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SUR MADAME DU DEFFAND. i\
mer, le teint noir, rouge, échauffé, la bouche plate, les dents clair-semées et extrêmement gâtées. Voilà la figure de la belle Emilie, figure dont elle est si contente qu'elle n'épargne rien pour la faire valoir. Frisure, pompons, pierreries, verreries, tout est à profusion. Mais comme elle veut être belle en dépit de la nature, et qu'elle veut être magnifique en dépit de la fortune, elle est souvent obligée de se passer de bas, de chemises, de mouchoirs et autres bagatelles.
« Née sans talent, sans mémoire, sans imagination, elle s'est faite géomètre pour paraître au-dessus des autres femmes, ne doutant pas que la singularité ne donne la supériorité. Le trop d'ardeur pour la représentation lui a cependant un peu nui. Certain ouvrage donné au public sous son nom, et revendiqué par un cuistre, a semé quelques soupçons ; on en est venu à dire qu'elle étudiait la géométrie pour parvenir à entendre son livre. Sa science est un problème difficile à résoudre ; elle n'en parle que comme Sganarelle parlait latin devant ceux qui ne le savaient pas. Belle, magnifique, savante, il ne lui manquait plus que de devenir princesse; elle l'est devenue, non par la grâce de Dieu, ni par celle du roi, mais par la science. Ce ridicule lui a passé comme les autres. On la regarde comme une princesse de théâtre, et l'on a presque oublié qu'elle est femme de condition. On dirait que l'existence de la divine Kmilie n'est qu'un prestige. Elle a tant travaillé à paraître ce qu'elle n'est pas, qu'elle ne sait plus ce qu'elle est en effet. Ses défauts mêmes ne lui sont peut-être pas naturels. Ils pourraient tenir à ses prétentions : son impolitesse et son inconsidération, à l'état de princesse; sa sécheresse et ses distractions, à celui de savante; son rire glapissant, ses grimaces et ses contorsions, à celui de jolie femme. Tant de
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prétentions satisfaites n'auraient cependant pas suffi pour la rendre aussi fameuse qu'elle voulait l'être; il faut, pour être célèbre, être célébrée. C'est h quoi elle est parvenue en devenant maîtresse déclarée de M. de Voltaire. C'est lui qui la rend l'objet de l'attention du public et le sujet des conversations particulières. C'est à lui qu'elle devra de vivre dans les siècles à venir. En attendant, elle lui doit ce qui fait vivre dans le siècle présent... »
Quand ce portrait, écrit avec une amertume et une crudité d'expressions qui ne se remarquent dans aucun autre de ceux qu'a tracés la même plume., commença à courir le monde, ou il eut beaucoup de succès, « madame du Deffand, dit Thomas, me rappelle cette naïveté d'un médecin de ma connaissance : Mon ami tomba malade, je le traitai; il moumt, je le disséquai /... i » Du reste, cette aigreur et cette malveillance pour madame du Chatelet trouveraient peut-être leur explication dans la conjecture dont nous avons parlé plus haut, sur les rapports antérieurs de madame du Deffand avec Voltaire.
La perte de madame de Staal 2 rendit le concours de madame du Deffand plus que jamais nécessaire pour entretenir le mouvement et l'activité dans la petite cour de Sceaux, elle y passait souvent plusieurs semaines de suite. « Vous vous établissez donc tout à fait à Sceaux avec d'Alembert, lui écrit Formont... » Cependant, plus indépendante de position, de fortune, d'esprit et de caractère surtout que madame de Staal, elle n'était pas sans trouver parfois un peu onéreuse cette assiduité obligatoire que Voltaire, pour lui-même apparemment moins susceptible, lui rappelle plus tard dans une lettre écrite de Postdam : « Savez-vous bien
i. Correspondance de Grimm, t. IX, page 321. 2. En i750.
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que vous étiez des esclaves à Sceaux et à Anet; oui, des esclaves, en comparaison de la vraie liberté que Ton goûte à Postdam, avec un roi qui a gagné cinq batailles!... » C'est probablement pour échapper un peu à cet esclavage qu'elle voulut avoir un établissement convenable, et, quittant son petit appartement de la rue de Beaune, elle en prit dans le couvent de Saint-Joseph, rue Saint-Dominique, un plus considérable, qu'elle paraît avoir mis tous ses soins à meubler avec une certaine* élégance. « Je vous vois d'ici dans cet appartement, lui écrit de Constantinople le comte des Alleurs, admirant la moire et les nœuds couleur de feu! Je vous révère d'aimer la propriété ; vous méritez d'avoir du bien, non-seulement par le bon usage que vous en faites, mais par l'ordre avec lequel vous le conduisez... » Elle donne, dans une de ses lettres à Walpole, le chiffre exact de ses revenus, qui se montaient à 33,000 livres de rente, et seraient loin de pouvoir suffire aujourd'hui à l'état de maison qu'elle s'était arrangé. Son nouvel établissement lui permit d'ouvrir un salon qui bientôt compta dans la société de Paris. Quelques années plus tard, en 4753, la mort de la duchesse du Maine la rendit complètement à elle-même et à ses amis. Ses soupers du lundi furent bientôt fort à la mode. La bonne chère et la conversation y attirèrent du monde, et ce salon devint un des centres de la bonne compagnie.
Le couvent de Saint-Joseph, aujourd'hui le ministère de la guerre, devra tenir sa place dans une histoire qui reste à écrire, celle des salons de Paris *. Madame du Deffand l'a habité pendant vingt-sept ans, et mademoiselle de Lespi-
1. M. Rœderer Ta commencée dans un charmant travail : Histoire de la Société polie.
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nasse pendant dix; Madame de Genlis, que Ton appelait alors la comtesse de Lancy, occupait en même temps, avec sa mère, un appartement dans l'intérieur, et ce fut ià que se négocia son mariage. Sous le règne précédent, madame de Montespan, protectrice de la maison qu'elle avait fondée. y venait de temps à, autre faire de dévotes retraites dont les intervalles étaient moins édifiants. C'est encore là que le Prétendant, après sa sortie de prison, trouva un asile, et vécut caché pendant trois ans,' dans les conditions les plus bizarres et les plus romanesques. Enfermé le matin chez madame de Vassé, il en sortait le soir par un escalier dérobé, et on l'introduisait mystérieusement dans l'alcôve de mademoiselle Ferrand, femme distinguée par son esprit, fort k la mode, qui recevait beaucoup de monde, et dont la société ne soupçonnait pas la présence d'un tel auditeur. Le prince assistait ainsi, à l'insu des interlocuteurs, à des conversations intéressantes dont souvent, sans s'y mêler, il faisait les principaux frais. La nuit il changeait encore une fois de retraite, et oubliait ses malheurs auprès de la princesse de Talmont, qui occupait aussi un appartement à Saint-Joseph.
L'aspect des lieux n'a guère moins changé que les habitants depuis celte époque. Madame du Defiand logeait dans la partie gauche du bâtiment, voisine de l'hôtel de Brienne, aujourd'hui l'hôtel du ministre, et dans le même appartement qu'avait occupé madame de Montespan, dont on voyait encore les armes sur la plaque de la cheminée. Les habitués les plus intimes étaient alors avec le président Hénault, d'Alembert, « son petit ami, » comme l'appelle le baron Scheffer, qu'elle se donna beaucoup de mouvement pour faire arriver à l'Académie. Il avait pour concurrent l'abbé de Boismont, dont la duchesse de Chaulnes appuyait vive-
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ment la candidature, et qui prétendait avoir été toute sa vie à la chasse du ridicule, à quoi un plaisant répondait: « L'animal s'est retourné et a imprimé sa griffe sur le chasseur. » L'abbé de Boismont 4 obtint neuf voix contre quatorze données à d'Alembert. Quand, pour prix de son actif concours, madame du Deffand voulut obtenir de la complaisance de ce dernier quelques éloges dans V Encyclopédie en faveur du président Hénault et de son Abrégé chronologique, elle n'y put parvenir. L'ouvrage cependant obtint un succès énorme quand parut, en 17Û4, la première édition. Il fut traduit dans toutes les langues, même en chinois. D'Alembert persista toujours à n'en parler que froidement. « Dieu et vous, ou vous-même toute seule, répondit-il à ses plus vives instances, ne me feront pas changer de langage. » Ce ne fut pas, du reste, le seul acte d'ingratitude qu'elle ait eu à lui reprocher. Quelques années plus tard la haine devait remplacer entre eux l'amitié. Il est juste de remarquer que de toutes les personnes avec qui elle a été en rapports d'affection et d'intimité, d'Alembert est le seul avec qui elle se soit jamais brouillée.
Pont de Veyle et Formont lui furent plus fidèles. Le premier, fils de madame de Ferréol, frère aîné de d'Argental, et neveu de madame de ïencin, était, pour madame du Deffand, un ami d'enfance. Elle écrit à Walpole le 5 juillet 1767 : « Je l'aime beaucoup ce Pont de Veyle, il m'a toujours été fidèle, et c'est peut-être la seule personne dont je n'aie jamais eu occasion de me plaindre. Nous nous connaissions il y a cinquante ans... » Et dans une lettre du 13 février de la même année à M. Craufurt : « Pont de Veyle est toujours mon meilleur ami; il pratique l'amitié
1. L'abbé de Boismont fut reçu un peu plus tard, en 1755, à la place dfr M. Boyer, évêque de Mirepoix.
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sans la sentir, c'est quelque chose... » A en croire madame du Deffand, égoïste, ennuyé, il n'était pas sans quelques rapports de caractère avec elle, ce qui rend plus singulière la persévérance de leur intimité ; car, dans le monde, on se plaît par les contrastes plus que par les ressemblances. Du reste, d'autres le jugeaient plus favorablement. C'était le favori de sa mère qui témoignait peu de tendresse aux autres membres de la famille. « Philosophe sans affiche, ami fidèle et constant, recherché de tout le monde et assorti à toutes les sociétés... 4 » — « C'est un très-bon garçon qui a de l'esprit et de la finesse dans l'esprit, qui est aimé et qui mérite de l'être... mais sa santé est fort délicate, je crains que nous le perdions; je dis cela le cœur serré, car c'est la plus grande perte que je puisse faire. Il a toutes les qualités les plus essentielles, beaucoup de mérite et d'esprit; ses procédés à mon égard sont d'un ange... » dit de lui mademoiselle Aïssé 2.
Grimm rapporte sous ce titre : Idée des liaisons de Paris, un prétendu dialogue entre les deux amis : « — Pont de Veyle!... — Madame!... — Où éles-vous?... — Au coin de votre cheminée... — Couché les pieds sur les chenets comme on est chez ses amis?... — Oui, madame. — Il faut convenir qu'il est peu de liaisons aussi anciennes que la nôtre... — Cela est vrai !... — Oui, cinquante ans passés... et dans ce long intervalle pas un nuage, pas même l'apparence d'une brouillerie... — C'est ce que j'ai toujours admiré... — Mais, Pont de Veyle, cela ne viendrait-il pas de ce qu'au fond nous avons toujours été fort indifférents l'un pour l'autre?... — Cela se pourrait bien, madame!... » Rien n'est assurément moins conforme à cette plaisanterie