‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 4)Chapitre 107 sur 128 · Le duc d'Aiguillon · texte numérisé non relu

Le duc d'Aiguillon

jours de la semaine prochaine. La dame sera alors tout à fait rétablie.

Voilà tout ce que je sais, l'abbé. Parlez de moi sans cesse à la grand'maman, et que je sois toujours entre vous deux.

C'est de L'Isle qui vous rendra cette lettre. Son départ est un impromptu, il devait souper chez moi samedi, et il me mande qu'il part cette nuit.

Je reçois dans le moment, par la petite poste, une lettre signée tabbé du Vernet. Il fait, dit-il, la vie de Voltaire, et il me prie de lui apprendre des faits, des anecdotes qui le regardent; il me demande de me venir voir. J'y consentirai pour voir quel homme c'est. Il ne recevra pas grande instruction de moi ; je n'aimerais pas à être citée dans son ouvrage.

K LA DIMHESSK DE CHOISEUL A LADV CHATAM1

Chanteloup, ce 6 février 1771.

Quoi, ma chère milady, vous auriez songé à vous inquiéter pour moi? vous auriez cru devoir me plaindre ? Vous me faites injure. Mon mari n'est-il pas parti avec tout son honneur? Les regrets de la France ne sont-ils pas un triomphe pour lui ? La joie que votre nation a sans doute de notre disgrâce n'assuret-elle pas à jamais sa gloire? Parlez-moi de cette joie, ma chère milady; rappelez-moi ce qu'un membre de votre Parlement dit dans la Chambre des communes, pendant la guerre de Corse :

(( // vaudrait mieux pour nous que la France eût dix pro- « rinces de plus comme la Corse, qu'un ministre comme M. de « Choiseull »

C'est de votre nation, généreuse rivale, qu'il a toujours

1. Ou peut-être à lady Cholmondloy. Nous ne trouvons sur l'original de cette lettre aucune indication de la personne a qui elle est adressée.

reçu les éloges les plus flatteurs. Répétez-moi que milord North a dit, en apprenant son exil :

a II y a plus d'un an que j'ai> fait ce que j'ai pu pour « cela1. »

Que milord Chatani, informé de la consternation publique qu'avait produite cet événement, s'est écrié :

« Et il se croirait malheureux ! »

Non, non ! il ne se le croit pas. Milord Chatam a raison : il n'est digne que d'envie, et point de pitié. Ne me plaignez donc point, ma chère milady; votre mari me rend plus de justice que vous, et je lui en suis bien obligée. Songez plutôt à partager mon bonheur; c'est le seul sentiment que votre amitié me doive. Croyez que l'honneur est libre par tout pays, et que, par tout pays, il suffit au bonheur. Dans les républiques, il ne fait que jouir de sa liberté; dans les États monarchiques, il brave le danger et supporte l'oppression. Tant que M. de Choiseul a été dans le ministère, j'ai craint la perte de sa gloire, aujourd'hui je ne songe plus qu'à en jouir.

Tandis que le feu de la guerre qu'il a allumée entre le Turc et la Russie, pour l'éloigner de nos foyers, n'est pas encore éteint et que la paix dont nous jouissons est son dernier ouvrage; tandis que l'Europe retentit de son nom, il coule ici des jours tranquilles, exempts de remords et de craintes; je les partage avec lui : est-ce là ce que vous croiriez devoir plaindre * ?

1. «On se dit à l'oreille que la France a suscité ces troubles. On impute cette imprudente lovée de boucliers des Ottomans aux intrigues d'un ministre disgracié, homme de génie, mais d'un esprit inquiet, qui croyait qu'en divisant et troublant l'Europe, il maintiendrait plus longtemps la France tranquille. Vous qui êtes l'ami de ce ministre, vous saurez ce qu'il faut en croire. »> (Le roi de Prusse à Voltaire, 19 mars 1771.)

DE î/aBBE BARTHELEMY A MADAME DU DE FF AND

Chanteloup, ce 6 février 1771.

Savez-vous combien il y a de jours que nous n'avons reçu de vos lettres? Un, deux, trois, quatre... j'en ai oublié le nombre : mais il est immense. Si vous n'êtes pas malade, nous vous gronderons ; si vous l'êtes, nous serons bien affligés. Otez-nous donc au plus tôt cette inquiétude qui n'est plus supportable.

Ne concluez rien de mes indispositions. Ce sont des maux de nerfs qui me prennent sans savoir pourquoi, qui s'en vont de même. Gatti m'ordonne de monter à cheval et de ne point manger. J'ai des chevaux et j'en use ; mais je trouve difficile de ne pas user d'un bon souper quand on l'a sous les yeux. Gatti a pourtant raison, car le bonheur ne consiste que dans les privations, et non dans la jouissance, comme on l'a cru depuis cinq à six mille ans ; privation de café, de vin et de ragoût, dans le physique; de sentiment, et par conséquent de chagrins, dans le moral; de ministre et de Parlement, dans la politique. Avec ces petits retranchements, vogue la galère tant qu'elle peut aller! Celle que nous montons ici, et dont je suis le mousse, continue d'aller son train paisiblement. Hier et avanthier nous avons suivi le grand-papa à la chasse. Le premier jour il tua la moitié d'un lièvre, qui fut achevé par Perceval. Hier, environ le quart d'une bécasse, qui fut emportée par les trois autres quarts. Aujourd'hui on a lancé le cerf, et voici comment cela se fait en Touraine : on prend un cerf qu'on a dans l'écurie, et qu'on a eu par hasard ; on lui garrotte les mains et les pieds ; on le fait porter par quatre hommes vigoureux jusque auprès de la forêt. Maîtres et valets, tout le monde court, les uns en voiture, les autres à pied ou h cheval. Quand

on est arrivé au lieu de la scène, on délie le cerf, il s'enfuit et Ton revient. Nous avions une belle meute, c'étaient : Blanche, Lindor et la petite Rosette. Tout cela s'est passé dans le plus grand ordre. Un duc et pair, un cardinal, un archevêque et trois chevaliers de Saint-Louis ont honoré ce spectacle de leur présence. Vous épuiseriez votre tête pour savoir qui étaient les trois chevaliers de Saint-Louis. M. de Choiseul la Baume, M. de Perceval, M. Bertin et M. de Mondomaine. En voilà quatre ; je ne sais pas pourquoi je n'en ai dit que trois. Les dames y étaient aussi , et quoiqu'elles soient toutes fort lestes et en état de faire tous les jours à pied cinq à six fois le tour du salon, il n'y en a pas une qui coure aussi vite que le cerf. Si vous me demandez pourquoi on l'a mis en liberté, je vous répondrai : 1° que, suivant Grotius et Hobbes, tout être vivant a des droits sur sa liberté; 2° que ce pauvre animal s'ennuyait, et qu'il n'y a rien de si triste que l'aspect de l'ennui ; 3° que le grand-papa a voulu réformer sa maison. Je devrais bien réformer mon badinage ; mais aimeriez-vous mieux que je vous disse des choses triviales et peu intéressantes ? Par exemple, que le grand-papa et la grand'maman se portent à merveille; qu'ils sont toujours très-gais et très-contents ; qu'ils aiment leur petite-fille ; qu'ils demandent tous les soirs : Vous a-t-elle écrit ? que madame la duchesse de Grammont est très-aimable; que nous lisons toujours du Saint-Simon ; qu'on fait aujourd'hui ce qu'on a fait hier et ce qu'on fera demain ; qu'on s'occupe du dîner-souper comme de l'affaire la plus importante de la vie, et qu'on ne se plaint de rien au monde que de son estomac? La grand'maman vient de m'apprendre qu'elle reçut avant-hier de vos nouvelles par le prince incomparable. Ah ! ah ! vous vous portez bien et vous n'écrivez pas ? Je vais vous gronder, vous êtes une paresseuse, une oiseuse, une museuse, une persifleuse, une..., le respect m'arrête... Je vous souhaite le bonsoir, souhaitez-moi bon appétit, car je vais souper.

LETTRE CCVI

DR MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEIL

Ce dimanche, 10 février 1771, à 6 heures du matin.

...N'êtes-vous pas charmée, chère grand'maman, de la dernière lettre de cet^abbé ? Je l'ai reçue hier. Je lui répondrai incessamment.

Les nouvelles du jour sont peu divertissantes. Loin de m'en occuper, à peine puis-je les écouter ; par conséquent, je n'en retiens aucune. Je sais cependant que les princes de Suède arrivèrent à Paris lundi au soir ; le mardi ils furent à l'Opéra. Le comte de Scheffer me fit une petite visite ; ce même jour il soupa chez madame d'Aiguillon. Le mercredi, M. d'Aiguillon dîna chez eux. Ils ont fait plusieurs visites. Hier ils furent chez madame de Beauvau, avant d'aller à Versailles, où ils ont dû souper avec le roi. Ils reviennent aujourd'hui à Paris. M. de Creutz est absorbé en eux ; son âme est gonflée de sentiments; il en a tant, et tant d'idées, que, ne pouvant les exprimer toutes à la fois, il n'en peut articuler aucune.

Voici ce qu'un Anglais mandait l'autre jour à un de ses amis :

« Milord Chatam a dit, en plein Parlement, que depuis M. le cardinal de Richelieu, la France n'avait point possédé un aussi grand ministre que M. le duc de Choiseul, et qu'il avait emporté les regrets de tous les ordres de l'État. Notre peuple, qui ne connaît M. de Choiseul que par la peur qu'il leur avait faite, a une manière de louer toute différente, et se félicite de sa chute. Ce n'est pas un éloge à mépriser. »

Je suis charmée de la lettre que vous avez reçue du baron. Aurez-vous le courage de n'y pas répondre?

Adieu; vous voyez l'heure qu'il est. Il faut bien tacher de

dormir. Il y a plus d'un mois que je passe les nuits sans dormir et les jours à m* ennuyer.

La dernière lettre de l'abbé me donne une envie extrême qu'il fasse un roman ou un conte de fées. Je voudrais savoir si le grand-papa et madame de Grammont ont lu sa lettre. Satisfaites cette curiosité, je vous supplie.

LETTRE CCVII

A Chanteloup, ce 10 février 1771.

Voilà Gatti, ma chère petite-fille, et avec lui voilà ma lettre qu'il vous porte. Elle sera courte, parce que l'uniformité de notre vie ne fournit pas grand' chose à dire, et parce que je ne veux pas interrompre le cours des questions que vous avez à lui faire. Il vous en rendra bon compte, de cette vie tout uniforme qu'elle est. Il vous dira qu'il ne se passe pas un jour sans que nous parlions de vous, que nous ne vous désirions, et que nous ne formions des projets pour votre arrivée. Ah ! soyez-en bien sûre, c'est notre projet favori, celui de notre cœur.

Nous avons reçu, par d'autres que vous, le pâté de Périgueux dont vous parliez à l'abbé dans une de vos dernières lettres. Je vous avoue que je l'ai trouvé charmant. Nous nous amusons ici à faire un recueil de tout ce qui parait pour et contre, faites-en un aussi de votre côté ; vous nous l'apporterez, et nous le confronterons avec le nôtre, pour ajouter à l'un ce qui manquera à l'autre.

Gatti vous dira que le seul malheur que j'aie éprouvé depuis que je suis ici est la maladie de mes moutons. Il y a eu sur cela de grandes inquiétudes, de grandes colères. Tous les troubles de Paris, toutes les intrigues de la cour ne m'ont paru rien auprès d'un objet si important. J'espère cependant en

342 CORKESPONDANCK

conserver quelques-uns, et que Cathédrale aura Y honneur de vous faire sa cour à votre arrivée. Je ne vois pas une des lettres que l'abbé vous écrit. C'est le plus mystérieux des hommes. Je sais cependant qu'elles sont d'une folie à le faire mettre aux Petites-Maisons. Je ne comprends pas où il trouve toutes les folies dont il les remplit; je ne sais qu'être contente; je ne sais pas être gaie. En revanche, je vois toutes les lettres que vous lui écrivez, et votre sagesse et votre prudence me dédommagent de la privation de ses folies.

Dites bien des choses pour moi au prince et à madame de La Vallière, à tous ceux de mes amis qui vous parleront de moi. Je serais curieuse de savoir ce que le prince royal de Suède f a dit et pensé de la disgrâce de M. de Choiseul, et ce qu'il pense de l'état actuel de la cour et du gouvernement. Tâchez de me découvrir cela.

Adieu. Pensez souvent à vos parents, qui vous aiment bien tendrement, et moi plus qu'eux tous ensemble.

LETTRE CCVIIl

Page 1