I. De BeauflYemont
Chanteloup, où sont tous mes amis, pour mon habitation. Tout autre choix m'eût été libre, et je n'en aurais dû compte à personne. Celui-ci me l'eût été aussi dans toute autre circonstance; mais les égards que cette circonstance m'impose m'obligent à vous faire part de mon voyage. J'ai l'honneur d'être, etc. »
Tel est, ma chère petite-fille, l'avis du grand-papa, de toute la société, et même du grand abbé, qui approuve ma lettre. Je lui laisse auprès de vous le département des folies. J'ai pris celui de la raison, c'est-à-dire de l'ennui. C'est pourquoi je ferai bien de finir; d'ailleurs, si vous pouviez voir comme cette lettre est griffonnée et raturée, vous jugeriez combien je suis pressée. Adieu donc, ma chère enfant, je vous aime et vous embrasse du plus tendre de mon cœur.
Si vous voyez M. l'archevêque de Toulouse, n'oubliez pas, je vous prie, de lui dire combien le grand-papa et moi sommes reconnaissants de ses bontés pour nous, et des peines qu'il se donne pour terminer une affaire qui nous intéresse infiniment.
A Chanteloup, ce 26 février 1771.
Comment, ma chère petite-fille, vous aviez imaginé de laisser partir M. de Lauzun sans m'écrire par lui à moi directement, cela aurait été d'un beau sel ! Je vous renvoie votre lettre du baron, j'en suis fort touchée, je vous prie de le lui dire, mais vous savez ce que je vous ai déjà mandé là-dessus. Je ne puis lui écrire; je vous en envoie une que m'a écrite Voltaire, qui est une réponse à une réponse; je vous l'envoie d'abord parce que vous aimez toutes les lettres de Voltaire, ensuite pour que si, dans vos moments perdus, la fantaisie vous prenait de lui écrire, vous répondiez pour moi à celle-ci des honnêtetés, du bavardage, des coquetteries. Que si sa santé lui eût en effet per-
mis de venir, s'il eût pu obtenir un firman pour son voyage, j'aurais regardé comme un bonheur la circonstance qui m'aurait procuré le plaisir de le voir. Puis, si vous voulez, des plaisanteries sur le firman dont il doute que je sache la signification, comme qui dirait, par exemple, qu'on nous a trop familiarisés avec les mœurs turques pour que nous ignorions leurs usages, enfin ce qu'il vous plaira. Vous trouverez et direz beaucoup mieux que moi. Je ne prétends pas vous faire votre lettre à Voltaire comme celle à M. de LaVrillière. L'abbé la trouve très-bien, cette lettre ; le grand-papa dit qu'il faut que vous la suiviez de point en point et que vous la fassiez remettre par M. de Beauvau deux jours après votre départ. Ce n'est que par ces conseils que je répondrai aux méfiances que vous avez sur le grand-papa et sur moi. L'arrivée ici de M. * etdemadamedeTingry, la facilité qu'ils ont eue à obtenir leur permission ; celle qu'a obtenue madame de Château-Renaud par leur moyen , vous prouve que les difficultés à cet égard viennent seules de ce petit saint, de cette petite vrille , de ce petit président Mognon , de ce gros vilain crapaud; on n'aura rien de lui qu'en se passant de lui, comme je vous conseille de le faire; aussi attendez - vous à ne voir jamais le prince ici ou à ne l'y voir que des derniers; j'en serai fâchée pour moi qui l'aime, et cela ne sera décent ni pour lui ni pour la petite vrille; mais il y a longtemps que j'ai fait mon deuil de la décence de la petite vrille et de toutes les décences de la cour. Laissez faire le prince et ne lui dites rien de tout ceci, qui ne servirait qu'à le tourmenter en pure perte. J'imagine que M. de Beauvau aura demandé sa permission aujourd'hui, et qu'il l'aura obtenue pour madame de Beauvau et pour lui. Nous les attendons incessamment. Je serai trèsaise de les voir, et surtout le prince qui a moins d'éloignement pour moi que la princesse, et qui ne me méprisera ni ne me pro-
1. Le prince de Tingry, de la maison de Montmorency, capitaine d'une des quatre compagnies des gardes du corps; la princesse de Tingry (mademoiselle du Laurent), sa troisième femme.
DE MADAME DU DKFFAND. )5i
tégera. Ce que je hais le plus dans le monde, est d'être protégée, et je crois que toutes mes tracasseries ne me sont venues que de n'avoir pas voulu l'être; et comme je me pique de beaucoup de justice, je ne crois pas qu'on puisse me reprocher, dans tout le ministère de mon mari, d'avoir eu le ton, l'air ou le projet de protéger personne. 11 y a une grande différence entre rendre des services ou accorder sa protection. Quoi qu'il en soit, je sais un gré infini à madame de Beauvau de la véritable amitié qu'elle porte à M. de Choiseul dans cette circonstance; la reconnaissance que j'en ai m'a fort rapprochée d'elle, et il ne tiendra qu'à madame de Beauvau que je la trouve aussi aimable qu'elle l'est, si elle veut prendre le ton qu'a pris madame de Grammont, dont je ne puis dire assez de bien, et dont je suis on ne saurait plus contente et plus édifiée. Tout ceci entre nous, comme vous sentez bien.
Je vous fais mon compliment sur le départ de votre petit Walpole. Je suis fâchée que vous perdiez des sociétés et des amis. Je voudrais que vous vous trouvassiez assez bien ici pour n'avoir rien à, y regretter.
Ce sera encore votre ami, M. de Stainville, qui vous portera cette lettre ; je n'ai pas eu le temps de vous écrire hier par l'abbesse. Pour n'être plus si pressée je commence ma lettre dès aujourd'hui, quoique monsieur de Stainville ne parte que vendredi, et je ne la fermerai que jeudi au soir pour vous donner des nouvelles du grand-papa, qui a aujourd'hui un peu de courbature, et que je crains qu'il ne recommence un autre rhume. Son intention était de vous écrire pour vous dire luimême combien il vous désire ; mais je ne sais si ses affaires et sa santé le lui permettront.
Je ne sais pas pourquoi , ma chère petite-fille , vous vous êtes tant refusée aux empressements des princes de Suède? Pourquoi ne pas souper avec eux puisqu'ils avaient envie de souper avec vous , et pourquoi ne leur pas donner à souper puisqu'ils avaient envie que vous leur en donnassiez? Je ne
vois pour le dernier qu'une raison d'économie qui put vous faire approuver par mon avarice , mais pour l'autre c'est être aussi trop modeste. Je suis bien aise de tout le bien qu'on dit d'eux à cause de celui qu'ils disent de M. de Choiseul; mais je serais bien fâchée qu'ils vinssent ici , comme, on dit que c'est leur projet, parce que je serais fort embarrassée d'eux. Le Prince Royal m'a envoyé des gants de Suède par M. de Stainville. J'ai écrit à M. de Greutz pour l'en remercier, et j'ai été bien aise de trouver l'occasion de faire des amitiés au pauvre Creutz , qui nous en a beaucoup marqué, et qu'on dit qui ne se console pas de M. de Choiseul.
Ce 28.
Le rhume de M. de Choiseul n'est rien. La lettre que vous m'avez fait passer est du général lrwine. C'est celle d'un bon homme, je vous l'enverrai.
11 paraît par votre lettre à l'abbé, que monsieur de Creutz m'a écrit, et je n'ai point reçu sa lettre. La mienne était dans son genre, n'est -il pas vrai? De la philosophie, des grands mots qui ne signifient rien ; oh ! je me flatte d'avoir bien réussi! Je suis charmée de la résolution que vous avez prise de suivre mon conseil, j'écris à la petite sainte de vous y encourager; mais pour que le projet réussisse, il faut n'en rien dire. Le grand-papa m'a encore répété aujourd'hui qu'il voulait vous écrire, mais je ne sais s'il le pourra; tout ce que je sais, c'est qu'il vous aime réellement de tout son cœur, mais je sens que je vous aime encore mieux que personne.
LETTRE CCXIII
A Cliantoloup, ce 3 mars 1771.
Vous avez très-spirituellement écrit à l'abbé , ma chère petite-fille, par l'occasion particulière, et à moi par la poste. Mais cela ne fait rien , car vos lettres sont très-bien. Votre prudence vous sert en toute occasion. Je défie qu'on trouve rien à redire à tout ce que vous me mandez; mais, malgré cela, j'aime mieux que vous profitiez des occasions particulières quand il y en a.
Je suis bien de votre avis pour le régime; il ne tiendra pas à moi qu'on ne s'y tienne. L'empressement des Tingri a été une chose bien extraordinaire. 11 n'en est pas moins flatteur pour nous , et nous leur devons beaucoup de reconnaissance. Mais je suis persuadée qu'il a fait tort à d'autres. J'attends avec impatience des nouvelles de l'effet qu'aura produit la lettre de M. de Beauvau. Je vous avoue que j'ai peur. Je désire de les voir, pour eux ; puis parce que ce refus aurait l'air d'une petite vengeance de la maréchale *, dont il serait dur de souffrir, et parce que ce serait une marque de rigueur contre M. de Choiseul , dont je suis sûre qu'il serait fort piqué.
Madame de Château-Renaud n'est point ici, comme vous le croyez ; mais elle a sa permission , et oo dit qu'elle viendra après Pâques. Le duc de Noailles a demandé pour lui, sa fille et son fils, en môme temps que M. de Beauvau. C'était trop à la fois, et je suis persuadée qu'ils se sont nui réciproquement; mais il n'en faut rien dire; car notre charge, à présent, est d'être obligés à tout le monde. De notre côté , nous sommes fort discrets. M. de Guéménée est venu avec mon neveu jusqu'à