Lettre du 23 novembre
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poue. » 11 est question ailleurs 1 d'une joyeuse orgie faite par la marquise du Châtelet avec cinq de ses amies dans un cabaret de Chaillot, à l'enseigne de la Maison Rouge. « Le souper, dit un ancien valet de chambre de madame du Châtelet, chargé de l'ordonner et de mettre les plats sur la table , commença fort tard , et avait quelque ressemblance avec ceux que Tibère faisait dans l'île de Caprée... Les convives étaient mesdames du Châtelet, de Meuse, de Boufflers, du Deffand, de Graffigny et de la Popelinière... Ces dames envoyèrent leurs gens souper, et restèrent à table jusqu'à cinq heures du matin , après quoi elles montèrent dans leurs voitures qui les attendaient, et revinrent chez elles... Je ne crois pas qu'elles se soient beaucoup amusées à cette fête ; ce qui me le ferait croire, c'est qu'elles ne l'ont pas recommencée. »
On lit encore dans le journal de Mathieu Marais, à la date du 7 septembre 1722, qu'elle obtint du régent « par ses intrigues, 6,000 livres de rente viagère sur la ville, qui valent mieux que tout le papier qui lui reste... Son mari Ta renvoyée, ajoute-t-il un peu plus loin ; il n'a pu souffrir davantage ses galanteries avec Fargis, autrement Delrieu, fils du partisan Delrieu, dont on disait qu'il avait tant volé qu'il en avait perdu une aile... Ce Fargis était un des courtisans du régent, et de ses débauches. »
Malgré tout cela, on peut dire encore que madame du Deffand est une des jeunes femmes relativement ménagées par la chronique contemporaine. Peut-être sa personne fut- •elle même, à tout prendre, moins déconsidérée de son vivant que ne Test aujourd'hui sa mémoire. C'est surtout la postérité, qui donne volontiers dix ou vingt amants aux femmes
1. Voltaire et madame du Châtelet, révélations d'un serviteur attaché à leur personne, manuscrit et pièces inédites. Paris, Dentu, 18G3.
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qui en ont eu un ou deux ! un certain nombre d'attentifs se prescrit toujours auprès d'une jeune femme à la mode, lis ressemblent à des zéros, qui décuplent la valeur du chiffre primitif, et qui n'en ont pas par eux-mêmes, quand on ne peut k-5 joindre à une unité. Pour madame du Deffand, il n'est guère possible de douter de l'unité tout au moins. Walpole dit dans une lettre à son ami le poète Gray, qu'elle fut un moment la maîtresse du régent. Ailleurs, il parie de quinze jours... La question de temps importe peu. Le fait ne se trouve mentionné dans aucun Mémoire contemporain; mai-* Walpole pouvait l'avoir appris de madame du Deffand elle-même, et savait évidemment h quoi s'en tenir. Une circonstance assez singulière pourrait faire soupçonner la nature de ses rapports avec Voltaire, au moins à une certaine époque. Leur liaison date de 1722 ou 1723; car. dans une lettre de 17G8, Voltaire lui dit : « Je vous suis attaché depuis plus de quarante-cinq ans... » Toute correspondance cesse cuire eux vers 173/i, et c'est à peu près le moment où commence la vie quasi conjugale de Voltaire avec madame du Chàtelet. Cette correspondance reste interrompue pendant quatorze ans, et ne recommence, en 1749, qu'à la mort de cette même madame du Cluttelet, par un billet de Voltaire à madame du Deffand, pour lui faire part de cette mort. On remarque la môme lacune dans la correspondance d'abord très-intime entre Voltaire et Fonnont. Q.iand elle recommence, le ton de l'intimité a cessé entre eux, et Fonnont avait dans l'intervalle pris une grande place dans celle de madame du Defland.
Quoi qu'il en soit, on peut dire que plus ou moins compromise par le nombre de ses galanteries, madame du Deffand ne fut jamais complètement déconsidérée. Moins soutenue par une grande situation personnelle que la
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maréchale de Luxembourg par exemple, et tant d'autres, qui gardèrent ou parvinrent à reconquérir à la fin de leur vie une grande existence , après une jeunesse signalée par un public dévergondage et de grands scandales, elle paraît avoir compris de bonne heure la nécessité de compter avec l'opinion, et de se ménager en respectant des convenances, à la vérité, bien peu. sévères. Elle aimait l'ordre, et en mettait dans sa conduite comme dans l'administration de sa fortune, u J'ai été toute ma vie, dit-elle quelque part1, dans le cas de m'établir ou de me maintenir, et dans la nécessité d'avoir un appui. Je l'ai toujours cherché dans l'amitié!... » Pour une jeune femme de ce temps-là, un pareil calcul de prudence humaine, c'était presque de la sagesse. On n'était pas difficile au xviii6 siècle. Du reste, peut-être ne serait-il pas juste d'attribuer uniquement à un pur et froid calcul une prudence de conduite qui pouvait tenir dans une certaine mesure à de bons instincts, à un reste de goût pour la vertu. C'est sans doute un retour sur elle-même qui lui faisait dire: « La jeunesse ordinairement n'est pas corrompue. Ses fautes sont moins criminelles, parce qu'elles ne sont pas réfléchies , ni de propos délibéré. Les agréments de la figure lui tiennent lieu de bon sens et d esprit , mais toutes les liaisons qu'on peut former avec la jeunesse ne tiennent qu'aux sens, et c'est peut-être tout ce qu'il y a de réel pour bien des gens. Je crois avoir remarqué sans me tromper que ceux qui dans leur jeunesse n'ont eu que des affections de ce genre perdent toute existence dans leur vieillesse; ils ne tiennent à rien, et leur âme est pour ainsi dire un désert, quoiqu'ils soient environnés de connaissances, de parents et d'amis; je plains ces gens-là, ce
i. Lettre du 7 octobre 1771, à Walpole.
NOTICE
n'est pas leur faute. Nous sommes tels que la nature nous a faits. On peut peut-être, et c'est un peut-être, régler sa conduite, mais non pas changer ses sentiments ni son caractère1. »
Ce qui est certain, c'est que madame du Deffand valait mieux que la plupart de ses amies. Une des premières avec qui on la trouve en rapport est madame de Prie, qu'elle allait souvent visiter en 1725, à Courbépine en Normandie, où madame de Prie était exilée. Celle-là était simple dans le vice, comme dit Duclos, cachant sous un voile de naïveté la fausseté la plus dangereuse, sans la moindre idée de la vertu, mot pour elle vide de sens; digne en tout point de ces belles et honnêtes dames dont parle Brantôme, avec l'ambition de plus, car elle voulait gouverner l'État, et l'a en effet gouverné pendant deux ans, jusqu'à la disgrâce de monsieur le Duc. Elle était fille de Berthelot de Pleneuf, homme d'affaires allié aux familles les plus distinguées et les plus considérables de la finance, ruiné par la chambre de justice... et trop heureux de racheter sa vie en rendant un argent mal acquis2. Rien de plus délicieusement joli que cette jeune femme quand elle partit pour Turin en 1714, avec son mari qui venait d'y être nommé ambassadeur. Elle avait à peine quinze ans, une taille déliée, au-dessus de la moyenne, une figure, un air de nymphe; le visage délicat, des yeux un peu chinois, mais vifs et gais, la physionomie la plus fine et 'la plus distinguée, tous les dons que sait exploiter la coquetterie !... un esprit délié et qui allait à tout; étourdie, avec de la présence d'esprit. Son mari, dont les affaires étaient depuis longtemps fort en désordre, se trouva bientôt tout à fait
*■> 1. Lettre;* Walpole, du 5 juillet 1707. 2. Mémoires du président Héoault.
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ruiné; il imagina alors d'envoyer madame de Prie en France, pour solliciter quelque pension qui le mît en état de subsister... Envoyer une jeune femme de dix-huit ans solliciter!... on sait ce que cela veut dire... Elle entra de bonne foi dans les vues de son mari, et visa au plus haut, mais ne put réussir auprès du régent. Monsieur le Duc devint amoureux d'elle, et lui sacrifia madame de Sabran. Mais il était si laid, sa figure si repoussante, que le marché fut difficile à conclure. Ses amis la décidèrent pourtant, c'est toujours le président Hénault qui parle, et elle finit par se résigner... mais se dédommageait sans scrupule avec d'autres, de son sacrifice. Causant un jour avec madame du Deffand, elle se plaignait très-amèrement de monsieur d'Alincourt. « Je ne vous conseille pas, lui dit cette dernière, de donner trop d'éclat à vos plaintes!... — Pourquoi donc?... — C'est que le public interprète fort mal les plaintes entre gens qui se sont aimés!... — Comment, est-ce que vous croyez aussi comme les autres que j'ai été bien avec monsieur d'Alincourt?... — Mais, sans doute, » répond madame du Deffand, et voilà madame de Prie h se récrier contre cette calomnie, à donner mille raisons pour s'en justifier... Madame du Deffand écoutait trèsfroidement cette apologie... « Vous n'êtes pas convaincue?... — Non!... — Mais sur quoi donc jugez-vous que monsieur d'Alincourt a été mon amant?... — C'est que vous me l'avez dit!... — Vraiment!... je l'avais oublié, » répond tranquillement madame de Prie.
Elle mourut empoisonnée de sa façon, dit d'Argenson. Mais ce qu'elle n'avait pas prévu, ce furent les douleurs inexprimables de ses derniers moments, si bien que la plante de ses pieds était tournée derrière, et il ajoute à propos de je ne sais quel bruit qui courait, qu'elle s'était don-
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née au diable : « Voilà, pour ceux qui le sauront, de quoi faire songer à ces pactes avec le diable, où il vient à l'heure convenue vous tordre le cou... et dire qu'à elle ce furent les jambes!... » Madame du Deffand, parlant d'elle plus tard, dans une lettre à Walpole, dit qu'elle mourut tout simplement « du regret de ne plus gouverner l'État!... » 11 parait cependant que ces dames savaient se distraire. « Étant à Courbépine avec madame de Prie, qui y était exilée, dit encore madame du Deffand1, nous nous envoyions tous les matins un couplet l'une contre l'autre; j'en avais reçu un sur un air dont le refrain était : tout va cahin caha!... elle l'appliquait à mon goût; je lui fis ce couplet, qui est absolument du genre des vers de Chapelain, auteur de la Pucelle :
Air : Quand Moïse fit défense.
Quand mon goût au tien contraire, De Prie, te semble mauvais, De l'ccrevisse et sa mère Tu rappelles le procès.
Pour citer gens plus hal»iIos, Nous voyons dans l'Évangile, Que paille en l'œil du voisin Choque plus que poutre au sien.
A peu près à la même époque (en 1725), la correspondance de Voltaire nous montre madame du Deffand au château de la Rivière-Bourdet, dans les environs de Rouen, chez la présidente de Dernière. « Je m'imagine, écrit-il h celle-ci, que vous faites des soupers charmants... » et il parodie, en les appliquant à ces deux dames qui passaient pour gourmandes, ces jolis vers de Voiture à Anne d'Autriche :