‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 4)Chapitre 39 sur 128 · Le mot est : Noblesse · texte numérisé non relu

Le mot est : Noblesse

SUR MADAME DU DEFFAND. xcvn

ni pour lui , ni pour personne , et reste aussi indépendante du clergé que des philosophes. Dans les discussions où elle s'engage facilement, elle est très-ardente, et cependant presque jamais dans le faux. Son jugement sur chaque sujet est aussi droit qu'il est faux sur chaque point de conduite. Car elle est toujours dominée par l'amour ou par la haine; passionnée pour ses amis jusqu'à l'enthousiasme, elle est encore tourmentée du besoin d'être aimée, non pas d'amour* bien entendu. Privée de tout autre amusement que la conversation, la solitude lui est insupportable, ce qui la met à la merci des premiers venus qui mangent ses soupers, la haïssent parce qu'elle a cent fois plus d'esprit qu'eux, ou se moquent d'elle parce qu'elle n'est pas riche... »

Yoici le portrait que, de son côté, madame du Defland traçait de Walpole à cette époque (novembre 1765) :

« Non, non ! je ne veux pas faire votre portrait ; personne ne vous connaît moins que moi ; vous me paraissez tantôt tel que je voudrais que vous fussiez, tantôt tel que je crains que vous soyez, et peut-être jamais tel que vous êtes. Je sais bien que vous avez beaucoup d'esprit ; vous en avez de tous les genres , de toutes les sortes ; tout le monde sait cela aussi bien que moi , et vous devez le savoir mieux que personne.

« C'est votre caractère qu'il faudrait peindre, et voilà de quoi je ne suis pas très-bon juge. Il faudrait de l'indifférence, ou du moins de l'impartialité. Cependant, je peux vous dire que vous êtes un fort honnête homme* que vous avez des principes, que vous êtes courageux, que vous vous piquez de fermeté ; que lorsque vous avez pris un parti bon ou mauvais, rien ne vous le fait changer, de sorte que votre fermeté ressemble souvent à l'opiniâtreté. Votre cœur est i. g

xcviii NOTICE

bon et votre amitié solide ; mais elle n'est ni tendre ni facile. La peur d'être faible vous rend dur ; vous êtes en garde contre toute sensibilité. Vous ne pouvez pas vous refuser à rendre à vos amis des services essentiels ; vous leur sacrifiez vos propres intérêts ; mais vous leur refusez les plus petites complaisances. Bon et humain pour tout ce qui vous environne , vous ne vous mettez pas en peine de plaire à vos amis , en les satisfaisant sur les moindres bagatelles.

« Votre humeur est très-agréable, quoiqu'elle ne soit pas fort égale. Toutes vos manières sont nobles, aisées, naturelles. Votre désir de plaire ne vous porte à aucune affectation. La connaissance que vous avez du monde, et votre expérience, vous ont donné un grand mépris pour tous les hommes et vous ont appris à vivre avec eux. Vous savez que toutes leurs démonstrations ne sont que faussetés ; vous leur donnez en échange des égards et de la politesse , et tous ceux qui ne se soucient pas d'être aimés sont contents de vous.

« Je ne sais pas si vous avez beaucoup de sentiments. Si vous en avez, vous les combattez ; ils vous paraissent une faiblesse ; vous ne vous permettez que ceux qui ont Pair de la vertu. Vous êtes philosophe; vous n'avez pas de vanité, quoique vous ayez beaucoup d'amour-propre. Mais votre amour-propre ne vous aveugle pas; il vous exagère vos défauts plutôt qu'il ne vous les cache. Vous ne faites cas de vous que parce que, pour ainsi dire, vous y êtes forcé quand vous vous comparez aux autres hommes. Vous avez du discernement, le tact très-fm, le goût très-juste, le ton excellent. Vous auriez été de la meilleure compagnie du monde dans les siècles passés ; vous l'êtes dans celui-ci, et vous te seriez dans ceux à venir. Votre caractère tient beaucoup

SUR MADAME DU DEFFAND. xcix

de votre nation ; mais pour vos manières, elles conviennent à tous pays également.

« Vous avez une faiblesse qui n'est pas pardonnable. Vous y sacrifiez vos sentiments, vous y soumettez votre conduite : c'est la crainte du ridicule. Elle vous rend dépendant de Popinion des sots, et vos amis ne sont pas à Tabri des impressions que les sots veulent vous donner contre eux. Votre tête se trouble aisément. C'est un inconvénient que vous connaissez, et auquel vous remédiez par la fermeté avec laquelle vous suivez vos résolutions. Votre résistance à ne vous en jamais écarter est quelquefois poussée trop loin, et sur des choses qui n'en valent pas la peine.

« Vos instincts sont nobles et généreux ; vous faites le bien pour le plaisir de le faire, sans ostentation, sans prétendre à la reconnaissance ; enfin votre âme est belle et bonne. »

Quand Walpole quitta Paris, au mois d'avril 1766, après un séjour de sept mois, pour retourner en Angleterre, ce n'était plus seulement l'attrait d'une conversation spirituelle, mais le sentiment d'une affection très-sincère qui l'attachait à madame du Deffand. Dès le lendemain de son départ de Paris, il commence avec elle une correspondance très-active, et qui se continue sans interruption jusqu'à la mort de son amie ; il lui dédie un des premiers ouvrages sortis des presses de Strawberry-Hill , les Mémoires de Grammont, « comme un monument de son amitié , de son admiration , de son respect ; » à elle « dont les grâces, l'esprit et le goût retracent au siècle présent le siècle de Louis XIV, et les agréments de l'auteur de ces Mémoires. » Jamais il ne manque de demander sérieusement aux Anglais considérables qui partent pour Paris, de s'occuper beaucoup,

c NOTICE

pour l'amour de lui, « de cette vieille et chère amie à lui, si bonne, si dévouée, qui l'aime presque comme l'aimait sa mère... » Il leur témoigne sa reconnaissance de leur empressement pour elle , de leur indulgence « pour ses indiscrétions et ses exigences que doit faire pardonner son excellent cœur... » Il les conjure surtout de ne pas se laisser mener chez « une certaine demoiselle de Lespinassey un prétendu bel esprit, autrefois humble compagne de madame du Deffand, qui l'a trahie et a été fort mal pour elle... » Trois fois enfin, pour la revoir, il a le dévouement « d'échanger la propreté, la verdure, la tranquillité de son cherStrawberry-Hill, contre un vilain vaisseau, de mauvaises auberges, le pavé des routes bordées d'éternelles rangées d'arbres mutilés, et le fracas d'un hôtel garni, se sentant payé de ses peines par le bonheur que donnait sa visite, et par la satisfaction qu'il éprouvait lui-même à retrouver cette fidèle amie mieux portante, active à son âge de soixante et mille ans, comme elle disait, forçant son corps de se prêter aux habitudes de son esprit toujours jeune... » Enfin, lorsque la pension de six mille francs que madame du Defland recevait de la cour fut réduite de moitié par l'abbé Terray, il lui demande « comme une grâce, et à genoux, de permettre qu'il lui offre la portion de sa pension qui lui a été enlevée... Laissez-moi, lui dit-il, goûter la joie la plus pure de vous avoir mise & votre aise, et que cette joie soit un secret entre vous et moi... » Il ne put, malgré ses instances, faire accepter son offre.

Tout soupçon de galanterie était bien évidemment impossible entre un homme de cinquante ans et une femme de soixante et dix. Mais Walpole redoutait par-dessus tout le ridicule. Les lettres que lui adressait madame du Defland pouvaient être ouvertes à la poste , l'expression de sa ten-

SUR MADAME DU DEFFAND. ci

dresse exaltée, donner à leurs rapports un faux air de roman burlesque, et faire rire à ses dépens les habitués de YOEilde-Bœuf. Il ne supportait pas cette idée. De là cette apparente dureté qu'il témoigne si souvent, et qui contraste avec les sentiments dont il faisait profession pour elle : « Je lui porte, en vérité, écrit-il encore à M. Conway*, tout l'attachement, toute l'affection qu'elle mérite, et je vous sais trèsbon gré de vos attentions pour elle. Je compte bien la revoir encore, pour peu que je sois en état de faire le voyage. Mais c'est toujours pour moi un plaisir mélancolique, en pensant que ce sera' probablement la dernière fois, et que nous nous dirons l'un à l'autre , dans un sens différent de celui où on l'entend d'ordinaire : au revoir ! »

Madame du Deffand souffrait de ses duretés, mais ne leur opposait que tendresse et soumission. Parfois elle se plaignait, s'irritait même ; bientôt elle revenait plus humble encore, dominée par un sentiment qui avait tous les caractères de l'amour, et qu'elle mettait tous ses soins à dissimuler à celui qui l'inspirait. Il est impossible de ne pas s'étonner de cette réputation de sécheresse qu'on lui a si injustement faite, quand on trouve dans ses lettres des passages comme celui-ci, par exemple : «... Je pensais l'autre jour que j'étais un jardin dont vous étiez le jardinier ; que voyant l'hiver arriver, vous aviez arraché toutes les fleurs que vous jugiez n'être pas de la saison, quoiqu'il y en eût encore qui n'étaient pas entièrement fanées, comme de petites violettes, de petites marguerites, etc., et que vous n'aviez laissé qu'une certaine fleur, qui n'a ni odeur ni couleur, qu'on nomme immortelle, parce qu'elle ne se fane jamais !... C'est l'emblème de mon âme , dont il résulte une grande privation de pensées et d'imagination ; mais où il reste

Page 1