votre lettre du 30, datée d'une heure après votie arrivée. Vous avez donc été plus de huit jours en route; j'aurais voulu un détail de vos aventures, et surtout de votre santé. J'espérais recevoir aujourd'hui par le courrier ordinaire un mot de vous, mais apparemment vous êtes parti pour Bath. Quoi qu'il en soit, mon cher petit Craufurt, en quelque endroit que vous soyez et quelque chose qui vous arrive , pensez quelquefois que vous avez une vraie amie qui s'intéresse à vous; ressouvenez-vous de nos conversations, et si nous n'avons point la guerre , venez me voir l'année prochaine, nous nous serons fort utiles l'un à l'autre.
Je serais tentée de vous écrire ce qu'un amant de madame de Chaulnes lui écrivait un jour : Sachez ^ madame^ qu'il n'y a que votre mari ^ vous et moi d^ honnêtes gens dans le monde. Je n'ai point de mari, vous n'avez point de femme, sdnsi il n'y a que nous deux d'estimables. L'amant de madame de Chaulnes était un faquin , son mari un imbécile, et elle une folle.
J'ai reçu aujourd'hui une lettre , c'est la première depuis votre départ; tout est fini, je crois pouvoir en répondre; on me le fait espérer, mais ce n'est pas sur cela que je fonde mes espérances, mais sur ma façon de penser, qui est bien différente de ce qu'elle a été et même de ce qu'elle était quand je vous ai parlé. Croyez-moi, mon cher petit Craufurt, on a plus de pouvoir sur soi-même qu'on ne s'imagine; j'en fais l'expérience; j'ai pris le parti de m'estimer beaucoup moi-même en me comparant aux autres, je trouve dans bien des gens infiniment plus de talent, d'agrément, de connaissances, mais à personne autant de justesse, de justice, de vérité et de bonne foi qu'en moi, et je conclus de là que personne n'est digne de mon attachement. Je suis tentée de me croire devenue trèsraisonnable, mais je n'ose, je sais que je suis faible; mais comme je connais ma faiblesse, je me conduirai en conséquence. Je ne prendrai point de parti qui exige du courage pour le soutenir; je me contenterai d'avoir une grande défiance des autres et beaucoup de moi-même. Enfin, dans les moments où je serai contente, je me rappellerai le souvenir de mes mécontentements passés. Enfin , enfin , je perdrai petit à petit, à ce que j'espère, la prétention de pouvoir être heureuse par les objets qui m'ont tant tourmentée.
Quand vous verrez notre ami , vous vous souviendrez de tout ce que je vous ai confié , et vous serez d'une prudence parfaite, vous me manderez le détail de votre conversation ; ne me laissez point ignorer tout ce qui vous regarde personnellement : d'abord l'état où vous aurez trouvé monsieur votre père;
parlez-moi beaucoup de milord Ossori, de Charles Fox, de milady Spencer. Auront-ils tous été charmés de vous revoir? Ne me laissez rien ignorer, je vous prie ; ce n'est point une vaine curiosité, c'est l'intérêt le plus tendre qui me fait vous interroger. Madame Cbolmondley part jeudi, 8 de ce mois; je ne suis ni bien aise ni aflligée de son départ ; ce sera par elle que je répondrai à la lettre que j'ai reçue aujourd'hui, et ce sera, la première que j'écrirai depuis celle où vous me fîtes ajouter : Adieu y mon cher monsieur.
J'en ai reçu une de Voltaire extrêmement jolie. A propos^ j'allais oublier de vous remercier de la bague que vous m'avez donnée; presque tout le monde a: reconnu Voltaire. De quoi est-elle? Si vous avez quelque fantaisie, quelque commission, mandez-le-moi; je voudrais vous être bonne à quelque chose. Aurons-nous la guerre? J'en ai bien peur. Adieu, mon cher petit Graufurt, soyez persuadé que je vous aime tendrement. Ne vous laissez point aller à la paresse, faites-vous une occupation ou un amusement de m'écrire, je vous promets de brûler vos lettres sur-le-champ.
LETTRE DCCXXXIII
Paris, 12 novembre 1777.
Vos leçons ne me fâchent jamais, et je conviens que j'ai souvent des torts ; mais je ne crois pas avoir été dans ce cas avec le petit Graufurt; si je vous faisais le récit de sa conduite et de la mienne, vous verriez qu'en effet il a souvent soupe chez moi. Mais où aurait-il été ? Il n'y avait personne de sa connaissance à Paris. Quant à ses visites après dîner, il n'y est pas venu plus de trois fois; je ne lui en ai point fait de reproches, non point par effort de conduite, mais parce que, devant le voir le soir, je me passais facilement de lui dans la journée.
Croyez-moi, il a moins d'amitié pour moi que je n'en ai pour lui. Il fut tout déconcerté quand il se vit réduit à moi seule; il voulut aller à Fontainebleau dans le temps que les Spencer y furent, et il changea d'avis parce que les Spencer l'en détournèrent; enfin, il a eu tout l'air de s'ennuyer et de regretter beaucoup d'avoir fait ce voyage. Je conviens que je n'ai pas paru convaincue quand il m'assurait que j'en étais l'unique objet; mais je ne lui ai fait aucun reproche. Ses adieux furent fort tendres ; il avait même, me dit-on, les larmes aux yeux. J'en fus touchée. Cependant je suis persuadée qu'il ne reviendra jamais ici s'il n'y a que moi qui l'attire. Je ne lui en crois pas moins un bon cœur et qu'il ne fût prêt à me rendre toutes sortes de services ; mais le goût est usé et la reconnaissance ne saurait le remplacer.
Venons à M. Gibbon; c'est un homme d'une très-aimable conversation. On serait trop heureux de vivre avec des gens comme lui; il n'y en a point ici, je puis vous l'assurer, et sans me flatter de l'avoir pour ami, je le regrette infiniment. Tous ceux qui le connaissent pensent de même, mais moi certainement plus que personne, non point que je prétende avoir plus de goût et de connaissances qu'un autre, mais parce que je ne puis avoir d'autres plaisirs que celui de la conversation. Le seul reproche qu'on peut lui faire, c'est d'avoir trop d'estime pour les beaux esprits; nous avons eu souvent sur cela des disputes; nous nous sommes accusés mutuellement de prévention. Il reviendra ici en 70, m'y retrouvera-t-il ? J'en doute, et s'il me retrouve, dans quel état serai-je?
Vous ne me dites pas un mot de voire santé; vous ne m'en parlez ordinairement que pour m'en dire du mal. Ainsi je me flatte que vous n'avez pas à en dire. J'aurais voulu quelques détails sur Leurs Altesses S de la réception qu'ils vous ont faite, de votre contentement à les revoir. Voilà matière pour