‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 4)Chapitre 33 sur 128 · Le 23 mai · texte numérisé non relu

Le 23 mai

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est question de celte ancienne amie. Par un testament que madame du Deffand trouve « ridicule, » mademoiselle de Lespinassc laisse à M. de Vichy, qu'elle qualifie son neveu, un perroquet; des boucles de cheveux h tous ses fidèles. Elle charge son exécuteur testamentaire, d'Alembert, du soin de « faire vendre tous ses effets, d'employer le produit à payer ses dettes; s'il ne suffit pas, elle compte assez sur l'amitié et la générosité de son neveu de Vichy, pour le prier d'ajouter le surplus. A l'égard des d'Albon, elle n'en veut point parler, parce que non-seulement elle n'a reçu d'eux aucun bienfait, mais encore qu'ils lui ont volé une somme que sa mère avait mise en dépôt pour elle... » Elle signe ce testament: « Julie d'Albon. »

C'est en 1761 que mademoiselle de Lespinasse et madame du Deffand se séparèrent. Depuis longtemps déjà celle-ci était complètement aveugle, mais sa physionomie n'avait contracté aucune difformité : ses yeux étaient fermés, sans qu'elle fût défigurée ; tous ses traits avaient conservé leur première régularité, ils étaient d'une grande finesse-, son visage d'une fraîcheur et d'une délicatesse qu'elle conserva jusqu'à un âge fort avancé. Ne pouvant souffrir qu'on la plaignît de son malheur, elle mettait tous ses soins à le faire oublier, en se tournant toujours vers la personne à qui elle adressait la parole, attentive et adroite à éviter la gaucherie ordinaire aux aveugles. Elle se plaint souvent dans sa correspondance de son défaut de gaieté, de sa disposition aux réflexions mélancoliques et moroses. Ceux qui l'ont connue personnellement disent, au contraire, que sa conversation était singulièrement vive et amusante. — C'est alors, en 1765, qu'elle fit connaissance avec celui qui devait remplacer d'Alembert dans son intimité, à qui elle s'attacha malgré les circonstances qui auraient dû l'en détourner, si son

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cœur n'avait été capable que d'affections égoïstes, avec une tendresse exaltée. Ce nouvel ami était un de ces étrangers de distinction qui, pendant leur séjour à Paris, dont ils voulaient connaître la société, ne manquaient jamais de se faire présenter dans son salon.

Horace Walpole, qu'on ne peut se dispenser de faire connaître avec quelque détail dans une notice sur madame du Deffand, était le troisième et le plus jeune fils de Robert Walpole, premier comte d'Orfort, ministre toutpuissant et « la gloire du parti whig. » Élevé au collège d'Eton et à l'université de Cambridge, il y contracta une amitié intime , plus tard troublée , avec le poète Gray, en compagnie duquel, à l'expiration de leurs études, il commença ses voyages sur le continent. Il parcourut alors en touriste la France et l'Italie, mais ne s'arrêta que peu de semaines à Paris, dont pendant ce premier séjour il apprécia peu les habitudes et les habitants : « Les cartes et la mangeaille sont ici les seules occupations, dit-il, au point de ne laisser place à aucune distraction. On va pourtant encore trois fois par semaine à l'Opéra; mais pour moi, c'est encore pire que de manger maigre!... Leur musique, à mon avis, ne ressemble pas plus à de l'harmonie qu'à une tarte aux groseilles. Nous n'avons pas encore été aux Italiens, et il y va en général fort peu de monde. Ce qu'il y a ici de mieux, et fort supérieur à tout ce que nous avons dans ce genre, c'est la comédie. Trois ou quatre de leurs acteurs laissent bien loin derrière eux tous les nôtres. Mais personne ne va les entendre que les jours à la mode, et ces jours-là, on y va que la pièce soit bonne ou mauvaise, pourvu qu'elle ne soit pas de Molière cependant; de celles-là on est ennuyé!... Hier, nous avons été, Gray et moi, voir l'Avare, qui nous a paru mal joué. Des dîners interminables à trois services, et

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presque tous les plats bariolés de salades, beurre, petits pâtés et autres ingrédients étrangers ; des voitures d'une magnificence digne des noces de Cupidon et de Psyché. Rien de ridicule comme leurs enseignes : à l'Y grec; à la Toilette de Vénus; au Chat qui telle, etc. Quant à leurs idées sur Thonneur, elles sont étranges. Je vous en donnerai un exemple. Il est honteux pour un gentilhomme de n'être pas dans l'armée, au service du roi, comme ils disent. Mais il n'y a nul déshonneur à tenir publiquement une maison de jeu. Plus de cent cinquante personnes de la plus grande qualité, dans Paris, n'ont pas d'autres ressources. Vous pouvez entrer chez elles à toute heure de la nuit, vous êtes sûr d'y trouver un jeu de hasard, pharaon, etc. Le fermier de ces tables de jeu, chez le duc de Gèvres, lui paye douze guinées par nuit. Les princesses du sang elles-mêmes n'ont pas honte de tirer profit des banques établies dans leurs maisons. Nous en avons vu deux ou trois; elles ne sont ni jeunes, ni remarquables, si ce n'est par l'épaisseur de leur rouge, dont elles usent avec plus d'extravagance encore que les autres femmes, ce qui n'est assurément pas peu dire... Au reste, nous n'avons vu que fort peu de monde; on fait ici, en général, peu d'accueil aux étrangers, surtout quand ils ne jouent pas et ne parlent que difficilement la langue. »

Après avoir quitté Paris, Walpole fit un plus long séjour à Florence, et s'y vit bientôt apprécié dans une société déjà en grande partie composée d'étrangers : « La princesse de Craon 4 donne à souper et à jouer tous les soirs ; chacun est chez elle fort à son aise. J'ai un peu parcouru le pays

i. Lettre du 9 juillet 1740 à M. Conway. La princesse de Craon, maîtresse de Léopold , dernier duc de Lorraine , femme de Marc de Beauvau , prince de l'empire et président du conseil de régence de l'empire. Elle était fille de Melchior, comte de Ligneville, et autrefois dame d'honneur d'Élisabeth-Charlotte d'Orléans, petite-fille de France, duchesse douairière de Lorraine.

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avec elle et le prince ces jours derniers... Ces gens-ci sont aimables et à leur aise. Ce qui me les rend agréables, c'est que je crois leur plaire. On aime à se voir soigné sans arrière-pensée par des gens à qui on ne peut être bon à rien... Seulement j'ai vu, depuis que je suis ici, tant de cartes et tant d'amoureux, que de ma vie je ne pourrai souffrir ni l'un ni l'autre... Au reste, je suis plus jeune que jamais ; je ne pense qu'à me divertir et à vivre au milieu des plaisirs. Matin et soir, nous avons opéra, bal et concert. Je n'ose vous conter notre manière de vivre. Vous prendriez votre figure de grave censeur en apprenant qu'on se lève à onze heures du matin, qu'on va à l'Opéra à neuf heures du soir, pour souper à une heure et se coucher à trois. Mais c'est qu'en vérité les soirées et les nuits sont ici tellement charmantes qu'on n'y peut résister... Vous ne me reconnaîtriez plus; au lieu de m'occuper de beaux-arts comme je me figurais que je le ferais en commençant mes voyages, de passer mes matinées à la galerie, nous courons la ville et les amusements. Je suis à Florence depuis six mois, et je n'ai encore été voir ni Pise, ni Lucques, ni Pistoja... Que voulez-vous? on ne peut pas trop se divertir dans sa jeunesse. Il faut vieillir, et vieillir en Angleterre! deux nécessités bien sérieuses ; car je ne connais pas de pays sur la terre où il y ait tant de vieux fous et si peu déjeunes! »

Il revint à Londres au mois de septembre 17ftl. C'était le moment d'une crise décisive pour le ministère de son père. Porté au pouvoir vingt ans auparavant (1721), en quelque sorte par une acclamation populaire, à la suite d'une grande perturbation financière par lui prévue et prédite, perturbation amenée par la débâcle de la compagnie de la mer du Sud , contemporaine du système de Law et cause des mêmes désastres , Robert Walpole s'était montré

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plus habile que les frères Paris. Il avait justifié la confiance publique, ranimé le crédit, encouragé et développé le commerce, donné une grande impulsion à la prospérité matérielle du pays. Il avait gouverné avec sagesse et déjoué les conjurations des jacobites à l'intérieur, contenu par des négociations bien conduites le mauvais vouloir des puissances étrangères, et maintenu à l'intérieur une paix honorable. Bientôt cependant une opposition puissante s'était formée contre lui dans le Parlement, et pour se maintenir il avait largement usé ou abusé des moyens que le pouvoir mettait à sa disposition. Cette lutte de l'intrigue et de la corruption, si habituelle dans les gouvernements parlementaires qu'elle peut presque passer pour une triste et nécessaire conséquence des institutions , s'était engagée et passionnée d'année en année avec une fureur croissante. Après avoir fait tous ses efforts pour maintenir la paix, le ministère s'était vu contraint de déclarer à l'Espagne une guerre injuste1, et le mauvais succès des premières campagnes, dont on le rendait responsable, fournissait à l'opposition de nouveaux arguments contre lui. Horace Walpole, nommé membre de la nouvelle Chambre des communes, fit son maiden- speech à l'occasion d'une proposition d'enquête sur la manière dont la guerre avait été conduite, véritable acte d'accusation contre le premier ministre , et qui ne fut rejeté qu'à la majorité de trois voix (décembre 1741). Le li février suivant, Robert Walpole donna sa démission, et fut appelé à la Chambre des pairs sous le titre de comte d'Orfort. Pour échapper à la vengeance de ses adversaires, que n'apaisa pas sa chute, il eut besoin de

1. 1739. Quelques années plus tard, les adversaires les plus animés de Walpole, qui avaient le plus contribué à faire déclarer cette guerre, en reconnaissaient et en proclamaient hautement l'injustice.

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l'amitié du roi et du crédit qu'il conservait dans le Parlement.

Moins tendre fils que whig passionné, d'ailleurs sans ambition personnelle, Horace Walpole fut plus malheureux de la défaite de son parti que de la décadence de sa famille : « Nous avons triomphé vingt ans, écrivait-il à un de ses amis, peu avant l'événement1 ; est-il surprenant que la fortune nous tourne le dos? Ne devions-nous pas nous y attendre, surtout en ce pays? On parle hautement de tout ce que nous réserve l'année 1742. On s'en promet des révolutions pareilles à celles qui ont commencé à pareille date il y a cent ans!... J'espère que la prophétie ne se réalisera pas. Quoi qu'il arrive, je trouve de la douceur dans une pensée pourtant bien mélancolique. Si notre famille doit être la victime offerte à la discorde pour détourner de notre pays ses fureurs, du moins celui de ses membres sur qui s'étaient concentrées mes plus chères affections, qui aurait souffert de notre ruine, celle-là2 est à l'abri, protégée contre la rage de nos ennemis : rien ne peut troubler la paix dont elle jouit!... Quant à la grandeur si enviée de notre maison, elle ne me coûtera pas un soupir de regret; elle ne m'a pas donné un moment de plaisir, j'y renoncerai sans un moment de chagrin. Ma liberté, mes aises, la faculté de choisir mes amis et ma société sans consulter autre chose que mon goût, compenseront bien les splendeurs de Downing-Strett. Je suis si las de tout cela que, victorieux ou non, je me propose de quitter l'Angleterre au printemps!... »

Il ne donna pas suite de plusieurs années à ces projets de voyage, et resta à son poste à côté de ses amis politiques,

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