Correspondance littéraire, t. IX, p
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tomba sur le théâtre de Molière, et Ton observa que ses premières pièces étaient remplies de scènes indécentes et du plus mauvais ton. Tout courtisan qu'il était, Racine eut, peut-être pour la première fois de sa vie , un moment de distraction et dit avec beaucoup de vivacité : « Sans doute, c'est ce misérable, ce fiacre de Scarron qui l'avait gâté! » Ce mot échappé fit une impression que la favorite ne put jamais lui pardonner, et qui le rendit plus odieux que ses Mémoires et son jansénisme. Nous devons cette anecdote à madame du Deffand qui la tient de première main. » Cette anecdote se trouve rapportée dans les Mémoires de Saint-Simon , et madame du Deffand pouvait la connaître, quoiqu'elle ne la tînt certainement ni du roi, ni de madame de Maintenon, ni même de Racine, mort en 1699. Mais si elle Ta racontée dans son salon, ce n'est certainement pas dans les termes que lui prête Grimm, de manière à faire croire que Racine soupait en tiers avec Louis XIV et madame de Maintenon, ou qu'en pareille compagnie il se fût servi de ces expressions : « Ce misérable, ce fiacre de Scarron ! » Le dix-septième siècle ne pouvait être ainsi traduit que par ceux qui en avaient perdu les traditions et oublié le langage.
C'est à l'occasion de ces « auteurs du logis, » auxquels il était dispensé de faire la cour, que Walpole prononce pour la première fois, et sans beaucoup de bienveillance, le nom d'une personne destinée à occuper bientôt une si grande place dans ses habitudes et même dans son cœur. « Le président Hénault est la pagode chez madame du Deffand, une vieille aveugle, débauchée d'esprit, chez laquelle je soupe souvent... Le vieux président, presque sourd, est assis à table à côté de la maîtresse de la maison, qui a été la sienne. Elle s'informe de tous les plats, se fait dire qui a mangé de chacun et corne dans l'oreille du président ces intéressants
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détails... En général, les hommes sont ici lourds et vides. Ils affectent de la gravité, pensant que cela est philosophique et anglais. Mais ils n'ont rien gagné en échange de leur légèreté et de leurs grâces naturelles. Les femmes ne semblent pas du même pays. Si elles sont moins gaies qu'elles ne Tétaient, elles sont plus instruites, et cela suffit pour rendre la conversation très-agréable. J'en connais six ou sept d'une vraiment remarquable intelligence, quelquesunes avec beaucoup d'esprit, de charme et de bon sens. »
Madame du Deffand était sans doute une de celles-là. Walpole ne tarda pas à l'apprécier et à trouver dans cette vieille débauchée d'esprit autre chose que des ridicules. Il devint un des habitués les plus assidus de Saint-Joseph et fit régulièrement partie des soupers du dimanche. Une conversation spirituelle et pleine de verve, que son mauvais français rendait quelquefois plus piquante, beaucoup d'originalité sans la moindre affectation, charmèrent madame du Deffand, qui aimait par-dessus toute chose le naturel, et qui en trouvait si peu chez les beaux esprits de sa société. « Vous autres Anglais, lui écrit-elle un jour, vous ne vous soumettez à aucune règle, à aucune méthode... vous auriez tout l'esprit que vous avez, alors même que personne n'en aurait eu avant vous. Ah ! nous ne sommes pas comme cela! Nous avons des livres sur l'art de penser, d'écrire, de comparer, déjuger!... Nous sommes des enfants de l'art. Quelqu'un de parfaitement naturel chez nous devrait être montré à la foire, ce serait un phénomène. Mais il n'en paraîtra jamais!... »
Présenté peu de jours après son arrivée à la reine, à Versailles, Walpole en fut fort distingué, et racontant que Sa Majesté lui avait parlé longtemps, il terminait par cette réminiscence de madame de Sévigné : « La reine est le plus
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grand roi du monde ! » Mais ce qui le mit surtout fort à la mode, c'est une plaisanterie qui fit fureur... Un soir, chea madame Geoffrin, la conversation avait roulé sur les bizarreries de Rousseau. Rentré chez lui, Walpole composa sur ce sujet une lettre supposée écrite par le roi de Prusse au philosophe genevois. Helvétius, le duc de Nivernois et quelques amis auxquels il la montra, en prirent des copies qui se multiplièrent et amusèrent fort tout le monde, excepté, bien entendu, Rousseau, qui prit la chose au tragique. Voici cette lettre, telle qu'elle se trouve dans les papiers de madame du Deffand :
« Mon cher Jean-Jacques, vous avez renoncé à Genève, votre patrie ; vous vous êtes fait chasser de la Suisse, pays tant vanté dans vos écrits ; la France vous a décrété ; venez donc chez moi. J'admire vos talents, je m'amuse de vos rêveries qui, soit dit en passant, vous occupent trop et trop longtemps. 11 faut , à la fin , être sage et heureux. Vous avez fait assez parler de vous par des singularités peu convenables à un véritable grand homme. Démontrez à vos ennemis que vous pouvez avoir quelquefois le sens commun : cela les fâchera, sans vous faire tort. Mes États vous offrent une retraite paisible ; je vous veux du bien , et je vous en ferai, si vous le trouvez bon. Mais si vous vous obstinez à rejeter mon secours, attendez- vous que je ne le dirai à personne. Si vous persistez à vous creuser l'esprit pour trouver de nouveaux malheurs, choisissez-les tels que vous voudrez. Je suis roi, je puis vous en procurer au gré de vos souhaits, et, ce qui sûrement ne vous arrivera pas vis-à-vis de vos ennemis, je cesserai de vous persécuter quand vous cesserez de mettre votre gloire à l'être. Votre bon ami,
« Frédéric. »
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Walpole prolongea son séjour à Paris plus qu'il n'en avait eu le projet en y arrivant. « J'en suis presque à regretter d'être venu ici, écrivait-il à ses amis en Angleterre; j'en aime la manière de vivre, et je me suis attaché à plusieurs personnes au point de me sentir à les quitter plus de regret que je n'aurais cru. Je vous ferais l'effet d'un fat, si je vous racontais combien j'y suis distingué, fêté, à la mode... » Le nom de madame du Deffand revient dans presque toutes ses lettres, avec la liste des personnes qu'il avait rencontrées chez elle les jours précédents : « Tout ce que je puis vous envoyer aujourd'hui, écrit-il le 20 novembre à lady Hervey, est un très-joli logogriphe fait par la vieille et aveugle madame du Deffand, que vous connaissez peut-être, et dont certainement vous avez entendu parler. J'y soupe très-souvent ; elle m'a donné ceci hier soir ; il faut que vous le deviniez :
Quoique je forme un corps , je ne suis qu'une idée, Plus ma beauté vieillit, plus elle est décidée. 11 faut pour me trouver ignorer d'où je viens. Je tiens tout de celui qui réduit tout à rien 1 !
... Cette madame du Deffand, qui a été jadis pendant peu de temps maîtresse du régent, aujourd'hui vieille et aveugle, a gardé toute sa vivacité, son esprit, sa mémoire, ses passions et ses agréments. Elle va à l'Opéra, à la comédie, h Versailles, reçoit chez elle deux fois par semaine, se fait lire tout ce qu'il y a de nouveau, fait de jolies chansons, des épigrammes charmantes, et se rappelle toutes celles qui ont été faites depuis quatre-vingts ans. Elle est en correspondance avec Voltaire f pour qui elle dicte les lettres les plus piquantes. Elle le contredit hardiment, n'a aucune dévotion,