Lettre du 1er avril
xx NOTICE
se mit une fois en rapport avec un père jésuite qu'elle ne nomme pas; Laharpe prétend que ce fut le père Lenfant, célèbre prédicateur de ce temps-là, et qui aurait, dit M. de Lescure, assisté le roi Louis XVI, s'il ne l'avait précédé sur l'échafaud. Elle lui trouve beaucoup d'esprit et en est trèscontente; mais elle n'ajoute rien de plus et ne parle pas du fruit qu'elle aurait retiré de ces conférences. Le désir seul lui sera sans doute compté, mais quand on est chrétien, on comprend bien pourquoi elle n'en pouvait retirer aucun. Elle demandait k la religion de satisfaire ou d'exercer son esprit; plutôt que d'édifier son cœur. Elle-même confesse qu'il lui a toujours été impossible de se résigner à apprendre une seule page du catéchisme qu'on lui faisait lire tous les matins au couvent: « J'étais, dit-elle, comme Fontenelle; j'avais h peine dix ans, que je commençais à n'y rien comprendre... » Plus tard, après qu'elle eut perdu la vue, elle entreprend un jour de se faire lire les épîtres de saint Paul, et, s'impatientant de ne pas entendre cela comme un roman, elle interrompt le lecteur en s'écriant : a Eh! mais, est-ce que vous comprenez quelque chose à tout cela, vous?... » Triste sort de ces raisons orgueilleuses, qui veulent escalader le ciel comme les architectes de la tour de Babel , et prétendent follement conquérir la foi au lieu de la demander humblement et de l'espérer avec amour... Il est peu d'exemples plus frappants et peu de natures plus curieuses à observer, sous ce rapport, que celle de celle pauvre femme. On voit que son esprit net, actif et sincère, souffre dans le doute comme un malheureux être à qui la respiration manque dans le vide... « Un incurable ennui l'obsède... elle est inquiète; elle tient du caractère de l'inquiet... elle n'a pas d'objet, et c'est le plus grand des malheurs1... elle
i. Lettre da 31 juillet 1772.
SUR MADAME DU DEFFAND. xxi
dissipe sa vie sans en jouir 4... elle en envisage le terme avec terreur, et répète tristement : « C'est un grand mal de l'avoir reçue, quoique c'en soit aussi un fort grand de savoir qu'on la perdra2... »
Il paraît cependant que même au milieu des désordres de sa jeunesse, madame du Deffand conserva l'habitude de certaines pratiques religieuses : « Vous serez étonnée, écrit quelque temps avant sa mort mademoiselle Aïssé à madame Calandrini , quand je vous dirai que mes confidents et les instruments de ma conversion sont mon amant 5, mesdames de Parabère et du Deffand... » et plus loin : » Madame du Deffand , sans savoir ma façon de penser, m'a proposé elle-même son confesseur, le père Boursault 4. Je ne doute pas que ce qui se passe sous leurs yeux ne jette dans leur cœur quelque étincelle de conversion. Dieu le veuille! »
A une époque oii la mode aurait, comme pendant les dernières années de Louis XIV, poussé les indifférents et les incrédules à l'accomplissement de leurs devoirs religieux et préparé ou servi la fortune de ceux qui les remplissaient, ce mélange de désordre et de régularité paraîtrait suspect, et blesserait comme un pénible scandale. Nulle idée de ce genre ne peut se présenter à propos de mesdames de Parabère et du Deffand. Ce n'était certes pas par respect humain qu'elles avaient un confesseur en même temps qu'un amant. Ce n'était pas non plus par la pensée que l'un put le moins du monde autoriser l'autre, et tranquilliser la conscience d'une femme qui vivait mal. D'ailleurs, toute hypocrisie intérieure ou extérieure, pour ainsi dire, est antipathique