Allusion à la princesse de Beauvau
Vous êtes inquiète de mon rhume, ma chère petite-fille, et je ne suis plus enrhumée. Voilà ce que c'est que l'éloignement, on ne ^ait jamais que ce qui a été. Cela est insupportable. Hélas! quand nous rapprocherons-nous?
J'ai fait vos compliments à tout le monde et tout le monde y a été fort sensible, et chacun à sa manière m'a chargé de vous les rendre ; celle du grand-papa est de vous embrasser, parce que, comme dit l'abbé, il a les bras longs.
Je suis très-touchée du souvenir du pauvre comte de Creutz, et je l'aime de tout mon cœur, mais je suis toujours dans l'inquiétude sur une lettre que je lui ai écrite à la mort de son feu roi et à l'avènement à la couronne du nouveau ; je crains qu'il ne l'ait pas reçue parce que je n'en ai point eu de réponse ; il y avait dedans une phrase que je ne voudrais pas qui eût été à une autre adresse ; la voici : en parlant de son nouveau roi , je disais : Ce qu'il a vu en Suède et ce qu'il voit ici sont de grandes leçons pour un grand homme. Rien de trop, dit f ai fontaine, c'est la devise du sage, et la sagesse est la première des grandeurs , c'est la puissance conservatrice. Tâchez de tirer cela au clair sans l'exciter à me répondre. Je ne veux que ma sûreté de conscience.
Adieu , ma chère petite-fille. Je ne sais ni finir ma lettre ni finir de vous aimer.
DE MADAME DIT DEFFAND A LA DUCHESSE DE CIIOISEUL
Ce vendredi, 3 mai 17~1.
La petite sainte prétend avoir une occasion pour demain ; Dieu le veuille , ainsi soit- il. Je lui enverrai ma lettre ce soir; il ne s'agit plus que d'avoir de quoi la remplir. Si je me permettais de vous dire, chère grand'maman , tout ce que je ressens de tendresse, le chagrin que j'ai d'être séparée de vous,
l'impatience que j'ai de voir arriver le moment de vous aller trouver; tous mes projets, toutes mes craintes, j'aurais de quoi remplir quatre pages; mais si vous connaissez le cœur de votre enfant, vous n'apprendriez rien de nouveau. Mais le grand abbé vous parle-t-il de moi , lui échappe-t-il quelquefois de dire involontairement: Ah ! si nous avions la petite-fille! Je suis trop vaine de penser que cela puisse être. Il ne pense qu'à vous, vous effacez tout le reste. Je serais bien de même si j'étais à sa place. J'y serai un jour, non pour la lui ôter (j'en serais bien fâchée), mais pour la partager. Il ne m'écrit plus , ce grand abbé.
Je ne vois plus pour moi ses secou râbles mains, Par des récits charmants, dissiper mes chagrins; L'arche sainte est muette et ne rend plus d'oracles.
J'excuse sa paresse ; j'ai tort de qualifier ainsi son silence. Je sais par expérience qu'il est des temps de stérilité ; l'âme sommeille. Cet état est pénible, il faut se le pardonner mutuellement. 11 n'y a que celle de ce maudit chancelier qui soit toujours en mouvement. Je vous crois mieux instruite que moi de toutes ses entreprises, de toutes ses opérations. 11 nous inonde de petits écrits, de feuilles volantes si plates, si ennuyeuses, qu'on ne peut achever d'en lire aucune. Mais, ma grand'maman , je trouve qu'il ne faudrait plus écrire sérieusement sur tout ce qui se passe. On en a assez démontré l'illégalité, les inconvénients, les terribles conséquences. 11 faudrait aujourd'hui prendre un nouveau ton , en faire sentir le ridicule : des chansons, des épigrammes, des satires ménippées; rapprocher les contradictions qui se trouvent en abondance, et rendre tous ces gens-là aussi ridicules qu'ils sont pervers. Leurs nouveaux tribunaux offrent une ample matière. Parmi ce taudis de tant de brochures, il me paraît qu'il n'y a rien de Voltaire. Je ne lui écris plus. S'il s'aperçoit de mon silence, il en devinera la cause.
La maréchale partit hier pour s'établir à sa petite campagne. Je ne sais pas combien de temps elle y restera ? mais elle ne peut pas retourner à la cour pour le mariage. Elle ne saurait se tenir debout, ni marcher sans un bâton. Bien des gens pensent qu'elle est fort mal avec madame du Barry; mais cela n'est pas vrai. La correspondance subsiste à peu près de même. Ce qui est ineffable, c'est ce qui regarde M. D... *. Je parierais toujours pour lui ; mais sur cet article comme sur bien d'autres, vous êtes (je n'en doute pas) mieux informée que moi. Ainsi, je crois devoir vous épargner tous les propos, tous les verbiages, toutes les conjectures qu'on entend depuis le matin jusqu'au soir, et qui font périr d'ennui.
Je vous félicite de l'arrivée de M. et madame de La Borde, et surtout de la bonne grâce qu'on a mise à leur permission; j'en conçois quelques espérances. Serait-il vrai que j'en pourrais prendre pour les Mémoires de Saint-Simon? Soyez sûre que vous me feriez le plaisir le plus sensible et qui serait certainement sans inconvénients. Vous obligeriez l'homme du monde qui vous est le plus attaché. Il me parle de vous dans toutes ses lettres. J'ai été fort mal avec lui pour ne pas vous en avoir envoyé une qu'il vous avait écrite; je ne la trouvai pas assez bonne, et je lui mandai que je l'avais retenue pour vous épargner la peine d'y répondre. Il ne s'est pas payé de cette raison, parce que, en effet, il vous en aurait dispensée, et qu'il croit que vous pouvez le soupçonner d'ingratitude pour vos bontés et de peu d'intérêt pour vous et pour le grandpapa. Ah ! vous lui feriez une grande injustice ! Je renoncerais à lui pour jamais s'il était aussi coupable. Son petit cousin nous va revenir, dont je suis fort aise. Je ne me plais qu'avec les gens qui sont véritablement attachés à mes parents. Le pauvre Creutz est bien de ce nombre. Je suis une espèce de centre pour eux; ils me voient assidûment, ils pensent à vous
1* Aiguillon.
en me recherchant , et ils disent comme Cérès en parlant de sa fille :
C'est Jupiter que j'aime en elle.
Adieu. Voilà une lettre qui n'est pas forte de choses x.
J'allais oublier de vous dire qu'il y a un livre nouveau qui me plaît extrêmement. Il est de M. Gaillard. Il a pour titre : Rivalité de l'Angleterre et de la France. Je ne répondrais pas qu'il vous fît plaisir; vous êtes, comme de raison, bien plus difficile que moi, et bien meilleur juge. Cependant je hasarde de vous conseiller cette lecture. J'ai donné à souper à ce M. Gaillard ; il me parait honnête homme. Il est fort attaché à M. de Malesherbes, auprès de qui il est actuellement.
Madame de Luxembourg reviendra demain de Montmorency, où elle est depuis quinze jours. Je ne lui ai rendu qu'une visite d'après-dînée. Je lui donnerai à souper mardi , avec les comtesses et la marquise de Boufllers. L'Incomparable est comparable à tous les esclaves d'Asie, d'Afrique et d'Amérique. La petite sainte prétendait l'autre jour que je perdrais mon pari. On lui avait dit que sa dame devait aller avec lui en Lorraine et en Franche-Comté. Je ne le crois pas.
Ne dites ce que je vais vous dire qu'à l'abbé. La princesse de Beauvau soupa, il y a quelques jours, chez moi; nous n'avions qu'un tiers, qui était l'évêque deMirepoix. C'est un de nos féaux. Après mille propos du passé , du présent , de l'avenir, on s'arrêta sur la situation présente du grand -papa. La princesse de Beauvau se récria sur tous les avantages qu'il y trouvait; que c'était le plus beau moment de sa vie; que jamais il n'avait joui d'un plus grand bonheur. Je me mordis la langue pour m'empêcher de lui dire : « Vous devez vous en applaudir, madame; il vous en a toute l'obligation!» Ah! vanité des
\. Expression de La Motte qui parut d'abord ridicule, et qu'on finit par admettre.
vanités, tout n'est que vanité! J'en excepte cependant de vous admirer et de vous aimer.
!>K LA DUCIIESSE DE CIIOISEUL A MADAME DU DEFFAXD
A Chanteloup, co. ."> mai 1711.
Depuis quinze jours, ma chère petite-fille, nous n'avons eu qu'une lettre de vous à l'abbé; encore était-elle si petite, que ce n'est pas la peine d'en parler. Vous lui mandez que votre âme est engourdie, que vous n'avez point d'idées!... Quand votre âme est engourdie, la mienne est morte tout à fait: vous seule lui redonnez la vie ; je ne vous écris donc que pour vous écrire; je vous ai écrit une grande lettre par madame de Brionne, et je vois qu'elle a été fort exacte à vous la faire tenir par M. de Béthisy, comme je le lui avais recommandé.
Je vous dirai pour toute nouvelle que votre tonneau du salon est fait; M. de Gontaut Ta essayé. On fait à présent celui de votre chambre ; quoique l'espérance de vous voir se soit éloignée, je m'en occupe tant que je peux pour charmer mon ennui.
Le grand-papa veut que je vous parle de lui ; madame de Grammont aussi; et l'abbé arrive qui s'écrie : Et moi, donc!... Que me restera-t-il à dire pour moi, si tant de gens veulent que je vous parle d'eux? Que je vous aime, ma chère petitefille ; le sentiment est la première éloquence.
Dites- moi ce que devient notre prince ; je n'entends plus parler de lui; il mériterait bien que je l'oubliasse; mais ses torts ne m'empêchent pas de l'aimer. Je suis bien inquiète de notre pauvre madame de La Vallière. Si vous la voyez , parlezlui de moi, je vous prie.
DE MADAME DU DEFFAND. 44g
Dis LA DUCHESSE DE CHOISEUL A MADAME DU DKFPAND
A Chanteloup, ce 8 mai 1771.
Si je suis stérile, ma chère enfant, je profite de l'abondance des autres pour vous en faire jouir. Je vous envoie une lettre du chevalier de Boufllers que j'ai trouvée charmante. Je souhaite qu'elle vous fasse autant de plaisir qu'elle m'en a fait. Montrez-la à madame de Boufllers. Je veux lui faire ma cour pour qu'elle me cède un peu notre prince, car il est bien juste que j'en aie aussi ma part. Mon sort est d'aimer tout ce qu'elle aime. Cela fait honneur à mon goût, et si je voulais être impertinente, je dirais aussi à ses œuvres; car vous connaissez mon faible pour le chevalier de Boufllers, mais vous ne connaissez pas mon fort pour le marquis !. C'est mon sentiment solide. Je ne crois pas qu'il y ait une plus honnête et plus sensible créature dans le monde. Il a donné et il donne chaque jour à M. de Choiseul des marques d'amitié les plus touchantes. Je finis pour ne pas vous retarder le plaisir de la lecture du chevalier. Après lui il faut se taire, et devant lui il faut baisser pavillon. Adieu donc. Je vous embrasse, ma chère petite-fille, et je vous aime de tout mon cœur.
Renvoyez-moi la lettre, parce qu'elle est bonne à garder, et parce qu'il faut que j'y réponde.