‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 4)Chapitre 115 sur 128 · Pour l'engager à demander le rappel du Parlement · texte numérisé non relu

Pour l'engager à demander le rappel du Parlement

LETTRE CCXVI

DR l/ABBÉ BARTHÉLÉMY A MADAME DU DEFFAND

A Chanteloup, ce 10 mar> JT71.

Je n'ai plus qu'un quart d'heure avant le souper; je le destine à vous écrire. J'aurais pu m'y prendre plus tôt, mais j'ai marché toute la matinée sur l'eau et toute l'après-midi sur la terre, Tune dans un bateau, l'autre dans la boue, et tout cela pour faire de l'exercice, pour dissiper mes langueurs d'estomac, tiraillements de nerfs et autres infirmités, que n'éprouvent pas les sauvages, c'est-à-dire les peuples qui ne sont pas aussi bien policés que nous.

Quoi qu'il en soit, me voilà à ma table, bien fatigué de ma course, et cherchant à me délasser par cette lettre. Je vous place devant moi et je vous dis : « Recevez mon compliment sur la mort de Adolphe-Frédéric de Holstein-Ripen. Quelque légitime que soit votre douleur, je vous conseille de vous consoler ; le trône de Suède ne restera pas vacant, et il a laissé un fils qui a du mérite. Vous voilà en relations avec un roi, cependant vous n'en serez pas plus glorieuse, et je n'aurai pas plus de respect pour vous. Je vous remercie d'avoir parlé de mon neveu à M. de Scheffer. Je ne sais pas ce que cet enfant deviendra !; je m'en inquiète souvent ; mais je ne veux pas en parler. M. de Scheffer approuve donc tout ce qui se fait parmi nous? Je n'en suis pas surpris. Il a éprouvé les abus de l'autorité qui balance celle du roi de Suède; il juge d'après son intérêt particulier ; peut-être même contre ses lumières. Dans le nord, ainsi que dans le midi, c'est le cœur et non la raison qui décide.

1. Vingt-cinq ans plus tard, il devint l'un des cinq membres du Directoire, à la satisfaction de tous les honnêtes gens. M. le marquis de Barthélémy, ancien pair de France, est son neveu.

Vous avez réuni leurs suffrages quand vous avez si bien parlé de la grand'maman à M. et madame de B... Vous n'avez rien dit que de très-vrai ; mais croyez-vous que cela produise le moindre effet? Non, rien ne détruit de pareilles préventions, et il me semble qu'il est plus simple, dans ces circonstances, de rester paisiblement dans son opinion et de laisser les autres dans la leur. Vous ne pensez pas comme moi parce que vous avez plus de courage. Quand je suis éloigné de la grand'maman et que je trouve des gens qui viennent de la quitter, et qui n'ont pas pour elle les sentiments qu'elle mérite, je ne leur en demande pas même des nouvelles, parce que je crains de démêler dans leur réponse une indifférence qui m'inpatienterait.

Vous jugez aisément que l'arrivée de M. et de madame de Beauvau a produit ici la joie la plus vive. Ils traitent fort bien la grand' maman. Ne vous tourmentez point par la crainte de dissonances et des anciens préjugés; tout est suspendu, parce que tout se réunit quand on a des ennemis communs. Il n'y a ni parti ni division. Les amis de M. de Choiseul deviennent ceux de la grand'maman, du moins en apparence, et cela suffit pour la tranquillité intérieure. Madame de Grammont se conduit d'une manière supérieure et céleste : elle a pour la grand'maman les attentions les plus aimables et l'honnêteté la mieux soutenue. La grand'maman en est attendrie et a raison de l'être. Quand vous verrez madame de Grammont, vous l'aimerez, je vous en réponds. Elle sera certainement empressée à vous plaire, et il vous serait difficile de lui résister. Personne ne met plus facilement à son aise, n'est plus indulgent et n'applaudit avec plus de plaisir à ce qui mérite de l'être; personne n'écoute et ne répond mieux, ne dit des choses plus agréables à chacun, et ne les dit d'une manière plus simple et plus naturelle. Je vous prédis que vous en serez très-contente. Je ne trouve pas les mêmes attraits dans son amie; je sais qu'elle est très-honnête ; je vois qu'elle est très-polie et qu'elle a beau-

coup d'esprit; mais je lui trouve un ton de décision qui m'effarouche. Gela vient peut-être de ce que je ne puis souffrir la tyrannie. Vous voudrez savoir ce que fait la grand'maman au milieu de tant de belles choses? Elle est très-simplement, elle s'occupe de son ménage, elle répond à toutes les politesses qu'elle reçoit, n'élève guère de questions, dit son avis sans opiniâtreté et ne se fâche sérieusement que contre le trictrac ou le vingt-et-un. Le rhume de grand-papa ne fait aucun tort à sa gaieté, et quand il ne tousse pas il rit.

M. de Bézenval part après -demain. J'en suis véritablement fâché. Il a été très-aimable et il met beaucoup dans la société. M. et madame de Beauvau partiront à la fin de la semaine. M. et madame de Tingri d'aujourd'hui en huit. Je crois que M. de Boufllers restera un peu plus de temps.

Je ne commettrai jamais d'indiscrétion par rapport à vos lettres. Je les lis tout seul; je les donne à la grand'maman qui me communique les siennes. S'il s'y trouve quelque trait ou quelque nouvelle, on le dit tout haut ; le reste est entre nous et pour nous.

LETTRE CCXVll

A Chanleloup , ce 11 mars 1771.

Vous êtes aussi par trop modeste, ma chère petite-fille, de croire qu'il est des événements qui peuvent me distraire du plaisir que me font vos lettres. L'arrivée de M. et madame de Beauvau a produit une grande joie dans la maison; elle a été d'autant plus vive, qu'on n'osait plus les attendre; mais moi qui ne perds jamais la tète dans les grandes occasions, j'ai demandé tout de suite votre lettre ; je l'ai lue avec la même avidité que si c'eût été un polisson qui me l'eût apportée. La princesse veut être bien ici et y réussira ; mais je serai bien

trompée si vous ne trouvez madame de Grammont encore plus aimable. Le prince est à merveille, ils ont chacun leur piquant, la princesse celui du naturel et le prince celui de la simplicité, et ces deux piquants ne se ressemblent point du tout ; la simplicité est toujours dénuée de prétentions, et le naturel est quelquefois sans souci de l'opinion des autres.

J'ai reçu la lettre de M. de Creutz qui est si remplie de sentiments pour le grand-papa qu'elle m'a infiniment touchée. J'ai su aussi que le roi avait permis que l'on remit au roi de Suède, alors prince royal, la réponse que M. de Ghoiseul lui avait faite. Ainsi, c'est une question de moins qu'il reste à éclaircir avec M. de Creutz. A propos d'étrangers, tachez de voir le petit dévot * pour lui dire des amours de ma part ; et, à propos d'amours, je vous prie de dire les plus tendres pour moi à madame de la Vallière.

Le prince n'a pas sa permission, je vous l'ai bien dit; il ne l'aura jamais, et j'en suis très-fâchée. Mais pourquoi ditesvous, ma chère petite-fille, que vous voudriez avoir votre permission comme madame de Château-Renaud? est-ce que vous renoncez à notre projet ?

J'ai une extrême curiosité de savoir ce que c'est que la grâce que vous avez à me demander ; pourquoi ne l'avoir pas dit tout de suite? vous me laissez dans l'inquiétude. Le rhume du grand-papa dure encore, grâce à ses déportements; mais grâce à l'arrivée de son médecin, j'espère qu'il va passer parce qu'il s'est mis dans le régime; il me charge, ce grand-papa, de vous dire mille tendres choses pour lui; mais je crois, en vérité, qu'à moi toute seule je ressens plus de tendresse pour vous que tout le monde à la fois, quoique tout le monde, ma chère petite-fille, doive vous aimer.

Voulez-vous bien remettre ma lettre à M. l'archevêque de Toulouse ?

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