Confessions, liv. u
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adroitement, elle soutenait la conversation, la ranimait, la variait à son gré, l'entretenant toujours générale et sans la laisser languir jamais, « Pour porter à ce point l'art de la conversation, beaucoup d'esprit et une grande souplesse de caractère ne lui auraient pas suffi; il fallait avoir été à même d'exercer ce talent de bonne heure et de le former par l'usage du monde. C'est ce qu'elle avait pu faire auprès de madame du Deffand *... » Dévouée uniquement au soin de conserver ses habitués, elle leur avait sacrifié tous ses goûts. Jamais elle n'allait au spectacle ni à la campagne; ou lorsqu'il lui arrivait, par grand hasard, de faire exception à cette règle , c'était un événement dont tout Paris était instruit à l'avance. On était certain de la trouver chez elle tous les jours, de cinq à six heures du soir.
Il paraît que rien ne peut se comparer à l'ascendant qu'elle prit sur d'Alembert, et pas un Savoyard de Paris n'était chargé de plus de courses, de commissions fatigantes que n'en faisait chaque matin pour elle le dictateur de toutes les académies. Encore n'est-ce pas tout ce qu elle en exigeait. « Confident de la belle passion qu'elle avait prise pour un jeune Espagnol, M. de Mora, il était chargé de tous les arrangements qui pouvaient favoriser cette intrigue, et lorsque son heureux rival eut quitté la France, c'était lui qu'on obligeait d'aller attendre au bureau de la grande poste l'arrivée du courrier, pour assurer à la demoiselle le plaisir de recevoir ses lettres un quart d'heure plus tôt... » On sait aujourd'hui que M. de Mora n'était pas le seul rival heureux du complaisant d'Alembert; il l'apprit lui-même quelques moments avant la mort de son amie, qui lui fit alors sa confession entière, et il ne se résigna pas sans peine à cette longue mystification. Au reste, bien que
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la place que tenait en dernier lieu M. de Guibert dans le cœur de mademoiselle de Lespinasse fut un mystère , personne n'ignorait que d'Alembert ne remplissait pas ce cœur à lui tout seul. On fut persuadé, dans sa société, qu'elle mourait victime d'une passion malheureuse, et c'était, disait-on, la cinquième ou la sixième qu'elle avait eue dans sa vie !
Malgré la démoralisation profonde de cette société, on a de la peine à comprendre qu'une personne tenant une pareille conduite fût encore comptée, jusqu'à un certain point considérée dans la bonne compagnie. Comment s'en étonner cependant , puisqu'en lisant aujourd'hui ces lettres où la passion a un accent si douloureux et si vrai, on éprouve plus d'affectueuse et sympathique pitié que de répugnance et de dégoût? Tant il est vrai que Pégoïsme , et surtout l'égoîsme satisfait, est le seul vice irrémédiablement insociable, le seul qui condamne celui qui en est atteint à l'isolement, et lui ôte tout droit à l'indulgence. Mademoiselle de Lespinasse était malheureuse et dévouée; elle était surtout aimante, et les frais qu'elle faisait pour tout le monde tenaient moins, quoi qu'on en ait dit, de la politesse apprise que de la bienveillance naturelle. Personne, peut-être, n'a jamais eu autant d'amis et « chacun d'eux en était aimé comme s'il eût été le seul à l'être. Jamais on n'a eu plus d'activité ni plus de plaisir à obliger. Elle inspirait tant de confiance qu'il n'y avait personne qui, au bout de quinze jours de connaissance, ne fût prêt à lui conter l'histoire de sa vie, » Après avoir perdu cette compagne, d'Alembert alla occuper au Louvre le logement qu'il y avait comme secrétaire perpétuel de l'Académie. « Le désordre et l'anarchie qui se mirent dans le parti des philosophes, après la mort de mademoiselle de Lespinasse et la paralysie de madame Geof-
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frin 1, dit Grimm, prouvent combien la sagesse de leur gouvernement avait prévenu de maux, combien elle avait dissipé d'orages, et surtout combien elle avait sauvé de ridicules. Jamais, sous leur respectable administration, nous n'eussions vu toutes les scènes auxquelles la guerre de la musique a donné lieu ; jamais ! »
De tous les amis de madame du Deffand, d'Alembert fut le seul qui rompit complètement avec elle à l'occasion de mademoiselle de Lespinasse; quelques autres restèrent fidèles à la première, et conservèrent leur place dans son intimité, sans se brouiller avec la seconde, comptant même toujours parmi ses habitués; la comtesse de Boufllers entre autres, celle que madame du Deffand appelle « Vidote du Temple, » à cause de son intimité avec le prince de Conti qui habitait le Temple en qualité de grand prieur de Tordre de Malte; et le président Hénault, qui, à soixante-dix ans. peut-être même, suivant Laharpe, parce qu'il avait soixantedix ans, proposa, dit-on, à mademoiselle de Lespinasse de l'épouser !... En apprenant sa mort, en 1776 2 : « Elle aurait bien du, dit froidement madame du Deffand, mourir seize ans plus tôt, je n'aurais pas perdu d'Alembert! »
Le 23 mai 1776, elle écrit à Walpole : « Mademoiselle de Lespinasse est morte cette nuit. C'aurait été un événement pour moi autrefois. Aujourd'hui, ce n'est rien du tout... » Du reste, dans ses lettres les plus intimes à Walpole ou à la duchesse de Choiseul, elle ne parle que rarement de la demoiselle ou de d'Alembert, et toujours avec une réserve de bonne compagnie qui contraste avec la grossièreté injurieuse à laquelle se laisse aller d'Alembert toutes les fois que dans sa correspondance avec Voltaire il