Mirepoh
Dans ce moment je reçois un billet de madame de Beauvau, qui est en ces termes :
« Madame de Beauvau se flatte d'avoir l'honneur de passer « la soirée avec madame du Deffand un des jours de la semaine « prochaine, si les bruits d'exil qui sont très -publics ici pour « les pairs et capitaines des gardes, ne se réalisent pas. »
Je n'en entendis pas dire un mot hier; mais je me rappelle que madame d'Aiguillon me parut fort sérieuse. Je me figure aujourd'hui qu'elle est occupée de tous les désastres qui pourront arriver. Je lui trouve bien des rapports avec Agrippine , avec la différence que le trône de son Néron ne lui aura pas coûté de crimes ; mais elle pourra bien être une de ses victimes.
Il est trois heures, je vais vitement me lever. J'irai chez la maréchale, et si j'en tire quelque chose, je rajouterai à cette lettre ou je le dirai à l'abbé.
A 5 heures.
J'arrive de chez la maréchale ; elle dit qu'elle ne sait rien , qu'elle croit cependant pouvoir répondre qu'il n'y aura pas d'exil, mais qu'il pourrait bien y avoir d'autres punitions. Elle n'a pas voulu s'expliquer davantage, disant qu'elle ne savait pas lesquelles ce serait; et, en effet, je crois qu'elle l'ignore. Son petit d'Hénin 1 a parlé comme un fou ; j'ai pris la liberté de le faire taire et de lui dire qu'il se faisait un tort infini en donnant une très-mauvaise opinion de son caractère. La maréchale m'a approuvée. Tout cela est de petite importance. On croyait que le d'Aiguillon entrerait hier dans le conseil ; peutêtre attend-il que tous les grands coups soient portés. C'est ce que nous saurons vraisemblablement dans l'espace de vingtquatre heures. Tout cela est horrible ! Mais ce que je désire , ce que j'espère même ,% c'est que rien de tout ceci ne vous
4. Le prince d'Hénin , qu'on appelait le nain des princes, frère du prince de Chimay et neveu de la maréchale de Mi repoix.
regarde; qu'on n'ajoute rien à votre disgrâce et que je puisse avoir le bonheur infini de vous aller trouver et d'oublier près de vous le reste de la terre ! . . .
Adieu. L'abbé sera mon chancelier. Plût à Dieu qu'il fût celui de la France! Mais c'est Belphégor, Belzébuth, les trois Furies, enfin tout l'enfer réuni qui forme le personnage qui porte ce titre.
Au nom de Dieu ne me laissez perdre aucune occasion de vous écrire. Je ne prévois pas vous rien apprendre. Je vous crois des correspondants mieux instruits que moi; mais enfin, je me satisferai moi - même en m'occupant de vous et en me flattant de vous occuper de moi quelques instants.
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHE&SE DE CHOISEUL
Co lundi, 82 avril 1771, A 3 heures après midi.
Je n'ai jamais été si longtemps sans avoir de vos nouvelles, chère grand'maman; les occasions d'en recevoir deviennent tous les jours plus rares , et moi j'en deviens tous les jours plus malheureuse. Quand je pense que telles et telles personnes sont avec vous , qu'il ne tient qu'à madame de Château- Renaud de vous aller trouver, et que moi je suis captive dans mon tonneau , je tombe dans des vapeurs affreuses.
Je désirais le départ de l'abbé ; je suis ravie qu'il soit avec vous. Rien ne vous prouve plus le cas que je fais de lui et l'excès de ma tendresse pour vous. Ah ! oui, je vous aime beaucoup ! et si vous saviez ce que je souffre de notre séparation, vous me trouveriez plus à plaindre que M. Michaut et que le conseiller qu'on vient, dit-on, d'envoyer au Mont- Saint -Michel.
Je serais bien embarrassée de vous dire des nouvelles, Tout
est dans un taudis où l'on ne débrouille rien. On accepte, on se démet, on proteste sans nécessité ; on meurt de peur; on attend des nominations. Elles doivent être faites le lendemain : il se passe huit jours sans en entendre parler.
L'entorse * dure toujours. Elle a été très-véritable ; mais il pourrait bien y avoir quelque fiction dans sa durée; on voit beaucoup de inonde ; la famille est nombreuse, plusieurs courtisans. Madame de Mazarin est très-assidue. Elle n'abandonne point le projet de s'introduire. On ne veut point d'elle, on le lui dit très-clairement; elle ne fait pas semblant d'entendre; un jeu continuel. Tout cela me rend cette maison peu agréable, quoique j'en trouve la maltresse toujours très-aimable. On parlait devant elle de gens qui font les importants, les politiques, les beaux esprits. « Ah ! oui, dit-elle, ce sont des personnages deserres cliaudes. » J'adopte cette définition. Je la trouve applicable à bien des gens.
Je m'ennuie à mourir. Si je ne voyais pas un terme à ma captivité , je crois que je prendrais le parti du couvent ou de la province. Être réduite dans Paris à ne voir personne ou bien des ennuyeux, me fait sentir la vérité de ce que Marivaux fait penser à Marianne , lorsqu'elle était dans la rue : « Elle se serait trouvée moins seule dans un désert. » Y a-t-il , en effet, une plus grande solitude que de ne tenir à rien? que de ne voir que des objets à qui on est indifférent et qui nous le sont parfaitement? Ah ! quand je pense à Chanteloup, et que je serai totalement persuadée que ce ne sera point complaisance de votre part, bonté, humanité, qui me font supporter, je serai alors infiniment heureuse !
L'abbé a dû vous rendre compte de mes projets, si tant est que l'occupation où il était de vous lui ait permis de faire attention à autre chose. Je vais donc vous les répéter : Premièrement, ce n'est pas le moment de demander des permissions.
i. L'entorae de la maréchale de Mirepolx.
Il n'y a personne que je pusse y employer. M. de Beauvau est comme Oreste, quand Iphigénie rappelait à son secours. La maréchale se tient éloignée et je ne sais quel parti elle prendra. Je suis bien résolue de ne jamais m'adresser à M. de La Vrillière, et partir sans congé serait, je crois , une grande imprudence.
Ce n'est pas assurément que je ne sois persuadée de mon peu d'importance; mais comme on est à l'affût d'inventer et de chercher des torts au grand-papa, on lui ferait un crime d'avoir consenti à me recevoir, et j'aime mieux souffrir de l'absence, quelque cruelle qu'elle soit, que d'avoir à me reprocher de lui attirer la moindre peine. Je voudrais bien que tous ses amis eussent pensé de même.
Secondement : j'attends M. Walpole; mais je ne l'attends qu'au mois de juillet; il ne passera pas plus d'un mois ici; ainsi c'est à la fin d'août ou au commencement de septembre que j'ai l'espérance de vous aller trouver. Il faudrait alors que l'abbé vînt faire son petit tour à Paris, et nous partirions ensemble. Tenez, cette idée me réjouit et écarte pour quelques moments l'abominable ennui où je suis livrée, et que j'ai en vérité bien de la peine à supporter.
L'abbé a dû vous dire le plaisir que vous me ferez si vous consentez à m'envoyer les Mémoires de Saint-Simon ; vous pouvez être sûre de ma fidélité.
La maréchale de Luxembourg est d'avant -hier à Montmorency, avec le temple et toutes les idoles. Elle y restera jusqu'au 5 de mai. L'incomparable et sa Dulcinée * y vont demain; il ne la quitte pas. Il en est plus épris que jamais; ils viennent de faire un voyage à Versailles. Le prince et la princesse la traitent à merveille. L'incomparable me voit beaucoup moins. C'est le plus doux et le plus facile de tous les hommes; ce sont ses vertus, ce sont ses défauts.
\ , Le prince de Bauffremont et la marquise de Boufflers,
Brienne, où e9t encore l'archevêque, m'enlève la meilleure partie de ma société, deux évoques qui me plaisent : le Mirepoit, le Rhodez. Mon meilleur, et peut-être mon seul ami, Pont du Veyle, va aujourd'hui à Montmorency. Je suis réduite à rien ; mais parlons d'autre chose.
Savez-vous la chanson sur l'air de l'Allure mon cousin? il vaut mieux que vous l'ayez deux fois que de l'ignorer.
Ne venez pas ici , mon cousin,
C'est mon ordre suprême.
Et dites à mes autres cousins
Qu'ils en fassent de même, mon cousin:
Sur ce je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin,
En sa sainte el digne garde 1 !
LETTRE CCXXXVl
DE LABBÉ BARTHÉLÉMY A MADAME DU DEFFAND
21 avril 1771.
M. de Bezenval part demain matin. La grand'maman voudrait écrire à sa petite -fille, elle n'en a pas le temps parce qu'à Chanteloup on n'a. le temps de rien. Qu'est-ce qu'on y fait? rien exactement, mais on y pense à ce qu'on aime, et voilà pourquoi la grand' maman veut que j'écrive mille amours à sa petite-fille. Je puis rassurer en même temps que le rhume n'a point eu de suite et ne l'a pas empêchée de courir avanthier après son mari, qui courait après un sanglier qui fut tué. Elle est fort contente de la compagnie qu'elle possède actuellement. Ces dames sont très-aimables pour elle et pour tout le
1. Le roi écrivit de sa main aux princes du sang qui ne s'étaient point rendus au lit de justice, pour leur interdire sa présence. C'est à l'occasion de la déclaration faite par le roi à ce même lit de justice, que le duc de Niveriiois répondit à la favorite ce mot charmant, trop fin pour elle : «Monsieur le duc, lui disaitcil»', il faut espérer que vous vous départirez de vos oppositions , car, vous l'avez entendu, le roi a dit qu'il ne changerait jamais. — Oui, madame; mais, eu disant cela, Sa Majesté vous regardait î >»
monde; madame de Brionne- partira samedi, et madame de Tessé, quelques jours après. Vous aurez par Tune et l'autre , peut-être par toutes les deux, une lettre de la grand'maman qui vaudra mieux que les miennes. J'ai cru, en arrivant ici, arriver dans l'autre monde. Pendant mon peu de séjour à Paris, j'avais les oreilles si occupées de Parlement, de pairs et d'exils, que je n'avais plus d'autre idée; on n'en parle guère ici, et d'autant moins que personne n'ose plus écrire par la poste. Savez-vous à présent notre amusement? C'est d'écrire en particulier des vers, n'indiquer que la première lettre de chaque mot suivie d'autant de points que le mot contient de lettres , et de donner à deviner. Le grand-papa s'en amuse beaucoup. C'est surtout après le déjeuner qu'on propose ces problèmes, et alors tout le monde est à l'œuvre. Je finis parce que je n'ai plus rien à vous dire , mais je ne finirais pas si je voulais exprimer en détail tous mes sentiments.
LETTRE CCXXXVJI
Chanteloup, ce 20 avril 1771.
Je suis encore plus ennuyée, ma chère petite-fllle, d'avoir été si longtemps sans vous écrire , que vous ne pouvez l'être d'avoir été si longtemps sans recevoir de nos lettres. Potir comble de malheur, je n'ai pas pu vous écrire par le baron de Bezenval, parce que je n'en avais pas le temps ; j'en ai chargé l'abbé pour moi ; il me supplée , et le supplément vaut mieux que la base ; il est, comme vous dites fort bien , mon chancelier, et il vaut mieux que celui de France. J'imagine que vous aimez que Ton vous réponde exactement. Ainsi je vais reprendre vos lettres par ordre pour satisfaire à tous les articles. Cette manière tient plus de la conversation, elle rapproche les distances ; il ne faut pas négliger les plaisirs d'illusion ; je ne sais s'il en
est de plus réels. J'ai trois lettres de vous, y compris celle que j'ai reçue hier par madame de La Ponce, et qui est en deux volumes. J'aime beaucoup cette forme, elle est d'un plus grand produit. Je ne répondrai pas à l'annonce du lit de justice, de la création du nouveau Parlement et des menaces d'exils qui remplissaient la plus grande partie de la lettre du 12. Les événements qui l'ont suivi ont offert à chacun la même matière à réflexion; mais je vous renvoie les lettres de Voltaire qui y étaient jointes. Qu'il est pitoyable, ce Voltaire, qu'il est lâche! 11 s'excuse, il s'accuse, se noie dans son crachat pour avoir craché sans besoin. Il chante la palinodie, il souffle le froid et le chaud. Il ne sait ce qu'il dit; il fait dégoût
et pitié.
Je ne trouve pas la chanson sur l'air des Pendus, que vous m'envoyez dans cette même lettre, si mauvaise que vous le dites, et le prince se rendormit est une chute heureuse. L'abbé finit pour vous et me dévoile ce grand mystère qui m'inquiétait tant. Ce sont les Mémoires de Saint-Simon que vous voulez avoir pour les faire lire à M. Walpole? vous les aurez, ma chère petite-fille, ou je ne pourrai. Je vous promets de les demander dans le temps au grand-papa.
Votre lettre du 15 est une continuation de celle du 12, et ne me fournit pas de nouvelles réflexions, si ce n'est que je suis charmée de la petite leçon que vous avez donnée à ce sot enfant de d'Hénin. Enfin celle des 22 et 23 est remplie d'une tendresse pour moi qui me touche beaucoup, parce qu'elle répond à celle que j'ai pour vous, qui, je vous assure, est extrême. Je vois avec douleur que vous êtes dans la solitude, que la solitude produit chez vous l'ennui, et je sais que l'ennui est un vrai malheur. De plus, vous avez des vapeurs, et qui n'en aurait pas à tout ce qu'on voit, à tout ce qu'on entend , à tout ce qu'on craint? Je n'ai d'autres remèdes à vous donner à tous ces maux que de vous étourdir. J'y ai souvent recours pour dissiper les terreurs qui commencent à me saisir
et le dégoût qui me gagne quand je vois que les ouvrages de destruction s'avancent, et que la résistance n'est pas égale à l'attaque.
L'abbé m'avait déjà dit tous vos arrangements et toutes vos raisons. Je gémis qu'il me faille encore attendre jusqu'au mois de septembre, non l'espérance de vous voir, mais la décision de mon bonheur ou de mon malheur. Cependant j'approuve vos raisons et votre prudence.
On m'a envoyé en effet les chansons sur l'air : Mon cousin V Allure, mon cousin, et de la Fée Urgèle. Mais ce n'est point une raison pour que vous ne m'ayez pas envoyé la dernière, car il se pouvait qu'elle ne m'eût pas été envoyée , et il n'y a pas de proportion entre l'inconvénient de la privation et celui du superflu. Vous me supprimez aussi une histoire que vous prétendez m'avoir racontée et que je ne retrouve dans aucune de vos lettres, que l'abbé ne m'a point dite , ou que je ne me souviens pas qu'il m'ait dite; vous prétendez être radoteuse, et moi je suis sûre d'être oublieuse; ces deux qualités se conviennent fort. Ainsi, ma chère petite-fille, ne vous gênez pas, radotez tant que vous voudrez avec moi, et je croirai toujours que vous me donnez du neuf.
J'ai ri de l'entrevue de la maréchale et de madame de Beauvau dans la loge de l'Opéra-Comique. Elle a dû être bien chaude.
Vous me croyez embarrassée de mes grandes dames : vous vous trompez; les puissances m'imposent moins que les dominations l. Madame de Brionne est ici sans prétention; elle est douce et facile à vivre. Madame de Tessé a certainement de l'esprit, et je suis sûre qu'elle vous plairait fort.
Ce n'est que par vous que j'ai eu la nouvelle de la lieutenance générale de M. de Bissy. M. de Stainville, qui écrit à M. de Choiseul, ne s'en doutait pas encore.