LA DUCHESSE DE CHOISEUL A LÉVBQUE D'ALAIS
1« avril 1793.
a Je vous rends fidèlement votre propriété, monseigneur ; je ne puis trop vous remercier de me l'avoir prêtée. Je ne connaissais pas une seule des lettres de l'abbé 4, elles m'ont enchantée. Quelle gaieté, quelle imagination, quelle fécondité ! C'est le monde sur la pointe d'une aiguille ; c'est tout de rien, c'est une véritable création. Je vous recommande surtout celle du rêve des lampes de la fin de 73. Ces lampes, dans toutes leurs situations, représentent le palais de la mémoire , les unes resplendissantes de lumière , les autres entourées de vapeur qui en éclipse l'éclat ; d'autres éteintes, mais susceptibles d'être rallumées ; d'autres, enfin, cassées ; c'est en vain qu'on veut les remplir d'huile ; l'huile s'échappe. Quel ingénieux apologue ! Hélas ! hélas ! Ce palais de la mémoire est le tableau de notre vie ; nous ne vivons que dans le passé. Le plus près de nous est resplendissant de lumière (bonne ou mauvaise, car toute lumière n'est pas celle du soleil). A mesure qu'il s'éloigne, il s'entoure de nuages, jusqu'à ce qu'enfin nous l'ayons perdu sans retour. Le présent fugitif n'est rien pour nous ; c'est le mercure qu'on ne fixe pas ; et l'avenir n'existera peutêtre pas, et c'est cependant dans son futur contingent que nous bâtissons. Nous ne vivons donc en effet que dans le passé ; il est le magasin de toutes nos idées par la mémoire. Celui qui naîtrait au présent serait la statue de l'imagination. C'est avoir bien de l'esprit d'avoir envisagé la mémoire sous cet aspect, et bien de l'imagination de nous l'avoir présentée sous cette image.
SUR MADAME DU DEFFAND. vu
« Les lettres de madame du Deffand ont pour elles le charme du naturel, les expressions les plus heureuses, et la profondeur du sentiment dans l'ennui. Pauvre femme ! elle m'en fait encore pitié. Mais il y a peu de.mouvement, parce que tous les événements qui étaient hors d'elle n'étaient rien pour elle. En effet, il ne pouvait plus y avoir d'événements pour une femme de son âge. Ainsi ses lettres se ressentent un peu de la monotonie de quelqu'un qui ne parle que de ses sentiments, et qui en parle toujours à la même personne. Cependant l'abbé m'a assuré, monseigneur, qu'elles vous avaient intéressé, et je me suis fait un plaisir de vous faire l'hommage de celles que j'avais d'elle. Elles sont à vous, comme celles que l'abbé vous a données. Quant aux miennes, quand il me les a rendues, je n'ai pas imaginé qu'il y eût un autre usage à en faire que de les brûler, et elles allaient en effet être livrées aux flammes, lorsqu'il m'a dit que vous les désiriez ; j'ai été étonnée, mais j'ai cru devoir me soumettre. Je les ai relues , pour en corriger les fautes d'orthographe les plus honteuses. En les lisant, j'ai trouvé qu'elles étaient d'une raisonneuse, de sorte que j'ai été bien plus étonnée encore en apprenant qu'elles vous plaisaient. Puisque cela est, monseigneur, elles sont aussi à vous, d'autant plus que vous serez toujours à temps d'en faire l'usage que j'en voulais faire. Mais en attendant , je vous prie qu'elles ne soient que pour vous, par mille raisons, et entre autres parce que vous y retrouverez des traces d'anciennes tracasseries dont les acteurs vivent encore , et qu'il ne faut pas réveiller. A propos de ces tracasseries, il faut que je me sois corrompue depuis , car en lisant mes grandes colères, je me suis trouvée bien douce. Mais ce que j'ai regretté, monseigneur, c'est que vous n'ayez pas partagé ces joies du paradis ; véritablement du paradis, car
vin NOTICE
elles coulaient de source, et c'est pour cela qu'il n'y a rien à en dire. Quand vous serez établi dans votre nouvelle maison, je vous prêterai, si vous voulez, les chansons dont il est parlé dans ces lettres. »
Aucun des inconvénients dont s'inquiétait encore en 1793 madame de Choiseul ne peut plus être aujourd'hui à craindre. 11 n'y a plus à tenir compte des tracasseries de la société du xvme siècle. Cette société a maintenant disparu tout entière, hommes et choses. Elle appartient à l'histoire, et tout ce qui peut contribuer à la faire mieux connaître mérite d'être soigneusement recueilli. A ce titre, cette correspondance présente un véritable intérêt. Elle nous transporte et nous fait vivre au milieu de toute la bonne compagnie de ce temps-là. On peut dire qu'elle est au xvin' siècle ce que la correspondance de madame de Sévigné est au xvne. Source d'instruction d'autant plus précieuse pour l'histoire de cette société, que les Mémoires, très-nombreux au xvift et au xvne siècle, semblent tarir tout à coup dans les premières années du xvine. Dangeau s'arrête en 1722, Saint-Simon en 1723. Depuis cette époque jusqu'à la Révolution française, on n'a plus guère, sauf les Mémoires récemment publiés du duc de Luynes, lesquels commencent en 1735 et vont jusqu'en 1758, que des recueils d'anecdotes plus ou moins authentiques, des autobiographies écrites comme celle de Marmontel, par exemple, avec une préoccupation toute personnelle, pour l'édification de ses enfants ! — c'est lui qui l'annonce — ou par des personnes appartenant, comme madame d'Épinay, à quelque société particulière, à une coterie, plutôt qu'au grand monde, celui qu'on est convenu d'appeler la bonne compagnie. C'est la bonne compagnie pourtant qui, à toutes les époques, mais surtout alors, est le plus curieuse à étudier, à bien con-
SUR MADAME DU DEFFAND. ix
naître. Les classes bourgeoises et populaires ont toujours à peu près les mêmes mœurs, le même caractère. On s'y presse, on s'y pousse pour en sortir, pour monter un échelon ; c'est le mouvement, plus ou moins fébrile, plus ou moins contenu par les institutions. Les classes supérieures de la société en représentent au contraire et en doivent défendre le principe conservateur. Or le caractère propre du xvme siècle, c'est que les rôles s'y trouvent intervertis. On répète souvent que le malheur de nos générations actuelles, c'est d'avoir perdu le respect. Il est bon de le constater, c'est au xviii6 siècle que s'est perdu, le respectable, et par la faute de ceux à qui en est plus spécialement confié dans le monde le précieux dépôt. Jamais l'estime publique n'a été plus unanimement refusée à ceux que leur situation acquise ou conquise classait aux premiers rangs. Sans parler du roi lui-même, deux des figures principales de ce temps-là sont assurément Voltaire et le duc de Richelieu. Quels sentiments inspiraient-ils l'un et l'autre à leurs contemporains?... « Le caractère de Voltaire dégoûtera toujours de ses talents... » écrit à madame du Deffand M. des Alleurs1. — « ... Qu'il est pitoyable, ce Voltaire! qu'il est lâche !... il fait pitié et dégoût !... il a toujours été poltron sans danger, insolent sans motif, et bas sans objet... » dit la duchesse deChoiseul. — «... Ce grand poëte est toujours à cheval sur le Parnasse et sur la rue Quincampoix 2... » dit d'Argenson. Grimm, Dalembert, Marmontel, sa livrée elle-même, ne parlent pas de lui dans de meilleurs termes. On riait de ses finesses, qui ne trompaient personne, à l'occasion d'une foule de pamphlets, quelquefois odieux, dont il niait effrontément d'être l'auteur. On se moquait de sa vanité,