DE LA DUCHESSE DE CHOISEUL AU CHEVALIER DE BOUFFLKRS
A Char.lcloup, Il février 1771.
Vous avez chaussé le cothurne, monsieur le Chevalier; votre ton est bien tragique ; il me semble que vous n'avez pas trouvé le mot pour rire à la petite plaisanterie de notre exil ; pour nous, nous n'y avons pas trouvé de motif d'affliction ; si vous perdez au changement de ministre, ce sera pour nous un motif de regrets, nous ne pouvons en avoir que de ce genre.
Mais vous n'aurez perdu (}u'un ministre et non pas un ami ; vous ne trouverez de changement à notre situation, que plus de
1. Le prince royal de Suède était alors à Paris, où quelques jours après il reçut la nouvelle de la mort de son père , qui l'appelait au trône.
bonheur, de gaieté et de tranquillité. M. de Choiseul me charge de vous dire qu'il sera enchanté que vous veniez ajouter à tous ces avantages par votre présence ; il ne voit nul inconvénient à ce que, chemin faisant, la grande Serpente, le prince de Limoges ou le monarque vous amène ici, pourvu que ce soit à travers champs ; car si vous passiez par Paris, on pourrait bien vous empêcher d'y venir, comme on a fait à madame de Beauvau ; il n'y a personne ici qui ne vous désire; moi plus qu'aucun autre , monsieur le Chevalier, dont vous connaissez les vieux sentiments pour vous ; ils doivent vous répondre du plaisir avec lequel j'aurai l'honneur de vous recevoir.
DR MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce jeudi, Il février 1771, à 7 heures du matin.
Il faut commencer par vous dire que madame de Poix, après un travail de près de vingt-quatre heures, et des plus rudes, est accouchée cette nuit, à deux heures, d'un garçon *. On m'a réveillée pour me l'apprendre de la part de M. de Beauvau; car, contre mon ordinaire, j'étais endormie. Vous jugez de la joie de tous les parents et amis. L'enfant et la mère se portaient bien.
Je ne sais comment vous faites ; mais vos lettres sont bien éloignées d'être arides, non plus que celles de l'abbé. Ce sont des idylles, des églogues, des géorgiques, de charmantes descriptions des occupations de la vie champêtre. Je ne pourrais vous rendre en échange que des odes ; car tout ce que j'aurais
1. Le comte Charles de Noailles, depuis duc de Mouchy, père de madame la vicomtesse de Noailles. «N'est-il pas cruel de souffrir tant que cela pour faire un petit Poix!... » disait la pauvre femme pendant le travail.
à vous peindre est du genre de la définition qu'en fait Despréaux '.
Je vis hier M. de Creutz pour la première fois depuis l'arrivée de ses princes. 11 m'a dit qu'ils comptaient souper chez moi ; qu'ils viendraient me voir et m'en demander permission. Je fis tous les actes du centenier, et puis je dis que je ferais ce qu'ils voudraient. J'ai cru ne pouvoir pas dire autrement. Si ce souper a lieu, vous croyez bien que je vous en rendrai compte. Ils reviendront ce matin de Mari y. 11 me semble que tout le monde parle bien d'eux, qu'on loue leur maintien, leur politesse, leur simplicité, leur facilité. Ils cherchent à plaire, et je ne doute pas qu'ils n'y réussissent. Ils soupent ce soir chez madame d'En ville, et demain chez madame d'Usson. Je n'ai encore vu qu'un moment le comte de Scheffer ; mais je le verrai bientôt. C'est mon ancien ami ; j'espère qu'il n'est point changé, et que nous serons mutuellement bien aises de nous retrouver.
Est-il possible que l'abbé ne vous fasse point voir tout ce qu'il m'écrit ? Grondez-l'en beaucoup, et dites-lui que je vous enverrai ses lettres ; et effectivement je vous en enverrai une par M. de Lauzun, à condition que vous me la renverrez. Gatti m'a dit que vous ne l'aviez pas vue. C'est là de ces modesties ridicules, misérables, pitoyables, et même détestables. 11 a des moyens pour vous amuser, et il les néglige ! Cela est très-mal. Pour moi, si je pouvais vous divertir, je ne cesserais de vous écrire ; mais je suis bridée de toutes façons !
Je vous ai, je crois, mandé qu'il y a ici une sœur de M. Walpole, qu'on appelle milady Churchill. Elle a avec elle sa fille, qui a vingt ans ; on la trouve fort agréable, et qu'elle ressemble beaucoup à madame la dauphine. La mère est trèsaimable, et elle vous plairait. Elle a bien du regret d'avoir pris si mal son temps pour venir ici. Son frère me parle de vous