Journal de Collé
SUR MADAME DU DEFFAND. xci
belles manières, de politique ou d'érudition , c'est toujours frivolité pure. Ennuyé des affaires, et sans aucune arrièrepensée d'action , Walpole , tout en s'amusant à des bagatelles, était, en réalité, plus sérieux que la plupart de ces graves philosophes « géomètres et moraux, » dont il se moque, et qui prétendaient gouverner ce monde-ci, et môme l'autre, du fond de leur cabinet.
Quoi qu'il en soit, il fut tout d'abord accueilli dans la société avec un empressement auquel il se montra sensible, sans s'en exagérer la valeur. « Peut-être n'est-il pas plus sincère que notre froide civilité, disait-il ; et, au fait, pourquoi le serait-il? Mais il est mieux habillé, et paraît naturel. Peut-on demander davantage? » Après quelques semaines, il se sentit à son aise dans deux ou trois maisons, sans qu'on lui proposât « de toucher une carte, ni de prendre part à la moindre dissertation. » Il était dispensé même « de faire sa cour aux auteurs du logis; car chaque maîtresse de maison en avait un ou deux dans son salon, et Dieu sait comme ils y étaient encensés ! » Le plus souvent, c'est eux qui donnaient le ton à la coterie dont ils faisaient partie, et qui, suivant leur renommée, leur considération, leur importance personnelle, déterminaient l'importance de cette coterie ellemême, la classaient en quelque sorte.
Cette absence d'unité, de couleur générale, est un des caractères particuliers de la société française au dix-huitième siècle. Bien des gens qui écrivent aujourd'hui sur la bonne compagnie de cette époque, ne s'en font peut-être pas, à cet égard, une idée très-exacte. Us la jugent tout entière sur les Mémoires de madame d'Épinay, ou sur les lettres de Diderot à mademoiselle Voland. C'est cependant une grande erreur de s'imaginer que le ton et les manières du Grand-Val ou de la Chevrette fussent ceux du salon de Saint-Joseph. Les
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relations de madame du Deffand, à cette époque de sa vie, appartenaient surtout à l'ancienne aristocratie, à ce que Ton est convenu d'appeler la bonne compagnie, à peu près comme on appelait autrefois honnête homme, un homme aimable, un galant homme. Les maréchales de Luxembourg et de Mirepoix, la duchesse de la Vallière, les Beau v au, les Choiseul, les Boufilers, la soignaient assidûment, et se réunissaient presque chaque soir pour causer autour de son tonneau *. Certaines traditions de langage et de manières s'étaient conservées dans cette coterie , qui la distinguaient des autres, et la même poussière de frivolité avait pour chacune des nuances différentes. Le salon de madame Geoffrin elle-même, malgré ses royales intimités, servait de lieu de rendez-vous à un tout autre monde. Un jour que Ton faisait, devant madame du Deffand, l'éloge de cette dernière : « Voilà bien du bruit pour une omelette au lard, » répondit-elle avec dédain. Des hommes de lettres alors fort répandus. Laharpe, Marmontel, par exemple, n'ont que bien rarement paru chez elle. Dans une lettre à Walpole 2, elle parle une fois de ce dernier : « Qu'il a de peine , qu'il se donne de mouvement pour avoir de l'esprit ! Ce n'est qu'un gueux revêtu de guenilles! » Suard dit qu'il n'a été que deux fois chez madame du Deffand; Diderot une seule fois: « Nous n'avons pas d'atomes crochus, » dit-elle en parlant, de lui. Grimm, qui souvent la fait parler, n'a très-probablement jamais mis les pieds chez elle, et la manière môme dont il la fait parler en est la meilleure preuve : « A l'un de ces soupers de Louis XIV et de madame de Maintenon, dit-il 5, où Racine avait souvent l'honneur d'être admis, la conversation
1. C'était un fauteuil d'une forme particulière, auquel elle était habituée, et dont elle parle souvent dans ses lettres.