Madame de Bouffîers
il faut lui en savoir gré. Mais ce pauvre général est plein d'airs et vous lui faites une faveur en lui répondant, que j'aurais trouvée mieux placée au pauvre baron.
Vous avez dû être bien surprise de l'arrivée des Beauvau. Je compte que l'abbé m'en fera le récit. Vous avez tort d'avoir des soupçons contre la maréchale; je suis convaincue qu'elle ne veut point de mal au grand-papa , qu'elle vous veut beaucoup de bien , et qu'elle aime trop son frère pour vouloir lui causer du chagrin. Si elle pouvait nuire à la femme sans blesser le mari, elle ne s'en ferait, je crois, pas de scrupule, parce que la haine est très- réciproque ; mais vous savez que son caractère n'est pas la violence ; son défaut, c'est la légèreté, et je ne la crois pas capable d'une grande suite dans sa haine , non plus que dans son amitié. J'entretiens tout doucement ma liaison avec elle , sans vivacité, sans recherche ; je la vois une fois tous les huit ou quinze jours; je ne cherche point à lui arracher ses secrets; j'écoute ce qui lui échappe pour en faire usage selon l'occasion; je ne la crois pas fort instruite, ni qu'elle ait un crédit bien prépondérant. Elle m'a dit qu'elle avait fait avoir une pension de quatre mille francs à sa sœur Monrevel , mais sans pouvoir expliquer comment et sur quoi ; ainsi je doute qu'elle soit fort solide. Je ne sais pas si ce qui la regarde l'est beaucoup davantage. Que tout ce que je vous dis sur elle soit, je vous supplie, entre nous. Je crains les tracasseries comme le feu.
Cette lettre ne partira que dimanche, elle sera à plusieurs reprises, et dans ce moment je la quitte pour me lever.
Ce vendredi , 8.
Je donnai hier votre lettre pour le général à l'ambassadeur, et je donnai à M. de Creutz la sienne. La réponse qu'il vous avait faite, et dont je vous envoie copie, le baron de Breteuil s'était chargé de vous la faire tenir. Que peut-elle être devenue? c'est ce que M. de Creutz ne comprend pas.
Le roi de Suède me fit prier hier à souper. J'étais engagée ailleurs, mais je n'hésitai pas à l'accepter. Devinez quelles étaient les dames que j'y trouvai, et que M. de Creutz m'avait nommées auparavant? Mesdames d'Aiguillon !... Le souper fut très-gai; rien de si aimable que le roi de Suède. Je suis désolée que vous ne le connaissiez pas, je suis sûre que vous en seriez charmée. Madame de Beauvau vous en aura sans doute beaucoup parlé et fait l'éloge. Il me traita à merveille. Je rapportai à mon attachement pour vous et le grand-papa le bon accueil, les politesses, les attentions qu'il eut pour moi.
Madame d'Aiguillon la mère fut charmante ; elle ne tire point tout à elle, et, quoique très-parlante, elle laisse aux autres leur part dans la conversation ; elle me mit en valeur autant qu'elle put, et je fus aussi à mon aise que je le suis avec vous. Il n'y avait de compagnie que le petit prince, MM. d'Eisestein, de Scheffer et de Creutz. Ce dernier ne se mit point à table. Avant le dîner nous lûmes le discours que d'Alembert avait fait la veille à l'Académie des sciences, où le roi avait été. Je vis qu'il en portait un très-bon jugement, et qu'il n'est point entêté de la philosophie moderne. Ce discours en est l'éloge. Les persécutions qu'éprouvent les philosophes dans leur propre pays, tandis qu'ils sont recherchés et considérés chez les étrangers; l'exemple de Socrate ne fut pas oublié; beaucoup de lieux-communs; mais bien écrit. Ensuite vinrent des louanges panégyriques de tous les souverains qui nous sont venus visiter. Le prince héréditaire, le roi de Danemarck et puis le roi présent ; on dit un mot du feu roi son père, de la reine sa mère et de ses deux frères. L'éloge du roi est assez bien, mais celui du roi de Danemarck parut ridicule et diminua beaucoup de la valeur des autres éloges.
Après le souper, M. de Creutz lut une lettre de M. d'Angevilliers, où le roi de Suède est loué avec une emphase, une exagération épouvantable, et qui ne plut nullement au roi. On parla du chevalier de Boufllers; on chanta son ambassade;
et puis madame d'Aiguillon fit chanter la chanson des philosophes. Le roi et toute la compagnie demandèrent l'auteur. On dit des vers de Voltaire, que je ne connaissais pas. Je tâcherai de les avoir et de vous les envoyer. On se retira à minuit. Les dames partirent les premières. Le roi alors s'approcha de moi, et me dit : « Je vous prie, quand vous écrirez à Chanteloup, de dire à M. de Ghoiseul combien je lui suis attaché, et le regret infini que j'ai de ne le point voir ; dites-en autant à madame de Choiseul ; j'aurais été charmé de la connaître. »
Madame de Luxembourg , mesdames de Lauzun et comtesse de Boufflers souperont ce soir chez lui. Demain il soupera àRuel; la compagnie sera mesdames d'Aiguillon et MM. de Richelieu et de Maurepas (cette accolade est extraordinaire), et après -demain il aura chez lui mesdames de Brionne et d'Egmont. On dit qu'il partira lundi ; mais je n'en crois rien ; plusieurs raisons peuvent l'arrêter ; il attend un frère de M. de Scheffer, qui lui apporte je ne sais pas quoi de nécessaire ; et puis, j'ai dans l'idée qu'il attend encore autre chose : la nomination d'un ministre des affaires étrangères. H croyait ces jours passés qu'il serait nommé aujourd'hui, et, sur la parole de M. de Creutz, j'avais parié un louis qu'il le serait dimanche matin. Je ne doute pas que mon pari ne soit perdu. Non-seulement dimanche il ne sera pas nommé, mais peut-être d'un, deux, trois ou quatre mois. On ne doute nullement que ce ne soit M. d'Aiguillon. De deviner pourquoi ces délais, cela est difficile.
Je ne vous parlerai point aujourd'hui de M. de Maillebois1. Avant-hier il avait gagné son procès, hier il l'avait perdu. 11
1. Yves-Denis Desmarets, comte de Maillebois, fils du maréchal, servit avec distinction sous le maréchal de Richelieu , au siégo de Mahon , se brouilla avec le maréchal d'Estrées , son chef, après la bataille d'Hastcnbeck , et publia contre lui un Mémoire supprimé et sévèrement condamné par le tribunal des maréchaux de France, qui ne permirent jamais que M. de Maillebois reprit du service ; il mourut émigré en 1701.
faut voir ce qu'il en sera aujourd'hui. J'attends d'être mieux
instruite.
Je vous dirai que je n'aime point cette lettre anonyme à la noblesse1, qui l'invite à écrire à M. le duc d'Orléans, en envoyant le modèle de la lettre. Tout cela est de la bouillie pour les chats, ne sert qu'à irriter, à augmenter l'indisposition, à retarder le retour. Je crains que les amis ne soient plus nuisibles que les ennemis ; il y a longtemps que je le pense. Pour M. le duc d'Orléans, je suis persuadée qu'il est au désespoir d'être le premier prince du sang. C'est le médecin malgré lui.
Je vous quitte encore pour me lever. Je continuerai demain.
Ah! j'ai oublié que dans le discours de d'Alembert il y a Téloge du roi et du roi de Prusse, et qu'il est beaucoup question de Descartes et du tombeau que le roi de Suède lui a construit, élevé ou réparé ; je ne sais pas lequel.
Ce samedi 9.
Je ne compte pas vous apprendre que c'est fait de M. de Maillebois. M. de Muy est à sa place, en attendant celle de M. de Monteynard. Je ne sais pas qui aura celle de M. Terray. On peut dire dans tous les sens et toutes les acceptions possibles que le grand-papa a bien laissé du vide ; il fallait qu'il y en eût terriblement dans les tètes à son départ ; on s'en aperçoit bien. Je n'aime pas qu'il s'enrhume si fréquemment.
J'ai appris hier avec transport que vous aviez M. de Castellane. C'est madame d'Enville, chez qui je soupai hier, qui me l'a appris. Voilà ce que je désirais , lui et l'abbé ; voilà qui est bel et bon. Dites : il ne manque plus que la petite- fille \ Vous ne l'attendrez pas longtemps, s'il plaît à Dieu.