Les deux belles-sœurs
craignais que cette froideur ne continuât; mais elle me reçut à merveille, et ce traitement est toujours le môme. Ce n'est pas seulement par rapport à moi quelle s'est conduite de cette manière, c'est par rapport à tout le monde. Infiniment honnête, polie, aimable ; pas la moindre humeur ; pleine de prévenances et d'attentions; ne disant que des choses agréables et inspirant la confiance et la liberté. Elle a pour sa belle-sœur les meilleurs procédés possibles, et la belle-sœur en est fort contente. Voilà tout ce que je puis vous dire sur ce sujet. Je suis très-touché de la curiosité que vous m'avez témoignée à cet égard, elle ne vient que de l'intérêt que vous avez pour moi, et cet intérêt sera satisfait de ma réponse, car si vous mettiez à part les préventions favorables que vous m'accordez, vous verriez que je suis fort heureux d'être si bien traité. Au fond, je ne suis pas aimable; aussi n'étais-je pas fait pour vivre dans le monde; des circonstances que je n'ai pas cherchées m'ont arraché de mon cabinet où j'avais vécu longtemps, connu d'un petit nombre d'amis \ infiniment heureux, parce que j'avais la passion du travail, et que des succès assez flatteurs dans mon' genre m'en promettaient de plus grands encore. Le hasard m'a fait connaître le grand-papa et la grand'maman. Le sentiment que je leur ai voué m'a dévoyé de ma carrière. Vous savez à quel point je suis pénétré de leurs bontés, mais vous ne savez pas qu'en leur sacrifiant mon temps, mon obscurité, mon repos et surtout la réputation que je pouvais avoir dans mon métier, je leur ai fait les plus grands sacrifices dont j'étais capable ; ils me reviennent quelquefois dans l'esprit, et alors je souffre cruellement. Mais comme, d'un autre côté, la cause en est belle, j'écarte comme je puis ces idées, et je me laisse entraîner par ma destinée. Je vous prie de brûler ma lettre. J'ai été conduit à vous ouvrir mon cœur par les marques d'amitié et de bonté dont toutes vos lettres sont remplies. Ne cher-
1. Il était garde du cabinet des médailles, quand le duc de Choiscul le décida à venir à Home avec lui , lors de son ambassade.
chez pas à me consoler. Assurément, je ne suis pas à plaindre. Je connais si bien le prix de ce que je possède, que je donnerais ma vie pour ne pas le perdre. Au nom de Dieu, ne laissez rien transpirer de tout ceci, ni dans vos lettres ni dans vos conversations avec la grand'maman. Elle s'affligerait si elle pouvait soupçonner que je regrette encore quelque chose. Ne vous en affligez pas vous-même pour moi, car ces regrets ne sont pas de longue durée, et je sens tous les jours qu'ils deviennent moins vifs. Il n'en est pas de même des sentiments qui m'attachent à vous.
A Chanteloup, ce 20 février 1771.
Voici mon monsieur arrivé, ma chère petite-fille, et qui part demain. Ainsi j'espère que vous aurez cette lettre encore plus tôt que celle que vous porte la petite sainte, et que vous n'aurez pas de reproches à me faire d'avoir tardé jusqu'à présent de répondre aux deux importantes questions que présentent vos dernières lettres : la première, pourquoi je ne répondrais pas au baron; la seconde, que je vous trace un plan de conduite pour votre voyage. Je garde cette dernière pour la bonne bouche, comme la plus intéressante à mon cœur, et je commence par le baron. Sa lettre est véritablement charmante et m'a sensiblement touchée. Je l'ai lue à M. de Choiseul, à qui elle a fait le même effet; mais je ne puis y répondre, parce que je ne veux pas absolument écrire à un étranger, ni dans un pays étranger. C'est une précaution que notre situation m'inspire, et que l'extrême envie qu'on a de trouver des prétextes pour faire des tracasseries à M. de Choiseul me rend nécessaire. Vous avez vu les soins que je me suis donnés pour la première lettre que j'ai écrite au baron, la peur que j'ai eue qu'elle ne fût pas
envoyée sûrement ; il faut s'éviter autant qu'on peut toutes ces chicanes. Répondez-lui donc pour moi. L'abbé lui écrira aussi, dites-lui pour M. de Choiseul et pour moi tout ce que vous pourrez imaginer de plus sensible et de plus tendre.
Me voici toute à vous. Vous voulez charger le prince f de demander votre permission en même temps que la sienne; il me mande aussi que vous lui avez dit que j'avais une requête à lui présenter pour vous. Je n'ai point répondu à cet article de sa lettre, et voici le pourquoi : Primo, le prince ne viendra pas, parce qu'il ne peut s'adresser qu'à M. de Saint-Florentin pour le demander; que tout l'honorifique du ministère du petit saint consiste à faire valoir les exils et les lettres de cachet, et qu'on n'a rien de lui qu'à coups de bâton. Or, comme notre pauvre prince ne lui en donnera pas, il n'aura pas sa permission. Secundo, ce sera une assez grande affaire pour lui d'avoir la sienne à obtenir, qu'il n'obtiendra pas, sans avoir à demander la vôtre ; et entre lui et M. de Saint-Florentin, ils gâteraient votre affaire, plutôt que de l'avancer. Le parti à prendre donc est de se passer de cette permission dont vous n'avez nul besoin, et de payer d'effronterie; mais j'y mettrais les formes, et voici comme je m'y prendrais. Au retour de la belle saison, et quand j'aurais déterminé le temps de mon départ, je ferais mes paquets sans en rien dire à personne , puis je ferais un trou à la lune, et je laisserais en partant une belle lettre pour M. de Saint-Florentin, dont le contenu serait à peu près :
« Monsieur, mon âge, mon état et mon genre de vie ne peuvent rendre suspecte aucune de mes démarches; ils garantissent ma liberté et m'assurent de l'indifférence ou de l'ignorance du gouvernement sur toutes mes actions. La médiocrité de ma fortune m'oblige à passer une partie de l'année en campagne. J'ai choisi Amboise pour ma retraite et le château de