‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 4)Chapitre 4 sur 128 · Mémoires de d'Argenaon , Janvier · texte numérisé non relu

Mémoires de d'Argenaon , Janvier

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de ses ridicules ; ses plus fervents admirateurs disaient de lui : « Il faut l'encenser et le mépriser!... Ils ne se faisaient aucune illusion sur sa valeur morale, et jugeaient très-sévèrement son caractère. — Quant au duc de Richelieu, ce roi de Pélégance et de la mode, la déconsidération, même dans le monde le plus frivole, alla pour lui jusqu'au mépris, et à la fin de sa vie, jusqu'au ridicule. On peut le dire, le trait saillant de l'histoire du xvme siècle, c'est l'avilissement de toutes les aristocraties ; elles ne s'en sont pas relevées. Cet élément nécessaire manque aujourd'hui encore à l'équilibre de notre société. C'est de ce temps -là que date dans nos mœurs publiques cet amour si ombrageux et si jaloux de l'égalité, que nos lois ont sagement consacré , mais que la passion exagère et exalte jusqu'à la haine de toutes les supériorités; sentiment fâcheux, et qui n'a pas été sans influence sur nos fréquentes révolutions.

On trouve dans les Mémoires de Marmontel une amusante anecdote qui prouve bien que le mauvais exemple est venu d'en haut, que les conservateurs naturels de la société ont les premiers failli à leur mission, en se faisant esprits forts, en s affranchissant des pratiques religieuses, de toutes ces lois qui maintiennent la discipline dans les esprits, et dont les lois humaines ne devraient être que les échos. — Il raconte sa détention à la Bastille , où on l'avait mis pour s'être fait une affaire avec le duc d'Aumont. Le duc de Choiseul, M. de Sartines lui voulaient du bien , et les ordres étaient donnés pour qu'il y fût traité avec beaucoup d'égards. Aussi, quelques heures après son arrivée, deux geôliers chargés d'un dîner qu'il croit être le sien, entrent, mettent le couvert et se retirent en silence. Marmontel se met à table et mange de bon appétit, servi par son domestique, à qui on avait permis de partager sa détention. C'était un ven-

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dredi , le dîner était maigre , mais fort bon ; il en donne le menu avec complaisance. Comme il se levait de table et que son domestique allait s'y mettre à son tour, car il y avait encore à dîner pour lui dans ce qui restait , voilà les deux geôliers qui rentrent avec des pyramides de nouveaux plats dans les mains , de beau linge , de l'argenterie et un dîner gras, tranche de bœuf, chapon bouilli, etc.. « Monsieur, lui dit le domestique, vous avez mangé mon dîner, trouvez bon que je mange le vôtre !... » On aurait cru manquer d'égards pour un Monsieur, en lui faisant faire maigre un vendredi. C'était bon pour son valet.

Pour revenir à madame du Deffand , elle s'est toujours maintenue dans le beau monde; elle y a occupé, à toutes les époques de sa vie, une grande place. Elle a toujours été en relations d'intimité avec les personnes les plus considérables de la cour, la duchesse du Maine, les maréchales de Luxembourg et de Mirepoix, enfin, dans les dernières années de sa vie , avec madame Necker, dont elle appréciait l'esprit, et dans le salon de qui elle commençait à prendre des habitudes. Elle toucherait encore à notre génération par un autre personnage illustre, et dont l'illustration nous transporte dans un monde séparé par un abîme de ce monde où elle-même a vécu, s'il était possible d'admettre, l'authenticité de quelques lettres à elle adressées par Voltaire, en faveur d'un jeune homme qu'il demande la permission de lui présenter, « dont les parents, dit-il, sont mes amis particuliers, je ne dirai pas de cœur, vous savez qu'on n'en a pas, mais que j'aime et estime fort... Issu d'une des meilleures familles de ce pays...; cela n'a pas quinze ans; il a beaucoup entendu parler de vous, et pour cela il n'est pas nécessaire d'avoir l'âge de Mathusalem... » Le jeune

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homme était Benjamin Constant. Les lettres sont datées d'avril (25) — auguste (9), 1774. Benjamin Constant n'avait pas alors plus de sept ans, s'il est né, comme le dit la Biographie universelle et comme cela paraît bien certain, en 1767. Ces lettres, au nombre de quatre, publiées séparément en 1837, ne se trouvent dans aucune collection des lettres de Voltaire; l'éditeur anonyme dit les avoir acquises, après la mort de Benjamin Constant, d'une personne à qui elles avaient élé léguées, et invite ceux qui désireraient constater l'authenticité à prendre connaissance des originaux chez M. Chevillard père, notaire, rue du Bac, 15. Nous avons vainement cherché à profiter de l'invitation , et n'avons pu retrouver la trace d'un notaire de ce nom , ni à l'adresse indiquée, ni ailleurs *.

1. L'authenticité est pour nous d'autant plus difficile à admettre, que nous possédons l'original d'une lettre autographe, bien authentique, celle-là, écrite par Benjamin Constant âgé de dix ans, datée de Bruxelles, le 14 août 1777. C'est une lettre d'enfant, mais si amusante, que nous croyons pouvoir la donner ici :

« Mon cher grand-papa, j'ai été bien malade, j'ai eu la coqueluche pendant deux mois, ensuite de la langueur. Je suis fort bien à présent et j'en veux faire usage pour répondre à votre lettre. Je suis bien triste de la mon de ma chère grand'maman. Je l'aimais beaucoup; j'aurais voulu lui plaire, mais il est bien naturel qu'elle ait préféré mes cousins, comme mon papa me le marque. Je sais bien que je n'ai pas fait tout ce que je devais; ma tête va toujours avant mon cœur. Mes chères tantes auront été bien affligées de la perte d'une si bonne mère; je voudrais bien leur dire que je les plains : mon cher grand -papa, dites-le-leur pour moi, en les assurant que je les aime de tout mon cœur. Je prie ma chère tante Pauline de continuer à m'aimer, malgré mou éloignement et tous mes défauts ; j'ai bien l'envie de m'en corriger; si j'écoutais ce qu'on me dit, je le ferais; mais les passions, mon cher grand-papa, les passions !... Je suis bien en peine de papa, par ce temps si chaud, il est dans une mauvaise garnison, bien malsaine; je voudrais être à sa place , et qu'il fût ici. Je suis parfaitement heureux. On est content de moi; il est vrai qu'on a tant de bonté qu'il est impossible que je sois méchant. Cependant il faut que j'avoue que mes affaires ne vont pas tant bien : mes progrès sont lents, je ne m'applique pas assez, je me le reproche; mais le matin je fais des projets et le long du jour des sottises. Comment se porte ma chère tante de Villars? Je sais qu'elle a été très -malade; j'en suis inquiet, je voudrais lui écrire, mais je n'ose, je barbouille, je deviens timide, je ne compte plus sur l'indulgence des personnes que j'aime, et je chéris tendrement ma tante de

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Enfin, pour n'omettre aucun des noms qui l'introduisent en quelque sorte dans les salons du xi\e siècle, et font pour nous presque une contemporaine de madame du Deffand, née sous Louis XIV, dont les premières amies furent madame de Prie, mademoiselle Aïssé, madame de Staal, citons encore madame de Genlis qui lui fut présentée en 1776, et qui donne sur elle quelques détails dans ses Mémoires. « Je restai, dit-elle, deux ou trois heures avec elle, et j'écoutai presque toujours. Elle me parla de l'ancien temps, de la cour, de madame la duchesse du Maine... et me promit de me montrer une autre fois plusieurs petits manuscrits et beaucoup de lettres de l'impératrice de Russie... »

Madame du Deffand, de son côté, parle de madame de Genlis dans une de ses dernières lettres à Walpole, en lui annonçant comme une nouveauté agréable, d'un style excellent et d'une moralité très-utile, quatre volumes de comédies de madame de Genlis. « Il y a, ajoute-t-elle, une sorte de parenté entre elle et moi. Son mari est du même nom qu'avait feu ma mère... » Le mari de madame de Genlis, compris dans la proscription des girondins , fut le dernier de cette famille illustrée dans ses différentes branches sous les noms de Puisieux et de Sillery. — Mais il est temps de donner quelques détails biographiques sur madame du Deffand elle-même et sur les personnes de son intimité dont les noms reviennent le plus souvent dans les lettres qu'on va lire.

Marie de Vichy-Chamrond était née en 1697, un an

Villars. Dites-le-lui bien pour moi , mon cher grand -papa. Je voudrais bien que mon papa m'eût laissé à Lille; je me souviens encore d'y avoir été si heureux, et sous les yeux de ma tante , Je me serais bien mieux conduit et bien mieux formé qu'ici. Adieu, mon cher grand-papa, felix faustusque sis! Voilà du latin; en français je vous dirai que je vous aime bien. Benjamin. »

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après la mort de madame de Sévigné; elle donne elle-même la date de sa naissance dans une lettre à Walpole * : « C'est aujourd'hui le jour de ma naissance, je n'aurais jamais cru voir Tannée 1777. Quel usage ai-je fait de tant d'années? Cela est pitoyable! Qu'ai-je acquis, qu'ai-je conservé?... » Elle avait alors quatre-vingts ans. On ne sait pas le lieu de sa naissance. A Auxerre, suivant la biographie de Feller; peut-être au château de Chamrond, sur la paroisse de Saint-Julien de Cray, dont MM. de Vichy-Chamrond étaient coseigneurs , et qui fait aujourd'hui partie de l'arrondissement de Charolles (Saône-et-Loire 2).

Son père était Gaspard de Vichy-Chamrond, d'une bonne maison de Bourgogne, et qui ne paraît pas avoir fait parler de lui en aucune circonstance ; sa mère Anne Brulard, fille du premier président au parlement de Bourgogne. Elle eut pour marraine, son aïeule maternelle, Marie de Bouthillier de Chavigny, veuve du premier président Brulard, et femme, en secondes noces, de César-Auguste, père d'Étienne-François , duc de Choiseul , d'où la plaisanterie qui revient à chaque page dans ces lettres, du nom de grand' maman, donné par madame du Deffand à la duchesse de Choiseul, bien plus jeune qu'elle, et qui aurait pu être sa petite-fille. « Le duc de Choiseul, las de sa misère, dit Saint-Simon, à l'année 1699, épousa une sœur de l'ancien évêque de Troyes et de la maréchale de Clérembault, fille de Chavigny, secrétaire d'État. Elle était veuve de Brulard, premier président au parlement de Dijon, et fort riche. Quoique vieille, elle voulut tâter de la cour et du tabouret; elle en trouva un à acheter et le prit... » Madame du Deffand avait connu sa grand'mère la duchesse de Choiseul. Elle

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