‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 4)Chapitre 104 sur 128 · DE LA DUCHESSE DE CHOISEIL A VOLTAIRE · texte numérisé non relu

DE LA DUCHESSE DE CHOISEIL A VOLTAIRE

Chanteloup, oe 21 janvier 1771.

Non, monsieur, il n'y a rien de comparable à votre Barmécide; rien de si charmant que la peinture que vous en faites; rien de si délicat que les éloges que vous lui donnez ; rien de si séduisant que le désir de lui ressembler ; rien de si flatteur que le plaisir de s'y reconnaître. Loin de nous ces moralistes triviaux, ces casuistes imbéciles qui condamnent l'amourpropre. Sublime orgueil, père de Lucifer et père des vertus, je m'abandonne à vous! si je savais faire des vers, j'en ferais à l'honneur de l'orgueil, comme vous en faites à celui de Barmécide. Mais je ne me sens point en disposition de soutenir un style si élevé. Je renonce h l'enthousiasme qui égare, mais je ne renonce pas à l'amour-propre qui est dans la nature. Mon sentiment pour Barmécide m'associe à sa gloire. J'ai toujours eu la vanité des gens que j'aime ; c'est ma façon d'aimer. Votre Barmécide est juste et généreux. Le mien joint à ces vertus l'avantage d'être heureux et la science de jouir de son bonheur : son bonheur est un triomphe, sa jouissance est sagesse.

Vous m'écrivez que vous me croyez l'ùrne forte. Je ne sais ce que c'est que la force. Je cède à toutes les impressions qui

me sont propres ; je me refuse à toutes celles qui me sont étrangères. Voilà pourquoi je n'ai point connu les biens de convention, et pourquoi je ne souffre pas d'un mal imaginaire. Je n'étais pas heureuse quand j'excitais l'envie, et je le suis parfaitement aujourd'hui que les sots me plaignent. Est-ce là ce que vous appelez courage ?

Vos lettres à M. de Choiseul m'ont attendrie. Ce sont là de ces impressions auxquelles je me livre tant qu'on veut; rien de plus touchant que la proposition que vous lui faites de le venir trouver. Hélas, hélas! et pour vous, et pour nous, nous ne devons pas l'accepter de sitôt. Voilà ce que le prudent Barmécide me charge de vous dire. Jugez, monsieur, de ce que cette prudence nous coûte; il n'a pas l'honneur de vous répondre, parce qu'il ne se permet guère d'écrire. Autre prudence qui n'est guère moins onéreuse que la première quand elle vous a pour objet.

J'ai reçu une lettre de votre M. de Prescrassier, qui veut plus que jamais que je le mette à l'épreuve. Voulez-vous bien, monsieur, vous charger de le remercier pour moi de sa lettre et de ses épreuves?

En voici une que l'abbé Billardy m'a adressée pour vous.

N'oubliez pas, je vous prie, la promesse que vous me faites de remplir notre solitude de vos productions. C'est dans la retraite que se forme le goût ; le nôtre le sera par vos ouvrages. Nous aurons, il est vrai, tout le temps de les admirer. Il est difficile, monsieur, d'ajouter à l'admiration que nous leur portons déjà et à tous nos sentiments pour vous !.

\. Voici la pièce de vers dont la duchesse de Choiseul remerciait Voltaire :

BENALDUKI A CARA1IOUFTÉK KEMMB DE OIAFAR LE BARMÉCIDE. — (17 71.)

De Barmécide épouse généreuse , Toujours aimable et toujours vertueuse , Quand vous sortez des rêves de Bagdat , Quand vous quittez leur faux et triste éclat,

Chanteloup, ce 27 janvier 1771.

Que dites-vous, ma chère petite-fille, de tout ce qui se passe1...? La consternation publique est arrivée jusqu'à moi; mais cette calamité me fait encore mieux sentir le bonheur d'une disgrâce qui nous soustrait au déshonneur et au danger de ces troubles. Nous menons ici une vie charmante. On ne s'assemble qu'à six heures du soir; on fait un dîner-souper;

Et que , tranquille aux champs de la Syrie , Vous retrouvez votre belle patrie ; Quand tous les cœurs en ces climats heureux Sont sur la route et vous suivent tous deux , Votre départ est un triomphe auguste ; Chacun bénit Barmécide le juste , Bt la retraite est pour vous une cour. Nul intérêt; vous régnez par l'amour :

Un tel empire est le seul qui vous flatte. Je vis hier sur les bords de l'Buphrate Gens de tout âge et de tous les pays; Je leur disais : « Qui vous a réunis ?

— C'est Barmécide. — Bt toi , quel Dieu propice T*a relevé du fond du précipice?

— C'est Barmécide. — Et qui t'a décoré De ce cordon dont je te vois paré ?

Toi , mon ami , de qui tiens-tu ta place , Ta pension? qui t'a fait cette grâce?

— C*est Barmécide. 11 répandait le bien De son calife , et prodiguait le sien. »

Bt les enfants répondaient : « Barmécide. » Ce nom sacré sur nos lèvres réside Comme en nos cœurs. Le calife, à ce bruit Qui redoublait encor pendant la nuit, Nous défendit de crier davantage.

Chacun se tut , ainsi qu'il est d'usage ; Mais les échos répétaient mille fois :

« C'est Barmécide ! » et leur bruyante voix Du doux sommeil priva, pour son domraapo , Le commandeur des croyants de notre Age. Au point du jour, alors qu'il s'endormit , Tout en rêvant, le calife redit :

« C'est Barmécide ! » Kt bientôt sa sagesse A. rappelé sa première tendresse.

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