‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 4)Chapitre 118 sur 128 · Betotau · texte numérisé non relu

Betotau

Nous avons eu de grandes terreurs tous ces jours-ci. Heureusement elles ne paraissent pas fondées; mais il en faut profiter pour redoubler de prudence et de précautions. Faites-y de sérieuses réflexions; je ne hasarderai point de vous communiquer les miennes, je paraîtrais trop poltronne. J'écrirai à M. d'Arras, comme vous me l'ordonnez; j'en aurai tout le temps, il ne doit revenir ici qu'à la fin de mai, et c'est dans ce temps que lui et moi projetons de vous aller trouver.

Je suis très-curieuse de savoir comment vous avez trouvé les discours de MM. Gaillard et de Voisenon. J'eus beaucoup de plaisir à la séance de l'Académie *. M. Duclos y fut extrêmement ridicule. En qualité d'historiographe, il a fait l'histoire de cette Académie. Il en rapporta toutes les anecdotes; il parla de l'élection d'un M. de Lamoignon. A ce nom , ce fut un claquement de mains, des battements de pieds, enfin un tel applaudissement, que jamais il n'y en a eu de pareil. M. de Malesherbes était présent, et tous les regards se fixèrent sur lui. Rien n'est plus flatteur, rien n'est plus sensible ; j'en eus les larmes aux yeux.

On parle de nouvelles remontrances de Rouen , qu'on dit être supérieures à toutes les autres; on veut me les faire lire, je les lirai donc; mais je doute qu'elles soient aussi excellentes, c'est-à-dire aussi solides et aussi bien écrites que votre dernière lettre; c'est un chef-d'œuvre.

La maréchale1 est depuis huit ou dix jours à Paris pour une entorse. Je ne crois pas qu'elle soit sitôt en état de retourner & la cour. Elle me paraît peu instruite. Mais de quoi peut-on l'être? A-t-on des desseins, forme-t-on des plans, pread-oa des mesures, peut-on rien prévoir? Tout est ineffable, chère grand'maman, je ne connais de réel que mon attachement pour vous et vos bontés pour moi.

i . Pour la réception du prince de Beauvau, qui remplaça le président Bénault* 2. De Mirepoix.

LETTRE CCXXVII

A Chanteloup, ce 81 mars 1771.

Je ne sais pas , ma chère petite-fille , si les occasions pour écrire deviennent rares , mais je sais que vos lettres le sont devenues extrêmement, et cette privation en est une trèsgrande pour moi. Je ne sais ce que c'est que les terreurs dont vous me parlez. Tout ce que je sais, c'est qu'on dit que l'acharnement est plus grand que jamais contre M. de Choiseul. Je ne sais ni pourquoi cet acharnement, ni pourquoi ce redoublement; mais je trouve que vous avez très-grande raison d'attendre qu'il soit passé pour venir. Quand vous viendrez, je crois que vous ne pourrez pas mieux faire que de suivre la marche que je vous ai indiquée ; mais quoi qu'il m'en coûte, ma chère petite -fille, il faut en convenir, vous ferez mieux d'attendre. J'aurai soin de vous avertir quand je croirai le moment favorable. Vous pouvez vous en rapporter au désir extrême que j'ai de vous voir; il est plus fort que je ne peux vous l'exprimer.

La terreur de vos amis n'a poiut passé jusqu'à nous; je ne crois pas qu'on puisse ou qu'on veuille nous faire du mal, à moins qu'eux ou nous y donnions lieu par des imprudences. Mais j'ai le cœur navré de voir tous les amis ou employés par M. de Choiseul proscrits pour cette seule raison qu'ils étaient de ses amis ou avaient été employés par lui. L'affaire de M. d'Usson et celle du baron de Breteuil m'ont fait de la peine; mais la disgrâce de l'évêque d'Orléans m'a désolée1. Il est

1. L'abbé de Jarente, évêque d'Orléans, venait d'être exilé; il avait longtemps été chargé de la feuille des bénéfices. C'était un prélat de mœurs peu édifiantes. Mademoiselle Arnoux disait à propos de mademoiselle Guimard , danseuse de l'Opéra, que l'on comparait à un ver à soie, à cause de sa maigreur : <« Elle vit pourtant sur une bonne feuille !... »

bien malheureux pour M. de Ghoiseul d'être la cause du malheur de ses amis.

Vous me demandez mon avis sur le discours de M. Gaillard. Celui de M. de Beauvau est , sans nulle prévention , celui de tous qui m'a plu davantage. Pour ceux de l'abbé de Voisenon , on n'en peut pas parler ; c'est de la ripopée. Laissez-vous persuader de lire les remontrances de Rouen. Je vous promets qu'elles vous plairont. Ce ne sont pas des mots, ce sont des choses.

Adieu; je vous embrasse bien vite, parce que je suis bien

pressée ; mais pressée ou non , je vous aime de tout mon cœur ; M. de Choiseul aussi, madame de Grammont aussi, tout le monde aussi , mais moi plus que tout le monde.

A propos, dites-moi, je vous prie, ce que veulent dire ces entorses de la maréchale. Vous ne m'avez pas encore expliqué ce que c'est que cette grâce que vous vouliez me demander. J'en suis toujours inquiète *.

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Paris, ce lundi l" avril 1TÎ1.

Je soupai hier chez la petite sainte avec M. et madame de Choiseul, qui partent demain pour Chanteloup; ils ont bien voulu se charger de cette lettre.

Que vous dirai-je, chère grand'maman? Toujours les mêmes choses; mes regrets sont les mêmes; le désir de vous aller trouver est extrême. Je ne puis comprendre qu'il n'y ait guère plus de trois mois de votre départ. Tout ce qui est arrivé et tout ce qui n'arrive point rempliraient des années. Voilà M. de Beauvau de quartier. Nous avons eu de grandes terreurs; mais

t. Voir la lettre a Walpole, du 26 mars 1771.

tout semble adouci , tout paraît enrayé , du moins pour quelque temps. Les paris sont ouverts pour les places vacantes. J'en ai déjà perdu quelques-uns, mais ils sont de façon qu'on peut croire jouer à qui perd gagne.

Vous aurez bien ri de l'aventure de M. de Monteynard. L'histoire que j'ai promise à l'abbé vous aura peut-être été déjà contée; mais la petite sainte m'a dit qu'on vous fâchait quand on vous parlait d'une nouvelle qu'on ne vous racontait point, parce qu'on supposait que vous la saviez déjà, tandis que vous l'ignoriez. Voici donc l'histoire :

Un M. Charpentier, officier d'un bailliage à Châlons ou à Soissons, vint à Paris il y a quelques jours. Le lendemain de son arrivée on lui annonça un hoqueton de M. le chancelier. Cet homme frémit à l'ordre qu'il reçut de l'aller trouver le lendemain matin. Arrivé dans l'antichambre du chancelier, qu'il trouva remplie, on le fit entrer dans le cabinet. Il était hors de lui, tremblant comme une feuille, fit des courbettes jusqu'à terre. « Ah ! mon ami , dit le chancelier en lui frappant sur l'épaule, quel bonheur pour moi que vous soyez ici! j'attends de vous le plus important service. — De moi, monseigneur! En quoi puis-je vous être utile? — Dans la chose la plus importante; il faut que vous me raccommodiez avec le Roi! — Moi, monseigneur! — Oui, vous; vous savez qu'il établit des conseils supérieurs; je lui porte la liste de ceux dont on veut faire choix. Je lui présentai l'autre jour celle du conseil supérieur de Châlons ; après l'avoir lue, il me la rejeta avec indignation. « A quoi pensez-vous, me dit-il, je ne trouve pas là le nom de Charpentier! un homme d'un mérite supérieur! * un juge excellent, fait pour les grandes places de la magistrature! — Ah! sire, je conviens que j'ai tort. C'est un oubli impardonnable, mais il peut se réparer. » Vous voilà, mon ami; il vous faut sur-le-champ accepter une place dans ce conseil. Ce ne sera pas de conseiller, comme vous le croyez bien, il vous en faut une plus importante. Vous serez prési-

dent, oui, président! et de plus, comme je connais votre discernement , je vous charge de choisir neuf ou dix membres qui nous manquent pour remplir ce conseil. Il faut partir demain dès le grand matin pour exécuter cet ordre. » Le grand Charpentier se confond en remerciements , part le lendemain de grand matin , arrive à Ghâlons bouffi de gloire , déclare sa nouvelle dignité et la mission dont il est chargé. Tout le monde le hue, lui fait des cornes, le traite avec mépris. Honteux et confus il revient trouver monseigneur, lui rend compte de ses succès et lui donne sa démission.

Le conseil de Clermont-Ferrand a déjà plusieurs membres, entre autres quatre officiers réformés, dont il y en a un qui a été mousquetaire; mais on croit qu'ils savent lire et écrire. Tout s'arrange à merveille comme vous voyez; on ne peut s'empêcher d'en pleurer et d'en rire.

Quand serai-je assez heureuse pour que ce soit avec vous? J'attends que ce mois-ci soit passé pour m'occuper sérieusement de mon voyage. Je me croirai en paradis quand j'habiterai une cellule à Chanteloup et que je me verrai dans mon tonneau, dans un coin du salon , souvent auprès de vous; que je vous entendrai dire et au grand-papa : « Petite-fille, faites ci, faites cela, qu'on l'amène ici, qu'on l'amène là! » que mon capitaine viendra me prendre, que nous jouerons au tracqnar. Oh! mon Dieu, que je serai aise et que je me moquerai de ceux qui se croiront plus heureux que moi ! Mais en attendant je m'ennuie beaucoup. Je m'excite à la patience et j'ai bien de la peine à la pratiquer. J'ai ici pour le présent, monsieur, madame et mademoiselle Churchill. Ils sont infiniment aimables et vous plairont beaucoup. Ils logent à la place des Victoires, ce qui fait que je ne les vois pas bien souvent. Ils s'en iront le mois prochain. J'ai quelque espérance que mon ami Horace fera un petit voyage ici. Je ne sais pas positivement dans quel temps ; mais je voudrais l'attendre, et le jour qu'il repartira pour son pays, partir de mon côté pour me trou»

ver dans mon centre, entre vous et le grand-papa. Approuvezvous cet arrangement ?

L'abbé vous aura conté l'aventure .d'Horace ; elle est ineffable. 11 y a toute apparence qu'elle ne sera jamais écîaircie *. Madame d'En ville est à la campagne. La maréchale a toujours son entorse. Le prince incomparable est plus amoureux que jamais ; mais il ne se mariera pas. Voilà déjà six mois de passés; le grand-papa n'a pas beau jeu *.

M. d'Aiguillon revint samedi de Veret; il rencontra un carrosse à six chevaux qui allait à Chanteloup, qui venait du côté d'Angers. Est-ce M. de Voyer?

Que dites- vous du discours de M. Gaillard, surtout de l'éloge du cardinal de Richelieu ? Mon district est de vous dire des rien , parce que je suis moins que rien. Je laisse aux important les choses importantes.

Adieu , chère grand' maman.

LETTRE CCXXIX

A Chanteloup, ce 3 avril 1771.

Vous allez, ma chère petite-fille , perdre le plaisir de la correspondance de l'abbé; mais vous allez gagner celui de sa société. Il nous quitte pour quelques jours, ce pauvre abbé; il va vous voir, nous oublier auprès de vous, où l'on doit oublier tout le monde. Je vous prie de le faire ressouvenir de moi; car vous auprès de qui on oublie tout le monde, vous n'oubliez pas vos amis. Je ne vous dédommagerai point de sa correspondance

1. On avait trouvé au domicile de M. W al pôle, à Londres, Arlington street , toutes les serrures forcées et les meubles vides au milieu des appartements, sans qu'aucun objet manquât.

2. Ce mariage , qui ne se fit pas, du prince de Beauffremont avec madame de Boufflers, avait été l'occasion d'un pari entre madame du Deffand et le duc de Choiseul.

pendant son absence, car je ne sais point être gaie, je ne sais qu'être contente. Vous me mandez pourtant quelquefois que mes lettres sont admirables, c'est-à-dire qu'elles sont ennuyeuses. Oh ! je le crois bien , on pourrait dire de mes lettres ce qu'on disait de la conversation de mon père : // disserte toujours, il ne cause jamais. Mais qu'importe, ma chère enfant! pourvu que je vous aime, n'est-ce pas tout ce que vous voulez de moi? et vous avez en vérité satisfaction, car je vous aime de tout mon cœur.

Madame de Choiseul La Baume, arrive à l'instant et me remet votre charmante lettre; vraiment charmante! M. de Choiseul a ri à pâmer de l'histoire du grand Charpentier.

Celle de M. Walpole est ineffable. Écrivez-moi toujours tout ce que vous saurez. Les nouvelles sont l'amusement des provinciaux et des gens désœuvrés. Nous avons pris le sage parti de rire de tout, et quand vous serez ici vous en rirez avec nous.

LETTRE CCXXX

DE MADAME DU DEPPAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce mercredi, 8 avril 1711.

C'est assurément du ciel que m'est tombée la lettre que je reçus hier; c'est un être invisible qui me l'a apportée. Je voudrais bien qu'il vint aussi chercher et vous porter les miennes, tout indignes qu'elles soient de cet honneur. Je n'ose l'espérer et cependant je vais faire comme si je m'attendais à cette bonne fortune.

Je commencerai par vous dire, chère grand'-maman, que je suis bien troublée ; mais vous savez que cet accident m'arrive aisément. Tout est ici dans une fermentation effroyable. La certitude qu'il n'est pas en ma puissance d'être utile et la crainte des imprudences me tiennent dans une grande réserve.

Je n'ose pousser de questions. Je ne veux pas qu'on me soupçonne d'être espion , ni me rendre suspecte au point qu'on n'ose rien dire devant moi. J'écoute ce qui échappe. Ce que je comprends de la disposition présente est une grande irritation, un désir de pousser la vengeance le plus loin qu'on pourra. Je crains le départ des dames qui veulent vous visiter. L'empressement qu'on marque est pris pour bravade. 11 serait peutêtre prudent et nécessaire de laisser passer six semaines ou deux mois sans demander de permission , ou sans faire usage de celles qu'on croit avoir reçues, ce qui est, dit-on, équivoque. On prétend qu'on a seulement dit sur le mois d'avril : «Nous verrons! » La lettre anonyme à la noblesse a fait un effet terrible. Les remontrances qui pleuvent de toutes parts, les difficultés insurmontables qu'on trouve à tous les projets, inspirent la fureur. Vous savez ce que produit la faiblesse. Voltaire la définit ainsi :

Tyran qui cède au crime et détruit la vertu!

Ah ! la vertu est bien loin , gare 1* arrivée du crime! Si ce pouvait être celui que madame Pelletier projetait, à la bonne heure; il ne fâcherait ni ne scandaliserait personne. Cependant tout ne serait pas dit ; il resterait encore bien des monstres à combattre. En vérité, la paix de la bonne conscience ne peut rassurer. Si vous me dites : « Mais quel est donc le sujet de vos craintes? » Qu'on ne vous laisse pas en paix à Chanteloup, qu'on ne vous envoie plus loin ! Un moment d'humeur peut en faire signifier Tordre. 11 faut donc bien prendre garde de l'exciter.

L'entorse de la maréchale est très-véritable. Elle la retiendra encore plusieurs jours à Paris. Je ne puis vous dire sur elle que la môme chose que je vous ai dite bien des fois : loin d'augmenter les mauvaises intentions, je suis persuadée qu'elle les adoucirait s'il était en son pouvoir. Son avis est de sus-

pendre les visites pour quelque temps, comme je vous l'ai marqué. Sur d'autres égards il n'y a rien à faire , sinon de prévoir les accidents qui peuvent arriver. Tous les princes ne sont pas des Beauvau et des Beauffremont. Il en est d'autres qui sont tant soit peu avides du bien d' autrui. Quelles précautions y a-t-il à prendre? Je n'en sais rien. — Je continuerai cette lettre jour par jour jusqu'à ce que je puisse vous l'envoyer.

Ce jeudi 4.

J'ai lu, par ordre de votre grand-maternité, les troisièmes remontrances de Rouen et son arrêté. N'exigez pas que j'en lise jamais davantage; celles-ci sont la girandole, toutes les autres ne sont et ne peuvent être que fusées ou pétards. Tout ce qui est venu de Rouen est pour moi ce qu'était pour l'abbé Pellegrin sa pélopée. On dit que l'auteur est M. Brochot. Le grand-papa sait bien quel est cet homme. 11 vend sa plume au plus offrant. Vous ne devineriez point avec qui j'ai fait cette lecture. Avec les deux La Galaisière. Le père bouffissait de colère et je lui disais dé temps en temps : « A vous, monsieur, des rubans verts ! » Le fils , qui faisait la lecture , cachait sa pensée autant qu'il pouvait; mais j'ai démêlé qu'il n'était pas mécontent.

Je soupai hier chez la maréchale; elle était dans son lit; son pied s'est enflé de nouveau. La compagnie était M. de Boufflers, M. de Creutz, Pont de Veyle et moi. Je n'ai point eu de conversation particulière. On vous mande apparemment que depuis quelques jours on nomme M. d'Aubeterre pour les affaires étrangères. Le prince de Beauvau, de qui je reçois une lettre dans ce moment, écrite hier soir, dit qu'il en est bruit à la cour. C'est bien le cas de trouver ce choix ineffable; mais en vérité, en vérité, je ne puis le croire. Le prince me mande qu'il a chassé et soupe avec le roi. Il le traite plus froidement qu'à l'ordinaire; il ne lui a point parlé pendant tout le souper, ni même à M. de Coigny, contre sa coutume,

On ne croit pas que ïa disgrâce de l'évêque d'Orléans ait été directement par rapport au grand-papa. Il avait bien des ennemis , et sa conversation avec madame Adélaïde a achevé de déterminer. On fait , dit-on , de grandes recherches sur les économats. On prétend qu'on en a diverti des sommes considérables pour corrompre le Parlement. Le ministre des affaires étrangères, tel qu'il puisse être, ne parait pas devoir être nommé avant huit jours. Le roi a dit aux étrangers de venir chez M. de la Vrillière mardi prochain.

Il y a eu un beau voyage de Passy chez la comtesse de Valentinois. Elle y fut lundi et elle en revient ce soir. Elle a invité tout ce qu'elle connaît à venir y dîner et souper, excepté moi qui suis dans sa disgrâce. Elle avait hier à dîner vingtcinq personnes. Elle était à table entre le contrôleur-général et M. de La Borde. N'allez pas trouver quelque ressemblance au Calvaire. 11 y avait des ministres étrangers. Votre petit dévot y était. Il y a mille ans que je ne l'ai vu. On dit qu'il a été malade et qu'il est fort changé.

L'abbé vous a conté l'aventure de notre ami Horace. Elle ne s'est point éclaircie et ne s' éclaire ira jamais. On a répandu ici que c'était au petit Walpole qu'elle était arrivée, et qu'on voulait se saisir de ses dépêches. Depuis qu'on a su que c'était à son cousin, on dit que c'a été pour découvrir sa correspondance avec le grand -papa. Enfin, que vous dirai -je? On ne sait ce qu'on dit, on ne sait ce qu'on fait, on ne sait ce qu'on fera, on ne sait ce qu'on veut ! Le Grand-Conseil remplacerat-il le Parlement? Le président Déguille, qui est arrivé de Provence, sera-t-il premier président? Si vous le savez, ditesle-moi. A demain.

Ce vendredi 5, à "7 heures du soir.

On ouvre ma porte; on m'annonce l'évêque de Rhodez. « Ah! vous voilà, monseigneur, il y a longtemps que je ne vous ai vu. » 11 s'approche, me prend la main , jargonne quel-

D£ MADAME DV DEPFAND. 393

que mots. Ah! mon Dieu, mon Dieu, c'est l'abbé Barthélémy I Jugez de ma joie, de ma surprise, de la rapidité de mes questions, de ma volubilité à lui rendre compte de tout; enfin, mon rhume en est fort augmenté. Pour ce pauvre abbé, il tombait de faiblesse; il n'avait rien pris d'aujourd'hui. Il vient de me quitter. Il m'a fait la lecture de votre lettre. Je reprendrai celle-ci demain. Dans ce moment-ci je suis épuisée.

Ce samedi 6.

Je reprends ma gazette. Je soupai hier chez madame de Caraman avec madame de Cambise ; rien que nous trois. La conversation fut vague, quoique sur des matières intéressantes. On plaida pour et contre sur la maréchale et la princesse , et nous convînmes unanimement de cette parodie de La Fontaine :

Deux coqs vivaient en paix, mais deux poules survinrent, etc.

Mais le vers de La Fontaine tel qu'il est a aussi son application bien juste.

Des nouvelles il n'y en a point, ou du moins je n'en sais pas.

J'ai écrit à l'abbé en m'éveillant que je le priais de me venir voir cette après -dînée; que je ferais fermer ma porte et que je causerais avec lui avec plus de calme et de bon sens que je ne fis hier. Je vous rendrai compte de notre conversation ; je vous dirai présentement que vous vous jugez tout de travers. Vos lettres m'enchantent; j'ai toujours pour vous un redoublement d'amour quand j'en reçois. Elles sont si tendres, si vraies, que je ne sais pas comment je puis résister à l'impatience qu'elles m'excitent de vous aller trouver. C'est sur cet article que je compte beaucoup raisonner avec l'abbé. Je vous prie d'avance d'ajouter foi à tout ce qu'il vous dira de mes sentiments pour vous. Croyez que je suis tout isolée quand je suis séparée de vous. Il me vient quelquefois des doutes;

il me semble impossible qu'on m'aime. Je suis affreuse à mes propres yeux, triste, vieille, ennuyeuse; je ne puis espérer que quelque reconnaissance. Heureusement votre sensibilité vous en rend très-susceptible. Voilà sur quoi je fonde ma confiance, et elle me conduira à Chanteloup tout aussitôt qu'il sera possible.

Ce lundi 8.

Je vais laisser le soin à l'abbé de vous raconter tout ce qu'il saura ; je lui dirai tout ce que je sais, et même je lui donnerai ce journal que je ne continuerai plus. Je vais m'en tenir à parler de vous avec lui. 11 sera mon secrétaire, mon historien, mon interprête. Je suis comme mademoiselle Lemaure, qui disait qu'elle n'avait pas plus d'esprit qu'un cheval mort. Voilà mon état présent. Tout effort serait inutile pour m'en tirer. Il tient peut-être à ma santé. Je n'en sais rien.

Vous avez actuellement la plus belle compagnie du monde. Mon intérêt, indépendamment du vôtre, fait que j'en suis fort aise; elle aplanit mon chemin.

Adieu , je vais faire cacheter cette lettre ; je la donnerai à l'abbé, il se chargera de vous la faire tenir ; je ne suis point avertie des occasions; je ne la lui donnerai point à lire. Je m'apercevrais combien il la trouve sotte, et je n'aurais pas le courage de vous l'envoyer. Je vous crains moins que personne au monde. Je connais votre indulgence, et que l'amitié vous tient lieu de tout.

P. S. La petite sainte me mande dans ce moment que madame de Brionne part demain , et qu'elle lui enverra ma lettre qu'elle mettra dans son paquet. J'étais bien tentée de jeter cette lettre au feu; mais j'aime mieux vous paraître imbécile que de vous laisser douter que j'ai été huit jours sans m'occuper de vous.

Je suis aujourd'hui d'une tristesse profonde; elle n'est fondée sur rien de nouveau, mais je sens un abandon général ; je

ne tiens à rien, je me crois seule dans l'univers. Ce sont des vapeurs qui passeront, mais elles reviendront souvent jusqu'à ce que je sois auprès de vous. Ce moment-ci n'est pas celui où je désirerais le plus d'y être ; toutes ces belles dames me feraient grand' peur; elles vous diront sans doute tout ce qu'il y a à dire. Je n'entends que des conjectures; rien ne m'intéresse que ce qui vous regarde. Je n'ai pas de nouveaux sujets de craintes; j'espère qu'on vous laissera en paix. Il y a des couplets enragés ; peut-être ces dames les auront ; on me les a promis ; mandez-moi si vous les avez vus, pour que je ne vous les envoie pas.

Ma citation des deux coqs et des deux poules, qui est bien bête, sera même inintelligible si je ne vous l'explique. C'est le roi et le grand-papa qui sont les coqs; c'est la maréchale de Mirepoix et la princesse de Beauvau qui sont les poules. C'est bien sot, n'est-ce pas?...

Voilà quatre petits vers qu'on nous dit hier :

0 France 1 le sexe femelle A toujours réglé ton destin :

Ton salut vint d'une pucelle, Ta perte vient d'une catin!...

J'apprends que M. de Malesherbes est exilé à Malesherbes.

LKTTRE CCXXXI

DE 11 A D Ail E DU DEFFAND A LA DUCHB8SK DE CIIOISKUL

Ce mardi, 9 avril 1771.

Il faut bien un second tome ; je n'ai pas trop de quoi le remplir. Je n'appris rien hier dans la journée, si ce n'est une chanson que je suis sûre que vous avez depuis dix jours, sur l'air de la Fée Urgèle. J'ai peine à me résoudre à vous l'en-

396 CORRRSPONDANCK

voyer. Le premier mouvement est un peu d'indignation contre les répétitions.

Je ne vis point hier la maréchale; j'appris par madame de Gambise, qui soupachez moi, qu'elle était sortie pour aller à F Opéra-Comique ; qu'elle s'était fait porter dans sa loge , qui est la même de M. le prince de Gonti et de neuf ou dix autres personnes. Elle était avec madame de Caraman, MM. de Lévy et d'Entragues. Elle y trouva mesdames de Beauvau et de Poix. Je ne crois pas que la conversation ait été vive. J'en saurai des nouvelles ce soir par la maréchale, chez qui je soupe , et demain par les princesses, à qui je donne à souper.

Je ne puis me persuader que la poste ne m'apporte pas un billet de l'abbé. Suivant l'avis qu'il me donna en partant, j'ai envoyé chez M. de la Ponce, et c'est lui qui vous portera cette lettre.

Le pauvre Creutz vous trouve toujours un anche et me parle sans cesse de vous. C'est ma compagnie la plus assidue , ainsi que l'ambassadeur d'Angleterre. Vous voyez qu'il n'y a pas de quoi mourir de rire; mais ce sont de bonnes gens, d'honnêtes gens. Je suis plus stérile et plus triste qu'eux : les gens plus gais et plus agréables m'embarrasseraient.

Ah ! je me rappelle une histoire à vous raconter dont je me tirerai mal; mais il n'importe. Non , je ne vous la raconterai pas. Wiart dit que je vous l'ai racontée dans ma dernière lettre, à vous ou à l'abbé. Voyez combien j'ai peu de mémoire. Oh ! vous savez sûrement la chanson de la Fie Urgèle; je ne vous l'enverrai pas.

Je finis. Je suis une radoteuse, une rabâcheuse; mais telle que je suis , je vous aime, et le grand-papa, et le grand abbé, et le marquis. 11 y aurait trop de confiance et de présomption de vouloir me faire nommer à madame la duchesse de Graminont et même à M. de Gontaut; mais je puis bien, je crois, n'être pas si réservée avec M. de Boufflers, et lui faire mille compliments.

A 3 heures.

Vous saurez qu'on dit ici que M. de Bissy a la lieutenancegénérale. On ne le dit encore que tout bas, mais on le dira bientôt tout haut. N'est-ce pas avoir toute honte bu?

Mon évêque de Mirepoix arrive ce soir ; j'en suis ravie, surtout à cause de mon souper de demain. Je ne savais qui donner aux princesses. Mais je voudrais être avec vous et laisser là tout le reste.

LETTRE CCXXXI

A Chanteloup, ce 12 avril 1771.

Cette lettre dont vous dites tant de mal , ma chère petitefille, si longue, si plate, si ennuyeuse, est justement une de celles que vous m'avez écrites qui m'a fait le plus de plaisir* Éloignée de tout et par ma situation intéressée à tout , ce ne sont pas des lettres de pur agrément qu'il me faut (et les vôtres ne s'en séparent jamais), ce sont précisément des journaux qui m'instruisent des événements de chaque jour, des opinions du public et des sentiments particuliers de mes amis. Continuez donc , quelque ennuyeux que puisse vous paraître le métier de gazetier. Vos lettres n'en auront jamais la sécheresse pour moi; elles me plairont, m'instruiront, m'intéresseront à plus d'un titre, et vous aurez la certitude de m'amuser et de m'étre utile. Je suis fâchée de vos inquiétudes par le mal qu'elles vous font au moral , et par celui que je crains qu'elles vous fassent au physique. Je ne sais si elles sont fondées, mais je vous assure qu'elles ne me paraissent rien moins que déraisonnables. Je sais que la haine contre M. de Choiseul , loin de se calmer, s'aigrit chaque jour. Je ne sais quel mal elle aurait la volonté ou le pouvoir de nous faire ; mais je sais qu'il ne faul

pas l'aigrir. Je ne sais si l'empressement de ses amis pour le venir voir est imprudent, mais le caractère de M. de Choiseul l'éloigné de tout ce qui s'appelle ménagement, et je ne connais point de digue à opposer au caractère. Je ne voudrais pas que vos craintes me privassent du plaisir de vous voir. Je ne veux cependant pas que vous hasardiez aucune démarche sur ma périlleuse parole. Tout ce que j'exige de voua, c'est que vous ne vous adressiei point à M. de Saint-Florentin , parce que ce serait une façon sûre d'être refusée, et qui vous priverait de tous les autres moyens et m'ôterait totalement l'espérance de vous voir. Consultez M. de Beauvau quand vous serez prête à partir; s'il approuve la marche que je vous ai indiquée, suivez-la; s'il ne l'approuve pas, attendez qu'il soit à portée de demander lui-même votre permission au roi.

J'imagine que vous aurez encore fait bien du noir avec l'abbé, car c'est un grand poltron. Si vous étiez ici, notre sécurité vous tranquilliserait. J'ai encore appris bien des nouvelles depuis votre lettre : vous avez deux ministres de nommés, la feuille et la marine. Le petit esclandre arrivé au cours au chan-» celier me fait croire que ceux qui nous font du mal peuvent bien avoir plus de peur que nous. Vous avez encore un tribunal de moins. On nous menace aussi de supprimer la Chambre des comptes et le Châtelet , et l'on dit que quand il n'y aura plus de Châtelet, on ne pourra plus naître, mourir, tester, se marier légalement, et moi je dis que plus on détruira, moins je croirai à la destruction.

Ne voyez-vous pas que quand on dit qu'il y a des sommes considérables des économats qui ont été détournées pour gagner le Parlement, ce sont des pierres que l'on veut jeter dans le jardin du grand-papa? Mais elles n'y tomberont pas, car je suis certaine : 1° que les économats sont en très -bon étatt 2f que l'évèque d'Orléans n'en pouvait rien détourner, parce qu'il y a un bureau particulier, sans l'aveu duquel on ne peut employer aucun de ces fonds; 3° que M. de Choiseul n'a point

gagné le Parlement; 4° qu'il aurait eu d'autres fonds à prendre plutôt que de gagner celui qui disposait des économats.

Je trouve l'application des deux coqs fort bien et j'aurais eu assez d'esprit pour la deviner sans l'explication; mais je ne puis convenir que le grand-papa et l'autre coq soient des animaux de même espèce.

J'ai ri de l'espièglerie que vous avez faite aux La Galaisiàre de vous faire lire par eux les remontrances du Parlement de Rouen. Vous avez dû en être contente.

Savez -vous que je ne serais point du tout étonnée de l'explication qu'on donne à l'aventure de votre Horace * ?

Renvoyez-moi mon abbé; vous jugerez aisément que j'en ai besoin. Il devrait déjà être revenu avec le baron de Bézerfval. Il est peut-être en route avec M. de Gontaut. A tout hasard je lui écris encore.

Le grand-papa vous embrasse. Parlez un peu de moi à nos amis, le prince incomparable, le prince de Beauvau, la princesse, Ici petit dévot» le pauvre comte de Creutz et notre bonnt madame de la Vallière, qu'on dit être dans un fâcheux état.

LETTRE CCXXXI1I

Dl MADAMB DU DBPPAND A LA DUGHBSSB DB CttOtSBtfL

Ce vendredi , 12 avril 1771.

Comment cela se peut -il, chère grand' maman, il me semble qu'il n'y a qu'un instant que l'abbé est arrivé et qu'il y a mille ans que je n'ai eu de vos nouvelles. Vous ne devez point être en train d'écrire, la moindre gêne engourdit la main

i. Il en a été question dans les lettres précédentes. Quelques personnes pensèrent qu'on avait eu pour but la découverte d'une correspondance secrète qu'on supposait exister entre le duc de Choiseul et M. Walpole , et que la police de Paris aurait eu recours à des voleurs de Londres pour ce nouveau genre de perquisition.

et la tête ; vos deux grandes dames vous plaisent certainement beaucoup, mais je le répète, vous n'êtes pas en train d'écrire.

Pour mon capitaine, votre grand abbé, il met en train de tout. Je vous aime tant, chère grand'maman, que j'ai autant de désir de ne plus le voir qu'il en a à me quitter. Il vous arrivera tout chargé, lardé, bardé de nouvelles. Nous attendons celles de demain sans pouvoir deviner ce qu'elles pourront être. Un lit de justice à Versailles ; quel est le Parlement qui s'y trouvera? qu'est-ce qui en résultera? y aura-t-il de nouveaux exils, de nouveaux ministres? Oh! sans vous et le grand-papa, je me moquerais bien de tout ce qui se passe. Mes frayeurs et mes vapeurs me reprennent souvent. Depuis quelques jours elles sont moins fortes. Il me semble qu'on ne pense plus à vous. La princesse de B. ' est venue ici pendant le voyage de la Muette. Elle ne m'est pas venue voir, elle s'est contentée d'un message. Je ne suis point en faveur; son mari ne m'écrit point; elle est fort liée avec la maréchale de L. *, avec le temple ' et les idoles 4. Je ne crois pas que tout cela fasse de bonne besogne.

Voilà deux lettres de Voltaire ; j'y joins la réponse aux remontrances de M. de Malesherbes, qui, je crois, est de lui, et de très-méchants couplets sur l'air des Pendus.

J'ai confié à l'abbé mon secret sur cette chose que je désire et que je crois si difficile à obtenir. Il me donne quelque espérance et se charge de la négociation. Je me tais; ce sera l'abbé qui terminera cette lettre.

Page 1