‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 4)Chapitre 19 sur 128 · Nous possédons l'original autographe · texte numérisé non relu

Nous possédons l'original autographe

SUR MADAME DU DEFFAND. xxxix

férence à tout le monde, celui que vous souhaitez... Mais il vous faudra montrer un peu plus dans la journée. Si vos voyages à Paris devaient être longs et fréquents , je crois qu'on serait peiné de garder au grand château un appartement souvent vide. C'est à quoi on se résout difficilement... Madame la duchesse du Maine vous assure qu'elle vous aime autant que jamais, et vous donnera l'appartement que vous souhaitez... Si au grand château vous ne paraissez que le soir, et que vous soyez beaucoup à Paris, on vous en saura très-mauvais gré , ne fût-ce que le mauvais exemple de faire sa volonté dans cette enceinte... » Madame du Deffand n'était pas femme à accepter, vis-à-vis qui que ce soit, cette attitude de complaisante à laquelle se résignent parfois pour être , et surtout pour paraître de la maison , les personnes d'un caractère moins indépendant , et d'une situation relativement moindre. Madame de Staal, que la distinction de son esprit et de ses sentiments n'avait pu cependant sortir tout à fait des rangs de la domesticité, ne comprenait pas qu'on pût traiter aussi légèrement sa princesse !

Au milieu de cette petite cour de Sceaux , trônait avec une frivolité majestueuse, comme pour parodier les magnificences de la cour du grand roi, la petite-fille du grand Condé, Louise-Bénédicte de Bourbon, la divine Ludovise, la femme du monde peut-être en l'honneur de laquelle il a été dépensé le plus de petits vers et de madrigaux ; tour à tour déesse et bergère, dont Lamothe, au dire de Fontenelle, prétendait être amoureux. On conférait en grande solennité a madame du Deffand l'ordre de la Mouche à miel *, et on tenait cour d'amour, comme au moyen âge.

1. Voir les couplets composés à cette occasion par le président Hénault. La duchesse du Maine était grande maltresse de cet ordre , dont la devise tirée de

Quand la pensée se reporte de cette cour de Sceaux avec m futilités prétentieuses et son marivaudage à la trame toujou passablement grivoise, sur l'hôtel de Rambouillet, avec composé majestueux de ses conversations, sa recherche qui] tessenciée de sentimentalité pure, on est Trappe du caractèi différent des deux siècles et de la vérité de cette obseï vation, que le mauvais goût de la décadence est bien pii que celui du premier âge. La duchesse du Maine se plaisa à se voir ainsi entourée, moins pour jouir de l'esprit dt autres que pour faire briller le sien. « J'aime beaucoup 1 société, disait-elle avec une naïveté de princesse; tout I monde m'écoute, et je n'écoute personne! » Madame d Deiïand , au contraire, savait écouler, qualité aussi rai peut-être, même alors, que celle de bien dire. Personne n s'entendait mieux qu'elle a faire causer, à mettre en mou vement et en valeur tout ce qui l'entourait. Aussi le cheva lier d'Aydie, grand chasseur, la comparait-il à un bo chien qui fait lever beaucoup de gibier.

Ce fut probablement à Sceaux que madame du Deffan fit connaissance ou du moins se lia intimement avec le pré sident Hénault, l'un des hommes les plus recherchés dans I bonne compagnie de ce temps-là, et d'habitudes moin sérieuses que ses écrits , que ceux du moins par lesquel il est aujourd'hui connu, car il en a composé de moin graves que son fameux Abrégé chronologique. » Vollair a dit de lui : « Les femmes l'ont pris bien souvent pou un ignorant agréable ; les hommes en us pour un sa vant!... » Un jour de la Saint-Charles Borromée, sa fête madame de Jonsac, sa nièce, lui offrit un ananas avec c compliment :

n faisait allusion à

SUR MADAME DU DEFFAND. xli

Lorsqu'on l'Inde je pris naissance, Je ne me doutais pas qu'un jour, Je dusse être offert par l'amour A l'Anacréon de la France.

On a quelque peine à joindre aujourd'hui le souvenir d'Anacréon avec celui du président Hénault. Ses contemporains le classaient moins sérieusement que n'a fait la postérité : « Je trouve dans le Méchant, de Gresset, dit le marquis d'Argenson, des études de caractère faites d'après nature... Pasquin est le président Hénault, bonne caillette, quoique avec l'esprit des belles-lettres 1... » L'amour des lettres était du reste héréditaire dans cette famille. L'oncle du président, frère de sa mère, Charles Ponthon, associé de Crozat dans les armements et fort riche, fut l'ami de Boileau, et laissa en mourant une pension viagère de 2,000 livres à Charles de Moncheux, connu sous le nom de Delolme, l'auteur du Boleana. Son père, Jean Remy, avait été fermier général et lié avec tous les hommes célèbres de son temps. « Il eut part, j'en suis fâché, dit dans ses Mémoires le président, à plusieurs mauvaises brochures qui parurent dans le temps contre les tragédies de Racine. Mais il faut le pardonner à ses liaisons avec les Corneille. » C'est lui qui donna à Molière, pour jouer le Malade imaginaire, la robe de chambre et le bonnet de nuit d'un M. de Foucault, son parent, « original fort chagrin et redouté dans sa famille... »

Né en 1685, élevé aux Jésuites, le président Hénault était entré en 1700 aux Oratoriens, avec l'intention de se vouer à la carrière ecclésiastique. Au bout de deux ans, il s'aperçut que la vocation lui manquait, et prit son congé.

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