Mémoires du comte de S 'gur
La mort du marquis du Deffand1, qu'elle n'avait bablement pas revu depuis leur tentative infructueux réconciliation en 1732, lui donna un peu plus d'aïs sous le rapport de la fortune, mais n'ajouta rien à sa lit» Elle continua à recevoir, à donner à souper ; puis un t jour, au mois d'avril 1752, sans qu'on puisse bien comp dre pourquoi, l'ennui la prend. Elle se sent triste, ist malheureuse au milieu des amis qui l'entourent, quitte c société dont le mouvement, la vie semblaient si conform ses goûts et à ses habitudes d'esprit, pour s'en aller ton à ['improviste chez son frère, en Bourgogne, annonçant 1 tention de s'y fixer pour toujours. Dans sa corresponda avec Voltaire, elle rappelle plus tard cette fantaisie, et écrit qu'elle aurait été le voir alors, si elle avait pers dans son projet de s'établir en province. Elle explique peu plus longuement à Walpole la singulière tentation renoncer à Paris : o La sorte d'humiliation qui tient à l'ab don m'est insupportable, lui dit-elle... C'est un point fixe < j'ai dans la tête, une espèce de folie, qui me fit aller il vingt-cinq ans en province, où je passai une année entière. Recherchée, entourée comme elle l'était, on ne co prend guère cependant qu'elle souffrît de l'abandon. T ses amis essayèrent vainement de la retenir, et, quand < fut partie, malgré tous leurs efforts de dissiper par le lettres les vapeurs à l'obsession desquelles elle avait céd « Vous ne faites pas assez d'usage, lui écrit l'un d'eux, < forces et des lumières de votre esprit... Il faut tenir têt ses ennemis, dissimuler avec de faux amis, et regarder hommes comme une fausse monnaie avec laquelle on laisse pas d'acheter de l'amusement et de la distraction...
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n'y a pas de plus grande folie que d'être malheureux! Vous m'avez envoyé des jérémiades, je vous renvoie un sermon !. ..» « Vous me paraissez triste jusqu'à la mort, lui écrit à son tour d'Alembert ; mais de quoi ? Pourquoi craignezvous de vous retrouver chez vous ? Avec votre esprit et votre revenu, pouvez-vous y manquer de connaissances? Je ne vous parle pas d'amis, je sais combien cette denrée-là est rare ; mais avec un bon souper, on a qui on veut , et si on le juge à propos, on se moque encore après de ses convives !... » Il est curieux de comparer cette philosophie avec celle du siècle précédent : « Je ne comprends pas, écrivait madame de Sévigné à Bussy, qu'on puisse avoir un moment de repos en ce monde, si on ne regarde Dieu et sa volonté ; avec cet appui , dont on ne saurait se passer, on trouve la force de supporter les plus grands malheurs1. » Voilà les consolations que Notre-Dame de Livry, comme Walpole appelait madame de Sévigné, aurait données à madame du Deffand , et c'étaient bien les seules propres à la soutenir dans la cruelle épreuve dont elle était menacée, une cécité qui devint bientôt complète et la plongea, suivant son énergique expression, dans un cachot éternel. Voltaire et ses amis n'avaient à lui offrir, au lieu de cela, que de galants madrigaux :
La perte des yeux de Thémire Affligerait moins son esprit, Si les choses qu'elle entend dire Valaient celles qu'elle nous dit.
« ... Ils étaient autrefois bien brillants et bien beaux, ces yeux-là !... Pourquoi faut-il qu'on soit puni par où l'on
1. Lettre de madame de Sérigné à Bussy, le jour des Rois, 1089.
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a péché, et quelle rage a la nature de détruire ses plus b< ouvrages ! »
Ou des encouragements comme ceux-ci :
Ce monde est un amas d'horreurs, De coupables eL de victimes !
Des maux passés le souvenir Et les terreurs de l'avenir Seraient un poids insupportable.
Dieu prit pitié du genre humain; Il le créa frivole et tain Pour le rendre moins misérable.
Entre ces gentillesses et le fameux axiome : Dieu, t le. mal, il n'y a en vérité de différence que dans l'aco pagnement ; la musique est la même. Madame du Defta et c'est par ce côté qu'elle intéresse, n'était pas à la haul de celle philosophic-là. Malheureusement elle n'avait davantage l'intelligence de la véritable. Elle n'apporta ne trouva chez son frère les dispositions qu'il fallait pour créer un intérieur de famille. « Je n'ai, écrit-elle un jou la duchesse de Choiseul, que la spéculation des vertus d vous avez la pratique. » Bientôt elle s'ennuya de cette tranquille, elle quitta le château de Chamrond , essaya s'établir a Màcon, réduite à la société de l'évêque, pui Lyon, auprès du cardinal de Tcncin, qu'elle connais depuis longtemps, mais sans se trouver tolérablement ni part, comprenant qu'il lui serait impossible, comme le avaient prédit ses amis, de devenir jamais provinciah annonçant son retour a Paris pour l'année suivante. C pendant le séjour qu'elle fit alors en Bourgogne, qu'elle connaissance avec mademoiselle de Lespinasse, dont la se trouve ensuite associée, sinon assujettie à la sienne, p danl dix années.
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Mademoiselle de Lespinasse était fille naturelle de la comtesse d'Albon, de qui le comte de Vichy, frère de madame du Deffand, avait épousé la fille légitime. M. Beuchot, dans une note de la correspondance de Voltaire1, désigne le cardinal de Tencin comme le père de mademoiselle de Lespinasse. 11 n'est fait mention nulle part ailleurs de cette prétendue paternité. Quoiqu'elle fût portée sur les registres de la paroisse comme enfant légitime d'un bourgeois de Lyon, dont le nom lui fut donné, le secret et toutes les circonstances de sa naissance étaient bien connus dans la province ; et comme elle était née après le mariage de la comtesse d'Albon, peut-être aurait-elle pu, après la mort de celle-ci, faire admettre en justice son droit à partager la fortune avec les enfants légitimes. Quoique la délicatesse de ses sentiments dût à cet égard rassurer la famille , le comte et la comtesse de Vichy paraissent n'avoir pas été sans inquiétude. Moins par tendresse que par méfiance et pour la mieux surveiller, ils voulurent la garder auprès d'eux au château de Chamrond. Elle s'y trouvait depuis quatre ans, chargée de l'éducation des enfants (ses neveux), traitée sans bienveillance, et dans une position assez équivoque, lorsque madame du Deffand y arriva, ne tarda pas à l'apprécier, et forma le projet de se l'attacher comme une compagne qui lui sauverait l'ennui de la solitude. Avant de mettre ce projet à exécution, elle crut devoir consulter la duchesse de Luynes « comme une personne de qui elle se faisait un devoir de dépendre ; » elle l'informe de l'opposition qu'y mettent son frère et sa belle-sœur ; « quoique leurs raisons n'aient aucune apparence de justice , le désir de conserver la paix lui fait attacher du prix à obtenir leur consentement, et réclamer à cet effet l'intervention de madame de Luynes.
L'existence de cette fille n'est d'aucun danger pour 1 madame de Vichy, et s'il y avait quelque inconvénii craindre d'elle, son séjour près de madame du Deflandest cisémcnt ce qui devrait le plus les rassurer... Au reste. a fait de son mieux pour témoigner a ses parents l'amii la confiance qu'ils étaient en droit d'attendre d'elle. 1 la province rendra témoignage de ses attentions pour qu'elle se louait de tout, se conformait à leurs usages ; de causer de l'embarras dans leur maison, ses domesti leur étaient plus utiles que les leurs propres. Si le mé lentement qu'ils ont de lui voir prendre cette fille leui oublier aujourd'hui ces bons procédés, c'est une fant dont elle a le droit à son tour de ne tenir aucun con
La duchesse de Luynesla remercie de cette consultai « dont il n'y a que votre cœur qui eût besoin, lui dit-el En général, il y a beaucoup d'inconvénients a s'atta une complaisante. Les commencements en sont d'ordir merveilleux, mais souvent l'ennui et le dégoût vienn D'abord, on le dissimule, puis il se fait sentir avec ai tume. Au surplus, c'est à vous ii bien peser toutes les sons. M. et madame de Vichy ne m'en ont rien écrit ; conclus que cela ne leur tient pas trop au cœur... » La i devait justifier ces sages conseils. Pendant cette nége tion. mademoiselle de Lespinasse s'était retirée à Lyon, < un couvent. Madame du Dcfland, avant de se rcmettr route pour retourner à Paris, lui écrit de venir l'y rejoin l'avertit de la position qui lui sera faite à Saint-Joseph la manière dont elle devra s'y conduire ; mais elle Fen{ surtout a se bien examiner encore avant de s'engager < une vie très-sérieuse, et de contracter cette espèce mariage avec une personne aigrie, susceptible, difficile ;
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se peint telle qu'elle se voit et telle qu'elle est en effet, avec ses qualités et ses défauts, .. « Si vous me connaissez bien, lui dit-elle , vous ne devez pas avoir d'inquiétude sur la façon dont je traiterai votre amour-propre. Mais il faudra vous en rapporter à la connaissance que j'ai du monde. Si Ton croyait d'abord que vous fussiez établie auprès de moi, on ne saurait, quand même je serais une bien plus grande dame, de quelle manière on devrait traiter avec vous ; les uns pourraient vous croire ma propre fille, les autres ma complaisante..., et sur cela faire des commentaires impertinents... Le moindre artifice et même le plus petit art que vous mettriez dans votre conduite avec moi me serait insupportable. Je suis naturellement méfiante, et tous ceux en qui je crois de la finesse me deviennent suspects au point de ne pouvoir plus prendre aucune confiance en eux. J'ai deux amis intimes, qui sont Formont et d'Alembert ; je les aime passionnément, moins par leurs agréments et par leur amitié pour moi que par leur extrême vérité... Il faut donc vous résoudre à vivre avec moi dans la plus grande vérité et sincérité , ne jamais user d'insinuation ni d'exagération ; en un mot, ne jamais perdre un des plus grands agréments de la jeunesse, qui est la naïveté. Vous avez beaucoup d'esprit, vous avez de la gaieté , vous êtes capable de sentiments ; avec toutes ces qualités vous serez charmante tant que vous vous laisserez aller à votre naturel et que vous serez sans prétention et sans en tortillage... »
Ses propositions furent acceptées avec reconnaissance, et toutes choses ayant été bien convenues entre ces deux dames, madame du Deffand se mit en route pour Paris, où il lui tardait de se retrouver établie. Elle avait annoncé son retour à d'Alembert. « La vie que je mènerai vous conviendra, j'espère, lui écrit-elle ; nous dînerons souvent ensemble
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(êle à tête, et nous nous confirmerons l'un l'autre dar résolution de ne faire dépendre notre bonheur que de n> mêmes. Je vous apprendrai peut-être à supporter hommes, et vous m'apprendrez k m'en passer. » Eli trouva venu à sa rencontre au château du Boulay, < M. d'Iïéricourt *, où elle s'am'ta quelques jours. Dar courant de novembre 1753, elle avait rouvert son sait Saint-Joseph. Mademoiselle de Lespinasse , qui vint la joindre au mois d'avril ou de mai de l'année suivante, l'i depuis lors à en faire les honneurs. Celle-ci occupait petite chambre donnant sur la cour, et ou quelque com du ministère de la guerre travaille aujourd'hui, ne se d tant pas probablement que de hautes notabilités du sti dernier se sont, pendant plusieurs années, donné tous jours, de cinq à six heures, rendez-vous dans son bure On a malheureusement peu de détails sur les dix ann que ces deux dames passèrent ensemble, et sur les ( constances qui ont amené leur séparation. Le différend s'éleva entre elles est difficile à juger, quoique les rapp teurs n'aient pas manqué au procès. Presque tous ci damnent madame du Deffand ; mais leur impartialité ci paraître suspecte, car ils appartiennent en général à coterie philosophique dont elle n'était pas, qu'elle appel la livrée de Voltaire, et qu'elle s'inquiétait fort peu de méi ger. Sans doute elle était difficile à vivre ; elle-même reconnaît et s'en accuse souvent; elle en avait, on l'a 1 prévenu franchement sa compagne avant de se l'attach On serait donc porté il lui supposer tous les torts, si les l<
1. Bt!nignc-Ji,ritno du Tronasct-d'Hi'rkourl , marquis du Boulay, intcndaii la marine à Marseille, puis a Toulon. Il est ennnu par la correspondance de i dame de Simiani: , petite-fille du madame de Srvignt'. La terre du Boulay fut gèe en marquisat en sa faveur, par lettres patentes enregistrée! au parlement l'aria, le 17 janvier 17*0.
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très de mademoiselle de Lespinasse, publiées en 1811, ne la faisaient connaître, elle aussi, comme une personne inconstante et passionnée , au point que , d'après ses propres aveux, l'ami même qui s'était entièrement dévoué à elle fut en droit de lui reprocher la dissimulation et l'ingratitude. Quoi qu'il en soit, Grimm, Marmontel, Laharpe, parlent des griefs que madame du Deffand imputait à sa dame de compagnie. Il paraît, s'il faut en croire Marmontel, que le principal était d'attirer dans son petit appartement les habitués du salon, avant l'heure ordinaire où il s'ouvrait pour les recevoir, et de les détourner ainsi à son profit. D'Alembert surtout , que madame du Deffand , quand il entra dans le monde « en qualité de prodige , » avait attiré , captivé , et qui en était venu plus tard « à l'aimer à la folie, » c'est luimême qui nous l'apprend , d'Alembert , « son petit ami , » quelque dévoué qu'il fût encore à sa vieille amie, ne fut pas fâché sans doute de voir rompre ses tête-à-tête avec elle par une personne de vingt-deux ans, bien faite, et d'un visage agréable avant que la petite vérole l'eût gâté, dont l'esprit et le charme demeurèrent toujours incomparables. Madame du Deffand s'en plaignit avec amertume, reprocha aigrement à mademoiselle de Lespinasse sa trahison. Celleci se plaignit à son tour de manque d'égards , de mauvais procédés ; plusieurs scènes , qui paraissent avoir été fort vives, précédèrent la rupture. Laharpe raconte dans sa Correspondance littéraire^ que mademoiselle de Lespinasse, au désespoir, voulut s'empoisonner et prit soixante grains d'opium, qui ne lui donnèrent pas la mort, mais la jetèrent dans des convulsions épouvantables dont ses nerfs demeurèrent toujours fort affaiblis. Il ajoute que, croyant n'en pas revenir et voyant au pied de son lit madame du Deffand qui fondait en larmes, elle lui dit seulement : « Il est trop
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tard, madame. » Elle en revint pourtant et témoigna le désir de rentrer en grâce. Madame du Deffand fut inflexible et ne lui pardonna jamais. « Je ne puis consentir à vous revoir sitôt, lui écrit-elle pour la dernière fois, et je ne saurais croire que ce soient des sentiments d'amitié qui vous le fassent désirer. Il est impossible d'aimer ceux dont on sait qu'on est détesté, abhorré, etc., etc., par qui F amourpropre est sans cesse humilié, écrasé, etc., etc. Ce sont vos propres expressions et la suite des impressions que vous receviez depuis longtemps de ceux que vous dites être vos véritables amis. Ils peuvent l'être, en effet, et je souhaite de tout mon cœur qu'ils vous procurent tous les avantages que vous en attendez, agréments, fortune, considération, etc. Que feriez-vous de moi aujourd'hui ? Ma présence ne vous serait pas agréable. Elle ne servirait qu'à vous rappeler les premiers temps de notre connaissance, les années qui l'ont suivie, et tout cela n'est bon qu'à oublier... »
Mademoiselle de Lespinasse ne parla jamais de son ancienne protectrice après leur rupture, qu'avec une grande réserve et fit toujours profession de respect et de reconnaissance pour elle 4. En quittant Saint-Joseph, elle se retira d'abord dans un petit appartement, rue Saint-Dominique, au coin de la rue de Belle -Chasse, pour lequel la maréchale de Luxembourg, qui ne cessa pas de la voir, lui donna un mobilier complet. Elle y vécut seule pendant quelque temps. Une modique somme d'argent qu'elle avait reçue de sa mère mourante composait alors toute sa fortune. On découvrit seulement après sa mort que, pendant ses dernières années, madame Geoffrin lui faisait une pension de 1,000 écus. D'Alembert 2 étant bientôt après tombé