Correspondance littéraire, 15 juillet
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que nous avons souvent supprimés ou fort abrégés. La duchesse de Choiseul fait, sous ce rapport, une exception. Aussi est-ce à l'abbé Barthélémy qu'on s'adresse pour avoir des nouvelles de la grand9 maman; et celui-ci répond d'une manière tellement circonstanciée qu'il est difficile de ne pas être étonné parfois de le voir si bien informé. Les premières lettres de madame du Deffand au président Hénault, pendant ce voyage à Forges, la peignent bien déjà telle qu'elle se montrera plus tard dans toutes ses correspondances, plus romanesque qu'elle ne se l'avoue à elle-même, ou du moins qu'elle n'ose l'avouer aux autres; moins dépourvue de sensibilité, de chaleur de cœur, qu'on ne l'en accuse généralement; mais exigeante, chagrine, ennuyée surtout, et moins incapable d'aimer passionnément que furieuse et découragée de ne trouver personne, pas même elle, qui lui paraisse mériter d'être aimée ainsi : « Lorsque je remarque en vous un grain de sentiment vrai, lui écrit-elle, il fait en moi le miracle du grain de l'Évangile... il transporte les montagnes, mais rarement me laissez-vous jouir de cette illusion... Je vais être longtemps sans vous voir; j'en suis plus fâchée que je n'en veux convenir avec moi-même... Vous m'êtes aussi nécessaire que ma propre existence, et je préfère être avec vous à être avec tous les gens que je vois. Ce n'est pas une douceur que je prétends vous dire, c'est une démonstration géométrique que je prétends vous donner... Tout ce que je vous conseille, c'est de profiter pleinement de mon absence, d'être bien aise avec vos amis. Pour moi, je suis fâchée de ne vous point voir; mais je supporte ce malheur avec une sorte de courage, parce que je crois que vous ne le partagez pas beaucoup, et que tout vous est égal ; et puis je songe que je ne vous tyranniserai pas pendant deux mois. Écrivez-moi seulement de longues
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lettres, pleines de détails sur l'état de votre santé. Je vous passerai de n'être pas si exact sur vos amusements. Vingthuit lieues d'éloignement sont un rideau trop épais pour prétendre voir à travers. De plus, j'ai mis ma tête dans un sac comme les chevaux de fiacre; ainsi, dites-vous bien que vous avez la clef des champs, et ne craignez pas que je veuille jamais la reprendre; comme vous avez un passepartout, j'en connais toute l'inutilité... »
Ce n'est assurément ni la sécheresse, ni l'indifférence que trahissent malgré elle ces expressions, et l'on est tenté de croire qu'elle ne se jugeait pas très-bien, quand elle ajoute un peu crûment: « Je n'ai ni tempérament, ni roman... » — « Je vous en plains beaucoup, lui répond brutalement le président , et vous savez comme un autre le prix de cette perte, car je crois vous en avoir entendu parler... » 11 lui débite à son tour de singulières douceurs, et ne *se cache pas du plus naïf égoïsme : « A vrai dire, je commence à m'ennuyer déjà beaucoup, et vous m'êtes un mal nécessaire ; il y aurait bien de la métaphysique à faire sur cela; mais vous ne l'aimez pas mieux que la politique. Ce qu'il y a de vrai, c'est que l'idée de la liberté m'est beaucoup plus chère que la liberté même, et que dans le temps où je suis avec vous avec le plus de plaisir, la pensée que je ne serais pas le maître de n'y être pas, si j'avais autre chose que je crusse devoir faire et qui me fût plus agréable, cette pensée trouble mon bien-être. Cela revient à ces deux vers admirables de Comélie que vous trouvez si mauvais :
Et no pouvant souffrir la honto d'un lien, Il voudrait ôtre enfin libre de n'aimer rien !
... « Ce qui m'a diverti, lui dit-il dans une lettre du
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8 juillet1, c'est la relation d'un voyage à Limoges, écrite par M. de Sainte-Aulaire en forme de lettres en 1663, c'est-à-dire il y a soixantè-dix-neuf ans, je vous assure qu'il y a de jolies choses. Ces lettres sont adressées à mademoiselle de la Force... » Il paraît aujourd'hui certain que ces lettres adressées à mademoiselle de la F..., et où il y a en effet de jolies choses, sont de La Fontaine, et écrites par lui à sa femme Marie Héricart, laquelle n'étant pas de bonne maison, n'avait pas droit, dans les bizarres usages de ce temps-là, au titre de madame, et que son mari lui-même devait n'appeler que mademoiselle, sous peine de se donner un ridicule 2 Elles sont imprimées dans les œuvres complètes de La Fontaine, et un ouvrage qui fait autorité, la vie de La Fontaine, par Walckenaër, ne laisse à ce sujet aucun doute. Mademoiselle de la Force était parente du marquis de Sainte-Aulaire. Les initiales de son nom purent tromper les contemporains, et leur faire supposer que les lettres étaient adressées à cette étrange demoiselle qui ne l'était ni plus ni moins que madame de La Fontaine... il reste assez singulier cependant, que le président Hénault, qui voyait sans doute souvent à Sceaux M. de Sainte- Aulaire, lequel vivait encore à la date de cette lettre (il n'est mort qu'au mois de décembre suivant), ait pu lui attribuer ainsi un ouvrage qui n'était pas de lui.
Madame du Deffand avait fait le voyage et s'était établie pendant son séjour à Forges avec madame de Pecquigny s, plus tard duchesse de Chaulnes, singulière personne, dont elle a tracé un si fin et spirituel portrait :
2. Voir à ce sujet un petit livre amusant, intitulé : Satires sur les femmes bourgeoises qui se font appeler madame, par le chevalier D... (de Nisard ), Lahaye ,
3. Michel-Ferdinand-d'Albert d'Ailly, né en 1744. Appelé d'abord le vidame
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« L'esprit de madame la duchesse de Chaulnes est si singulier, qu'il est impossible de le définir; il ne peut être comparé qu'à l'espace ; il en a pour ainsi dire toutes les dimensions, la profondeur, l'étendue et le néant, il prend toutes sortes de formes, et n'en conserve aucune. C'est une abondance d'idées toutes indépendantes Tune de l'autre, qui se détruisent et se régénèrent perpétuellement. 11 ne lui manque aucun attribut de l'esprit, et Ton ne peut dire cependant qu'elle en possède aucun. Raison, jugement, habileté, on aperçoit toutes ces qualités en elle; mais c'est a la manière de la lanterne magique ; elles disparaissent à mesure qu'elles se produisent. Tout l'or du Pérou passe par ses mains sans qu'elle en soit plus riche; dénué de sentiments et de passions, son esprit n'est qu'une flamme sans feu et sans chaleur, mais qui ne laisse pas de répandre beaucoup de lumières... »
Dans ses lettres au président Hénault, madame du Deffand traite assez mal cette compagne de voyage : « Oh ! mon Dieu, qu'elle me déplaît! elle est radicalement folle... elle mange comme un singe; ses mains ressemblent à leurs pattes, elle ne cesse de bavarder, sa prétention est d'avoir de l'imagination et de voir toutes choses sous des faces singulières. Comme la nouveauté des idées lui manque, elle y supplée par la bizarrerie de l'expression sous prétexte qu'elle est naturelle... Son âme est comme les chambres de cabaret, il ne lui faut de tapisseries que des enluminures...» — « Je vous conseille, répond avec bien du bon sens le président, de ne demander à son caractère que ce qui s'y trouve, et comme vous êtes sûre que les intentions sont
d'Amiens, puis duc de Pecquigny, puis duc de Chaulnes après la mort de son père, en 1744; avait épousé, en 1734, Anne-Josèphe Bonnier de la Mousson, fille du trésorier des États du Languedoc. Il la laissa veuve en 1769.
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bonnes, de passer Pécorce qui ressemble assez à du maroquin du levant. » Autant qu'on en peut juger par une lettre que madame de Chaulnes adresse quelques années après i au président Hénault, elle n'en était pas moins, malgré ses bizarreries, une personne fort aimable et de beaucoup d'esprit, mais sans grande considération, et n'y tenant guère. Helvétius fut pendant quelque temps son amant en titre. Du reste elle eut en amour plus d'une affaire. C'est à elle que l'on reprochait d'avoir pris dans sa vieillesse pour amant un jeune financier de vingt-cinq ans : « Une duchesse n'a jamais plus de trente ans pour un bourgeois ! . . . » répondait -elle avec assurance... Son mari avait moins d'esprit qu'elle. On raconte qu'il l'avait fait peindre en Hébé, et ne savait sous quel costume faire faire son propre portrait pour servir de pendant : « Faites-vous peindre en Hébété!... » lui dit un jour mademoiselle Quinault. Devenue veuve, madame de Chaulnes fit pourtant le sacrifice de ce titre de duchesse auquel elle attribuait de si précieux avantages, pour épouser en secondes noces M. de Giac, conseiller du roi, maître des requêtes, surintendant honoraire de la maison de la reine. M. de Giac était homme de peu, comme on disait alors. Aussi après ce mariage inégal, appelait- on l'ex-duchesse « la femme à Giac. » Elle en riait la première. Sénac de Meillan a fait d'elle deux portraits; elle mourut au mois de décembre 1782, fort âgée.
Revenue des eaux de Forges, madame du Deffand reprit à Paris ses habitudes et ses relations. Elle avait cessé d'habiter avec son frère, trésorier de la Sainte-Chapelle, et logeait alors rue de Beaune, dans une petite maison où devait plus tard mourir Voltaire. Des soupers dont la bonne