La duchesse de Oammont
duit. Enfin, qu'il parte ou non, je vais toujours vous écrire.
M. de Greutz me quitte dans le moment. Je lui ai dit tout ce que vou9 m'aviez mandé pour lui et pour son roi. On ne peut être plus reconnaissant et plus attaché qu'il l'est à vous et au grand-papa, et il m'a bien dit que son roi avait un regret infini de quitter la France sans voir le grand-papa, et que sans l'événement qui le force à retourner dans son pays, il aurait demandé l'agrément de vous aller rendre visite. Le petit prince a la dyssenterie , le roi , qui part demain , pourra bien le laisser ici.
Madame de Luxembourg s'est prise de la plus grande passion pour ce roi. Je mande au grand-papa qu'il lui avait demandé son portrait telle qu'elle est aujourd'hui. Ce n'est pas vrai, il se contente d'avoir la copie de celui telle qu'elle a été. Il veut avoir aussi les portraits de mesdames d'Egmont et de La Marck. On dit qu'il n'y aura point de ministre des affaires étrangères, que les prétendants sont plus loin que jamais. Tout ce qu'on dit en vérité est ineffable, par où tout cela finira est inimaginable. On peut faire l'application des chansons qu'on fit en Perse au rappel d'un grand-visir qui avait été exilé :
Lui à l'écart, tous les hommes étaient é&au*.
Ce n'est point là un vers, mais Chardin le donne pour tel.
Je ne me porte pas bien aujourd'hui; je n'ai point dormi; je n'ai pas la plus petite pensée, et si je ne vous aimais pas autant, je ne saurais pas si je suis en vie. Cette lettre a été écrite à deux reprises, et dans l'intervalle j'ai vu M. de Stainville.
Je viens de recevoir clans ce moment une lettre de l'abbé que M. de Lauzun m'a envoyée. J'y répondrai demain, et M. de Stainville vous portera mardi toutes mes dépêches.
Ce lundi 18.
Deux heures après avoir reçu la lettre de l'abbé que m'apportait M. de Lauzun , j'ai reçu encore par lui un petit billet de vous; il est court, mais il me contente. Je sais mieux que personne qu'on n'a pas toujours quelque chose à dire, mais un mot suffit et satisfait quand il vient de ce qu'on aime.
J'ai remis votre lettre à M. de Toulouse.
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOlSEUL
Ce mardi , 19 mars 1771.
J'ai encore le temps de vous écrire , chère grand'maman. J'envoyai hier mes paquets chez M. de Stainville, et j'appris qu'il ne partait que cette nuit.
Je reçus hier au soir votre lettre par M. de Beauvau ; j'étais sortie quand il l'apporta. Ainsi je n'ai pu encore causer avec lui. J'espère que j'aurai ce plaisir cette après-dînée.
Ce pauvre petit prince de Suède est toujours très-malade ; il fut saigné deux fois avant-hier au soir, et hier matin pour la troisième fois. J'ai cru devoir aller chez le roi, le Creutz m'ayant dit que j'étais sur la liste de ceux qu'on devait laisser entrer. J'y fus hier à huit heures ; je n'y trouvai que M. de la Rochefoucault, et je n'y restai pas un demi quart d'heure. Après quelques détails de la maladie du prince , le roi me demanda si j'avais eu des nouvelles de Ohanteloup. Je lui dis que oui, que M. de Creutz devait lui en avoir rendu compte, que je lui avais dit tout ce que vous me mandiez de votre attachement, de vos regrets, etc., etc. 11 me dit que M. de Creutz le lui avait dit, et qu'il voulait savoir si depuis j'avais reçu de vos nouvelles. Je dis que oui et que toutes vos lettres étaient pleines des sentiments que vous et M. de Choiseul aviez pour.
Sa Majesté ; à quoi il répondit par des témoignages d'estime , de reconnaissance et de regret. Ah ! je les crois bien sincères. Tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend et tout ce qu'il éprouve ne permettent pas d'en douter. J'ai envoyé ce matin chez M. de Scheffer m'informer des nouvelles du prince; il s'est relevé vingt-huit fois cette nuit. Je crains qu'il ne meure. Il faut que le roi parte, et ce sera, à ce qu'il m'a dit, à la fin de la semaine.
Quelle idée il emportera de nous, cela fait horreur! On regarde comme certain que le d'Usson n'ira point en Suède, ni le Breteuil à Vienne. Cependant, selon ce que m'a dit hier le comte de Broglio, le sort de celui-ci n'est pas absolument décidé. Le Broglio, de qui il est ami, a eu une audience de la dame et lui a parlé avec beaucoup d'énergie. Il lui a dit des choses si raisonnables et si convaincantes, que, à moins qu'elle n'ait pas l'ombre du sens commun , il doit l'avoir persuadée ; il s'en flatte. Est-ce l'amitié particulière ou l'intérêt de la chose publique qui Ta fait agir? a-t-il quelque raison personnelle? je n'en sais rien. Mais, ma grand' maman, tout va périr. On a donné, il y a deux jours, la croix de Saint-Louis au petit de Langeac; on disait qu'on la lui ôterail; mais M. de Stainville vous dira ce qui en est.
La maréchale de Mirepoix s'est donné une entorse qui la fait beaucoup souffrir et lui fera peut-être garder le lit longtemps. Madame d'Aiguillon la mère a un abcès au pied qui lui fait garder la chambre. Enfin tout va cahin calia. Croyez-moi , on n'est bien qu'à Chanteloup ; c'est là où est le centre de la gloire, de l'honneur et du bonheur, et c'est bien là où je voudrais être.
Je fis hier tous mes arrangements avec l'évêque d'Arras. Il part aujourd'hui ou demain pour son diocèse et pour ses États. Il reviendra à la fin du mois de mai apporter ses cahiers; et tout de suite nous nous embarquerons sans dire un mot à personne, pour vous aller trouver. Je suis on ue peut plus con-
tente de lui. Il a bien du bon sens, et je ne suis nullement étonnée du cas que vous en faites ; il me paraît vous être véritablement attaché. Vous devez être bien fatiguée de m' entendre ; depuis quatre au cinq jours je ne cesse de vous parler; j'entends que vous me dites : taisez -vous, petite - fille ! je me tais, mais je vous embrasse de tout mon cœur.
DK L'ABBÉ BARTHELEMY A MADAME DU DKFFAND
90 mars 1771.
Depuis cette lettre qui n'était point datée, nous n'avons plus reçu de vos nouvelles. La grand* maman est inquiète, je le suis aussi ; nous attendons tous les soirs le courrier avec impatience. Si c'est pour me punir du silence dont vous m'avez fait des reproches et dont je vous ai fait des excuses, c'est une cruelle vengeance. Mais nous avons quelque chose de plus cruel à craindre.
Serait-ce votre santé qui vous empêcherait d'écrire V Pourquoi ne pas nous en avertir? Deux mots de Wiard auraient su fli. M. le comte de Stainville doit arriver aujourd'hui ou demain. Nous espérons qu'il nous apportera une de vos lettres, et d'ici à ce moment je n'ai pas la force de vous dire la moindre chose. Vous voulez des détails de ce qui se passe ici ; vous en avez reçu dans les commencements de mon séjour à Chanteloup. Ce que je vous ai marqué alors regarde le passé, le présent et l'avenir, parce que la vie est si uniforme qu'elle ne peut donner lieu à des récits différents. Madame de Lauzun part demain, voilà le plus grand événement de ce pays-ci. Savez-vous que personne en France ne possède à un plus haut degré une qualité que vous ne lui connaissez pas , celle de faire des œufs brouillés; c'était un talent enfoui; elle ne se souvient pas du temps où elle l'a reçu. Je crois que c'est en naissant. Le hasard l'a fait
connaître; aussitôt on l'a rois à l'épreuve. Hier matin, époque À jamais mémorable dans l'histoire des œufs, pendant le déjeuner, on apporta tous les instruments nécessaires à cette grande opération, un réchaud , de la nouvelle porcelaine, celle qui, je crois, vient de vous, du bouillon, du sel, du poivre et des œufs; et voilà madame de Lauzun qui d'abord tremble et rougit, et qui ensuite, avec un courage intrépide, casse ses œufs, les écrase dans la casserole, les tourne à droite et à gauche, dessus , dessous, avec une précision et un succès dont il n'y a point d'exemple. On n'a jamais rien mangé d'aussi excellent. L'expérience fut faite en petit, car il n'y avait que six œufs; on l'essayera aujourd'hui en grand. Si elle réussit de même, c'est une supériorité décidée.
M. de Castellane est mieux. Nous avons avec lui M. de Salis et M. de Boufllers. On espère avoir un peu plus de monde au mois d'avril; vous savez que madame de Château-Renaud a la permission. On dit que madame de Tessé l'a aussi. Je n'ai pas l'honneur de connaître cette dernière. On dit qu'elle a infiniment d'esprit; cependant j'aime mieux les œufs brouillés de madame de Lauzun.
M. de Salis est le meilleur homme du monde. M. de Boufflers est plus instruit qu'il ne le paraît. Nos journées passent toujours fort vite et si vite que je ne vois pas la grand' maman en particulier. Imaginez qu'elle n'a que deux heures de temps à elle, et ces deux heures sont pour sa toilette et ses lettres. Le calcul est très-simple : elle se lève à onze heures; à midi le déjeuner, suivi d'une conversation qui dure jusqu'à trois ou quatre heures; le dîner à six, et ensuite le jeu et la lecture des Mémoires de madame de Maintenon.
Vous avez annoncé à la grand'maman que vous aviez un plaisir à lui demander; elle est fort curieuse de savoir lequel. Elle vient de recevoir une lettre de l'ermite de Gex, qui ne lui & pas fait autant de plaisir que les autres. On ne peut pas être flatté de l'approbation d'un homme qui approuve tous ceux
dont il a besoin. Mais notre pauvre baron m'en a écrit une délicieuse; je les joins Tune et l'autre ici. Je ne sais pourquoi je cause si longtemps avec vous. Ce n'est pas ma faute. Je suis bien aise que vous ayez fait connaissance avec M. Marin; il est bien de mes amis, il Test depuis bien longtemps; c'est un honnête homme et un homme d'esprit.
M. de S tain ville est arrivé ce matin , il nous a enfin apporté de vos nouvelles. Je vous en remercie. Nous en avions grand besoin. Je n'ai pas le temps de vous en dire davantage parce que je n'ai plu3 de papier. Malgré votre défense j'ai lu votre rêve à madame la duchesse de Grammont qui en a été enchantée, et qui me charge de vous témoigner, outre infinité d'autres choses, son désir de vous posséder ici.
LETTRE CCXXIII
A Chanteloup, ce 21 mars 1771.
Enfin, enfin ! M. de Siain ville arrive et me remet les deux lettres de la chère petite-fille. J'en étais affamée, c'était pour moi un besoin de première nécessité. Depuis madame de Lauzun, nous n'avions point entendu parler de vous. Chaque soir nous nous disions : Point de lettre de la petite-fille; et l'inquiétude s'augmentait chaque jour. Nous craignions que vous ne fussiez malade. Je dis nous, parce que ce sentiment était commun entre tous, chère petite-fille.
Votre franchise est la dupe de la duplicité du roi de Suède. 11 est certain que c'est un petit intrigant qui a fait ce qu'il a pu, avec son comte de Scheffer, pour avoir M. d'Aiguillon. Devant les amis de M. de Choiseul, il est son partisan par air; avant sa disgrâce il était son serviteur par besoin. Il n'y a que le pauvre comte de Creutz qui se soit garanti de la gangrène qui a gagné tous ces Suédois, et qui est resté bon, franc, loyal,
galant homme et plein d'amour pour M. de Choiseul. Aussi en ai -je infiniment pour lui. Je lui ai écrit à l'occasion de la mort du feu roi et de l'avènement à la couronne de celui-ci. Est-ce que ce n'est pas à vous que j'ai envoyé ma lettre? Vous me dites que vous avez remis à l'archevêque de Toulouse celle qui était pour lui , et vous ne me dites rien de celle-ci. A propos de monseigneur l'archevêque de Toulouse, je ne sais assez vous dire combien j'ai à me louer de ses procédés, et je vous prie de ne pas manquer une occasion de le lui marquer. J'ai reçu une lettre de mon bon évêque d'Arras. Je suis ravie que vous l'aimiez. Je ne crois pas qu'il existe un plus galant homme dans le monde. Je serais enchantée qu'il pût venir avec vous, mais je n'approuve pas qu'il entreprenne ce voyage sans permission. Comme évêque, il est trop considérable pour n'être pas obligé à prendre l'aveu de la cour, et sa présidence des États est un lien de plus qui le met dans une dépendance directe. Je lui écrirais tout cela si je pouvais lui écrire sûrement; mais je compte qu'il est déjà retourné en Artois et je ne veux confier ni mes réflexions, ni mes sentiments à la poste. Cependant, s'il est encore à Paris, je vous prie de lui faire part des uns et des autres ; s'il n'y est plus, tâchez de les lui faire parvenir comme vous pourrez. Quant à vous, je suis ravie que vous ayez pris votre résolution de partir sans mot dire ; elle n'a point d'inconvénient pour vous, et c'est la seule façon de nous assurer le plaisir de vous voir, plaisir dont nous sommes passionnés et dont nous nous occupons sans cesse. Oui, vous serez mieux ici qu'à Paris, j'ose m'en flatter. Vous y serez au sein de l'amitié et vous partagerez avec nous la paix, la tranquillité, le bonheur, la liberté dont nous jouissons, car il est vrai que nous n'avons jamais été aussi libres que depuis que nous sommes exilés. C'est un grand esclavage que d'avoir chaque jour les oreilles souillées, le cœur navré, l'esprit révolté, l'imagination effrayée de toutes les horreurs qui se passent, qu'on entend dire et qu'on a à craindre pour soi ou
pour ses amis. L'affaire du baron de Preteuil et de M. d'Usson1 fait beaucoup de bruit et est en droit d'en faire. Chacun s'alarme sur le mot propriété qui retentit à présent de toute part. Ce n'est pas leur aventure qui devait réveiller l'attention à ce sujet, car quelque injuste et quelque absurde qu'il soit d'ôter des emplois à ceux à qui on vient de les donner, et avant qu'il ne les aient exercés et prouvé s'ils en étaient capables ou incapables, il n'en est pas moins vrai que le roi est libre de changer ses ambassadeurs quand il lui plaît, et qu'une ambassade n'est point une propriété. Mais on a dû être alarmé quand on a vu ôter au président Hogier, à Compiègne, Tannée passée, une charge qu'il avait achetée de ses propres deniers, que le roi lui avait confirmée par deux lettres consécutives, dont l'une était quinze jours avant qu'on ne l'en dépouillât, pour donner cette charge à un autre; quand on a vu M. le chancelier ôter la première présidence du parlement de Toulouse à M. de Vandeuil, en vertu d'une démission qu'il n'avait point acceptée, et dont celui-ci s'était désisté; quand on lui a vu escamoter la commission de ce bon M. Bon-Repos ; quand l'-édit de décembre, qui déclare que le roi est le seul maître des lois, qu'il peut les casser, les créer à volonté, sans le secours d'aucun tribunal ; — déclaration qui rend tous les citoyens esclaves d'un despote; — quand, dis-je, cet écrit n'a fait que mettre en principe tous les actes d'autorité arbitraire qui l'avaient précédé, et a donné le masque de la loi à tous ceux qui l'ont suivi ; quand enfin la confiscation des charges du Parlement a privé chacun de ses membres, les uns d'une partie de leur patrimoine, les autres de la totalité; charges qu'ils ne pouvaient perdre que par un jugement légal et pour cause de forfaiture. Il n'y a point eu de tribunal pour les juger, li n'y a point eu de jugement porté. Il n'y a point eu d'accusation de
I. Sa nomination comme ministre en Suède venait dVîrc révoquée. Il «Huit aussi question de destituer le baron de Breteuil , ambassadeur à Vienne.
forfaiture intentée; mais il y a eu une sentence ad libitum, militairement exécutée. Voilà ce qu'on appelle attaquer les propriétés, voilà ce qui devait porter l'alarme dans le cœur de tous les citoyens.
Le pauvre Voltaire ne sait où donner de la tête. 11 ménage la chèvre et le chou. N'ayant rien à craindre ni à espérer de l'un ni de l'autre, il loue le chancelier et M. de Choiseul. Voici encore une lettre qu'il m'écrit et que je vous envoie, parce que tout ce qui vient de lui est curieux, jusqu'à ses faiblesses; mais je vous avoue que, depuis son Avis à la noblesse, ses lettres me dégoûtent ; et depuis qu'elles me dégoûtent, je ne les entends plus. Celle-ci m'a paru un vrai galimatias. Adieu, aimez toujours une grand'maman qui raffole de vous. Le grandpapa vous embrasse.
A propos, j'oubliais de vous parler de notre prince de Beauffremont. Je suis au désespoir de ne le point voir, mais j'en ai fait mon deuil, parce qu'il ne viendra sûrement pas, parce qu'il a fait la sottise d'en demander la permission. Ayant été refusé, il ne peut plus partir sans que la défense soit levée; et comme il ne peut s'adresser qu'à M. de Saint-Florentin, elle ne le sera point, parce qu'on n'a rien par lui. Il vient de refuser à la pauvre madame d'Achy de venir ici. Jugez où vous en auriez été s'il eut fallu vous adresser à lui.
LETTRE CCXXIV
DE L'ABBÉ BARTHÉLÉMY A MADAME DU DEFFAND
Chanteloup, ce 21 mars 1771.
La plaisanterie de M. de Gontaut a eu le plus grand succès. Il avait fait sa toilette dans l'avenue; vos parents furent audevant de lui dans le vestibule. Nous entendîmes des éclats de rire ; tout le monde courut, et nous vîmes le blond Phébus avec sa chevelure d'or. Vous imaginez aisément la joie et Tad-
DE MADAME DU DEFFAND. m
miration. La grand'maman voulut essayer la perruque, la garda longtemps, fut se remettre à sa toilette, se couvrit de son peignoir, et appela ses femmes pour la coiffer. Elles vinrent en courant, et Angélique, sans s'apercevoir de rien, ayant pris un peigne, resta la bouche béante, les yeux ouverts, la main suspendue, et avec une surprise qui produisit un rire inextinguible, comme dit La Motte. Jamais facétie n'a mieux réussi; l'auteur en est très-glorieux, et ne l'est pas moins des articles qui le concernent dans vos lettres. Je le serais infiniment de mon côté, si je pouvais me laisser séduire par les éloges que le serpent tentateur m'a donnés par votre bouche, mais je connais les détours de votre politique ; vous ne louez mes lettres que pour les multiplier, et recevoir plus souvent des nouvelles de la grand'maman. Je pardonne le piège en faveur du motif. Je n'ai jamais eu la folie du bel esprit, et je sens que, si j'en avais été atteint, j'y aurais renoncé comme un homme raisonnable renonce à de vieux parchemins dont il reconnaît la fausseté. Mais je me suis mis à portée, à force de travail, d'entendre l'esprit des autres; mes succès ont été si heureux, que j'entends M. Thomas presque tout de suite. J'ai déjà lu la moitié de son ouvrage. Il est vrai que je n'en conçois pas encore l'objet, et que, dans quelques endroits, je suis tenté de dire avec M. Fontenelle : « Sonate, que me veux-tu? » Mais Dieu permettra que tout cela s'éclaircisse.
Je ne vous parle plus de nos chasses, parce que nous ne chassons plus; de nos lectures, parce qu'on ne lit plus; de nos promenades, parce que nous ne sortons point. Que faisons-nous donc? Les uns jouent au billard, d'autres aux dominos, d'autres au trou-madame. Nous défilons, effilons, parfilons. Le temps nous pousse et nous le lui rendons bien. Ah! qu'il nous ferait aller plus vite si vous étiez ici! I^on , certainement, vous n'y seriez pas déplacée. Ou pourriez-vous l'être? Vous y seriez très-aimable, très-heureuse, et certainement très-aimée. M. de Stainville part demain, il veut
bien se charger de ma lettre, et il se propose de vous voir avant son départ pour la Lorraine. M. Gayot doit arriver demain. M. d'Emery et M. de Schomberg partiront mercredi prochain. Nous avons encore pour quelque temps M. de Gontaut, M. et madame de Choiseul La Baume, leur fils, les deux fils de la petite sainte * ; M. de Boufflers et un grand abbé qui vous aime bien, malgré toutes vos louanges.
LETTRE CCXXV
DE L'ABBÉ BARTHELEMY A MADAME DU DEFFAND
Y7 mars 1771.
Nouvelle infidélité ! j'ai dit à madame de Grammont vos craintes sur votre rêve; elle m'a répondu que, quand même vous l'auriez composé à loisir, elle aurait droit d'en être flattée; mais elle ne le croit pas. Elle me charge de vous remercier de votre souvenir, ainsi que ces messieurs, ainsi que le grandpapa et la grand' maman. Il n'y a pas d'endroits dans le monde où vous soyez autant aimée qu'ici. Les sentiments de la grand'maman augmentent à proportion de la longueur de l'absence. Je voudrais qu elle eût le temps de les répandre sur le papier; ce seraient les torrents de madame Guyon. A propos de torrent, c'est ainsi que la neige est tombée ces jours-ci, et nous avons par-dessus un vent de bise qui nous tient claquemurés. Vous avez raison de vous plaindre des saisons. Mais il y aurait un problème à proposer. Est-ce nous qui les avons perverties ou nous ont-elles tourné la tète ? Mais quand nous pourrions résoudre cette difficulté, nous n'en serions pas plus avances.
Nous lisons les Mémoires de madame de Maintenon, qui nous impatientent à l'excès. L'auteur a de l'esprit, mais vous rappelez-vous son mauvais ton, la pesanteur de sa marche, la
1. MM. do Choisenl-Gotiftifr ot d? (".Ii'ii>pul-d Aillerourt.
multiplicité et la stérilité de ses réflexions? J'en passe les trois quarts en les lisant, et ce qui reste est encore bien long. Cet ouvrage fit beaucoup de bruit clans le temps, parce qu'il contient beaucoup d'anecdotes qu'on ne savait pas encore. Il ne réussirait pas aujourd'hui; le goût est bien plus difficile. Voltaire nous a rendu ce mauvais service , ainsi que les auteurs du dernier siècle. Vous êtes persuadée que nous leur avons de grandes obligations, parce que vous ignorez quelles sont les vraies béatitudes des lecteurs. Heureux les pauvres de goût, parce qu'il faut peu de chose pour les contenter! Heureux les pauvres de mémoire, parce que tout leur paraît nouveau! Heureux les pauvres d'esprit, non-seulement parce que le royaume du ciel leur appartient, mais encore parce qu'ils jouissent avec plaisir de toutes les sottises qu'on écrit! Et les béatitudes des écrivains, les savez-vous? Heureux ceux qui font de gros livres, parce qu'ils peuvent évaluer leur mérite sur la grosseur de leur volume ! Heureux sont ceux qui font des ouvrages bien plats, parce que le nombre de ceux qui ne sont pas en état de les juger est bien au-dessus de ceux qui les condamnent! Aussi rien ne peut égaler la félicité d'un auteur qui n'est arrêté ni par le goût ni par la réflexion. Je veux à ce sujet vous conter une histoire qui vous ennuiera peut-être, mais qui m'amusera. A mon arrivée à Rome, je courus à la bibliothèque du Vatican. Celui qui en avait la garde était un des plus savants hommes de l'Italie; il avait fait un ouvrage en quatre volumes in-folio, intitulé : Bibliothèque Orientale, où l'on trouve en latin, en grec, en syriaque et en arabe tout ce qu'il y a de plus intéressant à savoir sur les nestoriens, les jacobites, les monothélites, etc. C'est un ouvrage excellent, et que je vous conseille de lire, si vous ne l'avez pas lu. Pénétré de respect pour M. Allemani, c'est le nom de l'auteur, je demande avec empressement à le voir. On me le montre écrivant, avec une rapidité étonnante, sur un cahier de papier du plus grand format in-folio. Je cours à lui ; il soulève sa tête et sa plume, et
Uà CORRESPONDANCE
après les premiers compliments il me dit : « Je suis ici depuis quatre heures du matin (il était alors près de midi), et j'ai écrit une, deux, trois, quinze, vingt, trente et trente-cinq pages dans ma journée. C'est la fin de mon quinzième volume inquarto de mon Traité sur les églises moscovites. J'en ai achevé douze in-quarto sur les églises des nestoriens ; j'en ai dix inquarto sur celle des maronites ; malheureusement, je ne trouve point d'imprimeurs ; mais, par Dieu, ils ne m'empêcheront pas d'écrire!... » Et aussitôt il se rejette sur son papier et il écrit sur les églises mocovi tes. Vous sentez bien que cet homme était souverainement heureux ! Aussi, quoique âgé de soixantequinze ans, je n'ai jamais vu de corps plus robuste et de santé si. brillante; ce n'était pas la lampe du génie qui brillait sur son front, mais c'étaient les couleurs les plus vives, 1* embonpoint le plus naturel et la vanité la mieux satisfaite ; il était plus glorieux d'avoir rempli ses trente-six pages qu'il ne l'aurait été d'avoir fait le discours de M. le prince de B1... Je ne suis pas surpris que ce discours ait réussi. C'est certainement un des meilleurs qu'on ait faits. Nous n'avons pas encore celui de M. Gaillard. Je finis, de peur d'imiter M. Allemani.
DE MADAME DU DBFPAND A LA DUCHESSE DE CHOISBUL
Ce jeudi, 88 mars 1711.
Les occasions d'écrire deviennent bien rares» chère-grand'* maman. C'est à mes recherches que je dois celle de demain; mais je prendrai le parti d'écrire par la poste, d'autant plus que je n'ai rien de bien mystérieux à mander. J'ai cru vous avoir dit que j'avais remis votre lettre à M. de Creutz, et raconté le plaisir qu'elle lui avait fait. Tous ses princes sont partis.