‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 4)Chapitre 123 sur 128 · Chez la maréchale de Mirepoix · texte numérisé non relu

Chez la maréchale de Mirepoix

mariage. Je viens d'écrire à l'abbé, et je ne répéterai pas ce que je lui mande.

Dans ce moment M. de Mange m'envoie un paquet délicieux. J'exécuterai vos ordres pour le prince. Je lirai à madame de Boufïlers vos coquetteries, dont elle sera charmée ; je lirai à elle, au prince son frère , au prince son esclave , à la princesse sa belle-sœur, la lettre du chevalier, qui est admirable, agréable, charmante. Mais me voici dans un grand embarras : vous m'avez jadis ordonné de ne vous point écrire par aucun domestique. Puis-je confier ma lettre à M. de Mange? Je vous fais cette question , comme si je pouvais avoir votre réponse; cela n'a pas le sens commun. Je demanderai conseil ce soir à madame de Beauvau, et j'ajouterai à cette lettre tout ce que je pourrai apprendre.

Ce lundi, 13.

J'écris par M. de Mange; c'est l'avis de madame de Beauvau. C'est une occasion de plus; elles sont trop rares pour ennégliger aucune.

Les princes n'iront point au mariage. C'était une imagination que cette demande du comte de Provence au roi. Mais ce qui est une vérité, c'est que le comte de Provence a la nomination de tous les bénéfices de son apanage , excepté les évêchés.

Vous savez sans doute les noms des seigneurs accompagnant M. le comte de Provence; mais, en cas que vous les ignoriez , les voici : MM. de La Châtre, de Virieu , de Béarn, de Modène, de Montbel, Donnissan, de Bernis, de Fumel, de Sparre.

L'apanage consiste en trois provinces : le Maine, le Perche et l'Anjou. Tous frais faits, le revenu en sera de deux cent mille livres, qui ne sont que pour les menus plaisirs; toute la maison, table, charges, écuries, seront défrayées; ce qui monte, dit-on, à trois millions cinq cent mille livres. Selon

m CORRESPONDANCE

toute apparence, le princesse est laide , car on la dit bien faite.

L'abbé vous lira sans doute ma lettre , ainsi je ne vous répète pointée que je lui mande. Depuis que je lui ai écrit, j'ai eu des nouvelles du petit Walpole; sa lettre est du 7, il me mande que le jour de son retour n'est pas encore fixé, mais il reviendra, j'en suis fort aise. La disette de compagnie est grande, il s'en faut peu que je ne sois réduite pour mes soirées, à mademoiselle Sanadon , ce qui est bien triste. Je vous prie, mais je vous le demande en grâce, de lire : Im rivalité de r Angleterre et de la France. J'ose vous assurer que vous en serez parfaitement contente. Il n'y a encore que trois volumes, qui finissent à Charles-le-Bel et à Edouard IL 11 y en aura, dit-on , neuf. Cette lecture me charme.

Je vous envoie la lettre que j'ai reçue de Voltaire ; vous me la renverrez. J'y réponds très-succinctement. Je lui dis que je fais grand cas de la philosophie, mais fort peu de ceux qui n'en prennent que le masque, et qui, prêchant l'égalité et la liberté, sont les plus orgueilleux et les plus dominants des hommes; que, grâce à mon incapacité, je ne m'occupe point des événements présents ; que je lis peu des écrits qui paraissent; que je ne le reconnais point dans ceux qu'on lui attribue; que je vous envoie sa lettre; que j'espère qu'elle vous confirmera la continuation de son attachement et de sa reconnaissance pour vous et le grand-papa; que vous jouissez l'un et l'autre du respect et de la parfaite estime du public; que lui et moi nous devons l'emporter sur tout le monde dans nos sentiments pour vous, et que c'est ce qui fonde le plus notre fraternité, etc.

Adieu. Je vous quitte à regret, mais je vous reprendrai bientôt; M. de Lauzun ne peut tarder à partir.

11 faut que je vous dise un mot sur M. de Boufllers. On prétend qu'il est dans quelque embarras par rapport au régiment dont il avait l'inspection. Vous savez ce qui en est; que faut-il en croire? que faut-il en dire?

A Chanteloup, ce 12 mai 1771.

Vous n'aurez pas une moindre querelle avec moi, ma chère petite, pour m'avoir privée de la lettre que m'a écrite M. de Walpole, que vous ne l'avez eue avec lui pour avoir refusé de me l'envoyer. J'aurais été charmée de recevoir de lui-même des marques de son intérêt et de son amitié pour le grandpapa et pour moi, et d'avoir une occasion de lui marquer directement combien nous y sommes sensibles. Puisque vous m'avez fait perdre cette occasion , réparez du moins vos torts en lui exprimant tout ce que vous savez que nous pensons pour lui. Vous mériteriez bien , pour vous punir, que je ne vous envoyasse pas les Mémoires de Saint-Simon; mais comme M. Walpole partagerait la punition , je tâcherai de les obtenir pour le. temps qu'il sera à Paris, et ce ne sera qu'à lui que vous le devrez.

Je suis bien fâchée que la maréchale n'aille pas au mariage avec son petit bâton. Elle aurait eu vraiment l'air de la fée Lrgèle !

Je ne suis point étonnée que vous vous ennuyiez de tout ce qui se passe, de tout ce qu'on en dit, de tout ce qu'on en écrit. Je voudrais bien comme vous, qu'on trouvât le moyen d'égayer la matière. Mais je crois ce moyen fort difficile à trouver. 11 est permis de rire quand on vous chatouille , mais il est difficile de rire quand on vous coupe la tête, et M. le chancelier coupe la tête à notre constitution. Dans nos guerres civiles, il a pu arriver quelques accidents particuliers plus barbares pour ceux qui les éprouvaient, mais c'étaient des commotions passagères qui ne pouvaient entraîner que la ruine de l'un ou l'autre parti, sans bouleverser les lois fondamentales

de l'État, ce lien universel de la société. Que les protestants eussent triomphé du temps de la Ligue , nos tribunaux , nos magistrats, les droits respectifs de chaque citoyen seraient restés les mêmes ; que les Guises eussent réussi dans leur détestable projet, la France eût été gouvernée par une nouvelle maison; mais le gouvernement eût subsisté tel qu'il a été, en passant de la première race à la seconde, et de la seconde à la troisième \ les changements qui y sont arrivés ayant été insensibles, graduels, déterminés par la nécessité ou entraînés par les circonstances. Philosophiquement parlant, il est indifférent à une nation d'être gouvernée par tel ou tel individu. Cet individu n'est jamais qu'un représentant, à moins qu'il ne soit un conquérant ou un législateur, c'est-à-dire un fléau ou une divinité. Ce ne sont que les lois qui gouvernent réellement, parce que ce sont elles qui réunissent toutes les forces et tous les intérêts. Le plus coupable de tous les projets est celui de les détruire; le plus atroce des crimes est l'exécution de ce projet. Dans les guerres civiles, chacun était en action pour son compte, l'activité de l'âme ne lui permettait pas de se replier sur elle-même et de s'abandonner à la tristesse. L'effet de la suppression des lois doit être l'engourdissement total; nous n'avons rien à faire, nous ne pouvons que nous affliger! Voilà pourquoi nous étions en effet plus gais dans des secousses plus violentes; nous faisions; et celui qui fait, ne travaille que pour être bien; il espère le fruit de son travail. L'activité et Fespérance équivalent à la jouissance réelle. Aujourd'hui nous n'avons rien à faire , nous ne pouvons que sentir, craindre et gémir. Voilà une explication tout aussi ennuyeuse de votre tristesse que ce qui l'a produite. Je ne vous conseille pas de vous adresser à moi quand vous craindrez les

1. La hardiesse de ces idées prouve bien que la révolution était déjà commencée dans les esprits : l'institution monarchique est bien menacée , quand l'indifférence pour la dynastie et le rationalisme en fait d'hérédité commencent à se répandre ainsi!

vapeurs et que vous voudrez vous faire faire de la gaieté.

Guérissez-vous donc de la manie de me croire instruite, et dites-moi tout; car je ne sais rien. Je n'en sais pas plus, entre autres, sur le d'Aiguillon; mais je parierais bien avec vous qu'il aura les affaires étrangères , et par la seule raison que ce département n'est pas nommé.

Mes compliments au prince et à tous nos amis; vous me parlez de M. de Creiitz , et vous ne me parlez pas de la commission que je vous ai donnée pour lui, cela m'étonne.

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Paris, te jeudi 16 mai 1771.

Hier j'avais mille choses à vous mander, chère grand'maman. Je me désolais de ce qu'il n'y avait pas d'occasion. J'apprends à mon réveil , par la petite sainte, que le secrétaire du grand-papa part demain. Ne voilà-t-il pas que je ne trouve rien à écrire !

La fée Urgèle * n'a pas voulu paraître à la cour dans ce moment-ci. Elle se réserve pour Marly. On trouve son absence un peu longue, et on ne lui en sait pas gré. Je crois vous avoir mandé tous ses projets. Je crains pour elle qu'ils ne réussissent pas. Elle retomberait dans l'abîme des dettes. Je m'étais comme engagée d'aller passer les fêtes à son Port-à-Langlois. Mais au fait et au prendre, je ne saurais m'y résoudre. J'aime bien mieux y aller simplement souper. Je voulais faire l'essai d'être quelques jours hors de chez moi; c'était comme un échantillon sur lequel je voulais juger. Mais je trouve que j'aurais tort; il n'y a nul rapport d'être chez vous ou d'être ailleurs.

Je ne vis personne hier de la journée, qui arrivât de Ver-

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