M. de Souza, ministre de Portugal
Ribot arrive à l'instant, ma chère petite-fille, qui me remet votre grande lettre. Ah ! pour celle-là, elle m'a fait un plaisir infini, et justement parce qu'elle est grande. Oh! quelle abomination que celle de Voltaire1! Le grand-papa en est indigné; il veut vous en écrire. Pour moi, je ne veux plus écrire à Voltaire ; car je suis sûre que cette lettre est de lui, comme si je l'avais vue sortir de sa plume. Quoique je me sois permis de la montrer, je n'ai point fait de même pour la vôtre. J'ai seulement lu au grand-papa l'article des princes de Suède. Soyez sûre que ce qui n'est que pour moi n'est que pour moi. J'ai, au contraire, fait votre cour aux puissances et dominations. Je suis enchantée de votre souper, il a dû être charmant. Je trouve seulement que le roi de Suède ménage bien les d'Aiguillon. Je suis persuadée que c'est que le d'Aiguillon aura les affaires étrangères, quoiqu'on nomme aujourd'hui le comte de Broglie, ou qu'au moins le roi de Suède le croit.
Que dites-vous de l'étrange aventure de Maillebois? Je ris de voir que tous ceux qui ont contribué à la disgrâce de M. de Ghoiseul, ou qui s'en sont réjouis, y ont perdu, sans excepter le Terray, qui est sur le bord du précipice , et le chancelier, qui ne passe pas des nuits plus tranquilles.
Et le rêve de madame du Barry? Pourriez-vous me dire ce que signifie cette nouvelle machine ?
\. A. M. Marin, 27 janvier : «Si j'avais accès auprès de M. le chancelier, comme vous, je voudrais, mon cher correspondant, savoir s'il est bien vrai que les pauvres gens de province ne seront plus obligés d'aller plaider à cent cinquante lieues de chez eux; si on prépare un nouveau code, dont nous avons tant besoin. Il faudra en même temps qu'on prépare une couronne civique pour M. le chancelier... Croyez-vous que nous aurons un ministre des affaires étrangères? Nommc-t-on toujours M. le duc d'Aiguillon? On peut être très-entaché dans le Parlement et très-bien servir le roi, mais le grand point est- qu'on se réjouisse à Paris. Je dis toujours : «O Welches! ayez du plaisir et tout ira bien. Mais pour avoir du plaisir, il faut de l'argent, et on dit que M. l'abbé Terray n'en donne guère... »
Le duc de Ghoiseul , reuversé par le chancelier, et qui , comme tous les ministres renvoyés , voulait qu'on crût tout perdu depuis qu'il n'était plus au pouvoir, fut naturellement très-blessé de cette lettre.
Vous savez que la lettre de M. de Creutz ne m'est arrivée que par les Beauvau. Je n'ai répondu au général que pour lui dire que je ne lui écrirais plus, et parce que j'avais un moyen sûr et facile de lui faire parvenir ma lettre. Je n'écris point au pauvre baron, que j'aime assurément infiniment mieux, parce que les moyens me manquent pour lui. J'ai fait lire votre lettre à l'abbé pour qu'il fût plus directement grondé ; il est chez lui, où je crois qu'il répare ses torts.
J'ai dit à Castellane que vous étiez bien aise de le savoir avec moi, et nous avons tous dit en chœur : Il nous manque encore la petite-fille et elle nous manqué beaucoup. Le pauvre homme garde sa chambre pour un gros rhume ; il m'a chargé d'une infinité de choses pour vous , car il vous aime réellement beaucoup. Et qu'est-ce qui ne l'aimerait pas, Roger l Pour moi, ma chère enfant, il est bien vrai que je vous aime i la folie.
Si vous avez encore occasion de voir le roi de Suède, je crois qu'il sera à propos que vous lui exprimiez beaucoup de respect et de reconnaissance de notre part sur ce qu'il vous a chargé de nous mander de la sienne.
LETTRE CCXVI II
DU DUC DE C II o I S L U L A M A D A M K DU D E F F A N D
A Chanteloup, ce 11 mars \1Z\.
Ma chère petite-fille, l'abbé et votre grand'niaman vous écrivent si exactement, que je vous ai épargné les rabâchages de votre vieux grand-père ; il faut cependant que je vous marque le désir passionné que j'ai que vous réalisiez le projet de venir visiter vos vieux parents. Tout franchement, je meurs d'envie de vous voir arriver, et je serai, je vous assure, trèsheureux si vous avez l'amitié et le courage de venir ici. J'espère que vous y serez bien. Le sentiment le plus tendre vous
y soignera. Je ne crois pas que vous ayez besoin de permission, nous sommes de la même famille.
Faites-moi le plaisir d'écrire à Voltaire que vous m'avez envoyé la lettre à son ami et le mémoire d'articles qui courent Paris, et qui, ainsi que la lettre, sont de lui, et que, en réponse à cet envoi, je vous avais prié de lui mander que j'avais reçu les deux pièces. Cette lettre, très-simple de votre part, lui fera faire quelques réflexions.
Adieu, ma chère petite-fille; écrivez-nous donc positivement que vous viendrez ici.
LETTRE CGX1X
DE l'ABBK BARTHELEMY A MADAMK DU DEFFAND
Chanteloup, ce 15 mars 1T71.
Vous vous plaignez de mon silence, mais je suis bien plus en droit de me plaindre de la lettre par laquelle vous me le reprochez. Savez-vous ce que vous avez fait? vous ne l'avez pas datée ! Dites-moi donc, je vous prie, comment s'y prendrat-on dans deux mille ans pour la mettre à sa place ? On y verra que la petite-fille nous accuse d'indifférence, de lui causer les plus grands chagrins , de la réduire au désespoir, et comme on retrouvera dans toutes nos réponses la même tendresse et les mêmes sentiments, on ne pourra concilier ces contradictions. Alors quelque savant prouvera, par le défaut de date, que la lettre est supposée, et on fera des livres pour et contre.
En attendant, je vais répondre très-exactement à toutes vos questions. Vous demandez quand M. de Castellane est arrivé? 11 y a quinze jours. Gomment? En chaise de poste, et parla grande route d'Orléans. Si le grand-papa a envoyé cinquante louis à madame la maréchale de Luxembourg la veille de son départ? Non. Si M. de Beauvau nous a lu son discours? Oui. Si nous en sommes contents? Oui, sans doute. La
lecture s'en lit en particulier. On voulut bien m'y admettre. Quelqu'un avait prévenu le grand-papa qu'on trouverait peutêtre mauvais que l'auteur ne parlât que des événements glorieux de son ministère, sans faire la moindre mention de ce qui s'était fait auparavant. Je trouvai que cette observation était fondée. Je ne le déclarai que lorsqu'on m* eut forcé de m'expliquer. Je proposai d'ajouter quelques traits antérieurs à ce qui s'est passé dans les dernières douze années : comme li figure de la terre déterminée par les opérations de nos astronomes ; l'acquisition de la Lorraine ; d'autres faits qui ont illustré le règne du roi, et qui auraient amené naturellement les derniers événements de ce règne. M. de B. répondit que ces faits avaient été si souvent célébrés, qu'il aurait fallu répéter platement ce qui en avait été dit, et qu'il est naturel, dans de pareils discours, de ne parler que des faits les plus récents; d'autant plus qu'il en attribue toute la gloire au prince. Il a peut-être raison ; mais dans un temps où les intentions les plus pures sont empoisonnées, il aurait peut-être fallu prendre quelques précautions. Je vous prie de ne leur en pas parler, ni à personne. Le discours m'a paru très-bien écrit. La transition à l'éloge de madame la dauphine n'en est pas une ; mais il y a deux ou trois traits sur le roi qui sont charmants. Le portrait du président m'a frappé par sa vérité. 11 est si bien fait que je n'aurais pu distinguer du reste une phrase qui peint à merveille, et qui vient de vous. Il y a dans tout le discours de la noblesse et du courage. Je crois qu'il réussira.
Mais que dites-vous de celui de M. de Senlis, de cette prodigieuse quantité de mots, de cet enfantement d'Homère? Je n'ose pas vous parler de celui l'abbé de Voisenon, parce que j'aime l'auteur, mais j'en aurais bien ri s'il avait été d'un autre.
Le grand-papa traite son rhume cavalièrement. Il sort quand il fait beau, et tout le régime qu'il observe est de ne pas jouer de la flûte. Auparavant il venait tout doucement trou-
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ver sa femme à sa toilette, sur les quatre heures. Elle se mettait au clavecin, et jouait à livre ouvert tout ce qui se présentait, sans succès et sans gloire, mais avec beaucoup d'intrépidité et de plaisir. J'avais découvert ces petits rendez-vous; je m'y trouvais toujours, et je faisais l'assemblée. La grand'maman est sur sa chaise longue; ne lui en écrivez pas, elle me gronderait de vous l'avoir marqué. Du reste, elle se porte bien ; toujours même union dans l'intérieur, mêmes attentibns de part et d'autre. La princesse1 m'a fait l'honneur de m'en parler, elle m'a paru satisfaite de ce qu'elle voyait. Mais je persiste toujours à trouver plus d'agréments dans son amie *, en lui rendant néanmoins à elle-même toute la justice qu'elle mérite. Elle partira dimanche. M. et madame de Tingri lundi. J'ai été bien content de ces derniers ; il me semble que tout le monde l'est aussi. Madame de Lauzun est arrivée aussi fraîche que si elle sortait de son lit. Voilà bien des détails. A propos, que pensez-vous de Voltaire ?
DR MADAME DU DKFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISKIL
Paris, co samedi 16 mars 1*7*1.
Je n'entends point dire que personne parte pour Chanteloup. M. de Stainville m'avait dit qu'il irait le 14 ou le 15; m'aurait- il oublié? oserait-il vous aborder sans avoir à vous remettre une lettre de la petite-fille? Oh ! je crois, chère grand'maman, que vous le trouveriez bien mauvais. Je me flatte qu'il n'est point parti. Je souhaite que ce soit la lieutenance-générale de M. de Stainville qui fasse différer son départ. La maréchale m'a dit qu'il avait parlé au roi , et qu'il lui avait répondu : nous verrons. Ce n'est pas être tout à fait écon-