LE CHEVALIER DE BOUFFLERS A LA DUCHESSE DE CHOISECL
( Incluse dans la précédente.)
Presbourg, ce 21 avril 1771.
J'ai l'honneur de vous envoyer, madame la duchesse, une caisse de vin de Tokay bien proportionnée à votre ivrognerie. Il y en a de quatre espèces différentes, parce que je ne sais pas si vous aimez à boire tous les jours le même vin. Je voudrais bien arriver à Chanteloup en même temps que mon magnifique présent, mais il faut que je reste encore quelque temps dans ce pays -ci, pour des raisons que vous feriez fort bien de ne pas lire , parce qu'elles pourront vous ennuyer autant que moi.
Me promenant en Hongrie , au mois de décembre dernier, j'ai trouvé les confédérés polonais à Éperies. Ces messieurs, instruits du désir que j'avais de faire la guerre, m'ont proposé de rassembler tous les soldats français et allemands qui ont été chercher fortune en Pologne, et de m'en composer un corps de troupes qui devait être porté de deux mille six cents à trois mille hommes. Ce ramas de coquins devait être le corps d'élite et le modèle de la discipline de l'armée polonaise. J'acceptai, à condition que ces messieurs m'obtiendraient l'agrément du ministère. Ils écrivirent sur-le-champ pour le demander. Dans l'intervalle j'appris des nouvelles qui me firent tout perdre de vue. Je croyais qu'on ne pensait pas plus à mes affaires que moi, lorsque je reçois au commencement du mois une permission expresse, quoique tacite, du roi, d'aller commander la troupe en question. Cette permission supposait une troupe. Je pars sur-le-champ pour l'aller chercher et je ne trouve pas un homme ! J'ai attendu quelque temps sur la frontière pour voir s'il y avait quelques arrangements à prendre; mais je n'ai
trouvé que de la froideur, des chicanes et de la mauvaise volonté dans MM. les confédérés. Cela m'a appris que les Polonais étaient des fripons, ce que je savais déjà très-bien, et que j'étais un sot, ce que je ne savais pas encore assez l. Je suis à présent en chemin pour Vienne, où je vais attendre plus commodément qu'en Hongrie l'issue de mon entreprise. Vous voyez par là, madame la duchesse , que si je ne me bats pas comme un César, au moins j'attends comme un Fabius . Mais ce que j'attends le plus impatiemment , c'est le moment de vous faire ma cour et de prendre ma part du bonheur dont vous jouissez et dont vous faites jouir chez vous. Je me fais une fête d'y voir Curtius à sa charrue. 11 doit être bien content de n'avoir plus que celle-là à mener. Celle qu'il quitte est bien mal attelée. Ce ne sont pourtant pas les bêtes qui manquent.
Je voudrais bien vous mander des nouvelles, mais je n'en sais pas. C'est ici comme chez nous; tout le monde ment à qui mieux mieux ! Les uns ne savent ce qu'ils disent, et les autres ne savent ce qu'ils feront. Le grand défaut de l'univers, c'est de n'avoir pas le sens commun ; mais dans le fond , il n'est pas aussi nécessaire qu'on le croit. On parle ici de guerre le matin, et de paix le soir. Je voudrais que cela prît ce train-là , parce qu'on ferait de l'exercice le jour et qu'on se reposerait la nuit. On m'avait assuré, dans la Haute-Hongrie, qu'il y avait quatre cents pièces de gros canon à Bude. J'ai passé à Bude, et je n'ai trouvé dans l'arsenal qu'une centaine de vieux mousquets. On
I. Voltaire écrit, le 6 juillet, à l'impératrice Catherine : « Si je questionnais le chevalier de Bou (Tiers, je lui demanderais comment il avait été assez follet pour aller chez ces malheureux confédérés qui manquent de tout, et surtout de raison, plutôt que d'aller faire sa cour à celle qui va les mettre à la raison ; je supplie Sa Majesté de le prendre prisonnier de guerre; il vous amusera beaucoup; rien n'est si singulier que lui , et quelquefois si aimable. Il vous fera des chansons, il vous dessinera, il vous peindra, etc.» L'impératrice ne badinait pas sur les secours que les volontaires français apportaient aux confédérés. <» J'ai un remède, écrit-elle à Voltaire , pour les petits-maitres sans aveu qui abandonneraient Paris pour servir de précepteurs à des brigands. Ce remède vient en Sibérie, ils le prendront sur les lieux. » (30 mars mï.)
dit depuis plus de deux mois qu'il est parti grand nombre de troupes d'Italie et de Flandre pour se rassembler à Bude. J'ai passé à Bude et je n'ai trouvé que cinq ou six cents invalides. J'avais entendu qu'on avait exigé des différents comitats de Hongrie plusieurs milliers de bœufs, et qu'on les avait envoyés à Bude. J'ai passé à Bude et à peine ai-je trouvé du bœuf pour mon dîner. Vous jugerez par là, madame la duchesse, que la vérité , bannie de la terre , ne s'est point retirée à Bude.
Ce qui est très-vrai, c'est l'estime et l'amitié avec lesquelles l'impératrice parle de M. de Choiseul et de vous; elle m'en a parlé à plusieurs reprises, et a fini par me dire qu'elle supposait du mérite à tout ce qui vous était attaché. Vous jugez bien tous les deux quel amour -propre cela m'a donné. L'archiduchesse Christine m'a chargé de mille et mille choses pour vous, madame la duchesse. Elle vous aime comme si elle vous connaissait, et elle est aimable comme si elle vous ressemblait. La grande Serpente est aussi sensible qu'elle le doit, madame la duchesse, à l'honneur de votre souvenir. Elle se et me porte fort bien. Voici déjà deux voyages qu'elle a faits au cœur de la Hongrie. C'est un cœur fort dur quand il gèle, et fort tendre quand il pleut. Je compte la ramener d'un saut au cœur de la France pour voir celui et celle qui sont toujours dans le cœur des Français.
Becevez tous mes respects, madame la duchesse, et partagez-les avec celui avec qui vous partagez tout.
Je m'aperçois que ma lettre est fort longue et qu'elle n'est pas trop propre; mus j'aurais beau la laver, elle ne le serait pas davantage.
DE MADAME DU DEPFAND A LA DUCHESSE DE CH01SKUL
Ce jeudi, 9 mai 1771.
J'espère en M. de Lauzun. J'ignore le jour de son départ; mais j'y veux être toute préparée, et qu'il ne reste plus qu'à cacheter ma lettre quand on me dira qu'il va partir.
11 est donc vrai , chère grand'maman , vous n'oubliez point votre petite-fille , elle a déjà sa place marquée dans votre salon. L'intervalle pour l'occuper est encore long et c'çst ce qui me désole.
J'ai eu une singulière imagination : je ne sais si vous l'approuverez. Je ne sais si elle réussira. J'ai prié le comte de Noailles S que je connais fort peu (mais qui, par extraordinaire, vint chez moi le jour du baptême), de demander ma permission en même temps que celle de sa belle-fille. Il fut un peu surpris, et je ne puis pas me vanter qu'il ait mis beaucoup de chaleur dans la réponse qu'il me fit; mais, cependant, il parlera pour moi. En mettant les choses au pis, on dira non. J'en serai fâchée; mais ce sera sans perdre l'espérance. Je crois avoir des moyens certains, et que je garde "pour ressource. Si la réponse au comte de Noailles est oui9 j'aurai une joie inexprimable, et je m'occuperai tous les jours des préparatifs de mon voyage. Vous ne sauriez vous imaginer, chère grand'maman , le plaisir que j'aurai de vous revoir et de ne plus entendre les nouvelles de chaque jour. Les Parlements, le Ghâtelet, les craintes qui se renouvellent à tout moment !... Paris est un séjour abominable. Dieu m'a envoyé un secours qui me soutient un peu; c'est l'évêque de Mirepoix. 11 est dans la bonne voie; sa sorte d'esprit et son caractère me convien-
1. Qui fut depuis le maréchal de Moucliy; il était père du prince de Poix.
nent beaucoup. Je le vois tous les jours, nous faisons souvent ensemble de petits voyages ; nous irons demain à Versailles souper chez les Beauvau, qui ne sont pas bien assurés sur leurs jambes. Hier, nous fûmes souper au Port-à-Langlois \ où l'on n'est pas encore fort assuré sur ses pieds. Il y a véritablement du physique ; mais il se pourrait faire qu'il y eût aussi du moral. On pourrait bien attendre l'issue de quelques événements, et s'ils étaient d'un certain genre, non- seulement on clocherait d'un pied, mais de tous les deux. La position n'est pas stable. Il n'y a point de brouillerie, mais beaucoup de froideur. On est toujours fort liée avec M. de Soubise, et c'est le chaînon le plus fort.
On espère le renvoi prochain du Terray. On compte y gagner beaucoup, surtout si c'est le Foulon qui le remplace.
Pour le d'Aiguillon , on ne sait plus qu'en penser. Bien des gens croient qu'il n'en est point question. On nommait hier le prince Louis. Cela est peu vraisemblable. On ne sait plus où l'on en est. Je me persuade que tout ira bien à force de mal aller. Il semble impossible que la situation présente puisse subsister. Quel changement y aura-il? On ne peut le prévoir, on ne peut l'imaginer.
Vous savez que les princesses iront à la célébration et au banquet royal, et n'assisteront à aucun spectacle. On vous mande sans doute tous ces détails. On dit qu'il n'y a que sept ou huit cents personnes qui aient demandé des billets pour les fêtes du mariage; et à celui de l'année passée, il en fut distribué sept ou huit mille. Le bonheur, la gloire, etc., etc., tout est relégué à Ghanteloup ; c'est là où il faut être pour être heureux. Je reprendrai demain cette lettre.
Ce vendredi, 10.
M. de Lauzun ne part plus. Son voyage est remis après le