‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 4)Chapitre 45 sur 128 · Chronique de Paris, par Mathieu Marais · texte numérisé non relu

Chronique de Paris, par Mathieu Marais

cxvi NOTICE

pourtant. Le 24 décembre 1770, les ducs de Choiseul et de Praslin furent exilés dans leurs terres. Ce dernier dormait suivant son habitude, après son dîner, quand on lui apporta Tordre du roi ; il le lut, fît refermer ses rideaux, se rendormit tranquillement, et ne se réveilla que pour monter eu voiture. La lettre du roi au duc de Choiseul était conçue en ces termes : « Mon cousin, le mécontentement que me causent vos services me force à vous exiler à Chanteloup, où vous vous rendrez dans vingt-quatre heures. Je vous aurais envoyé beaucoup plus loin, si ce n'était l'estime particulière que j'ai pour madame la duchesse de Choiseul dont la santé m'est fort intéressante. Prenez garde que votre conduite ne me fasse prendre un autre parti. Sur ce je prie Dieu, mon cousin, qu'il vous ait en sa sainte garde. » Au compliment du duc de La Vrillière sur le chagrin qu'il éprouvait d'être chargé d'une pareille commission, M. de Choiseul, qui connaissait la liaison de celui-ci avec le duc d'Aiguillon, répondit froidement : « Je suis persuadé, monsieur le duc, de vos sentiments en cette circonstance. » 11 partit le lendemain pour sa magnifique terre de Chanteloup, près d'Amboise. M. de Muy, que le roi voulut d'abord lui donner pour successeur, refusa d'aller chez madame du Barry comme il avait refusé d'aller chez madame de Pompadour. On nomma, sur son refus, M. de Monteynard.

« Il n'a tenu qu'a M. de Choiseul, écrit madame du Deffand à Walpole, de faire de madame du Barry ce qu'il aurait voulu. Je ne puis croire que sa conduite ait été bonne et sa fierté bien entendue. Je crois que mesdames de Beauvau et de Grammont l'ont bien mal conseillé... » Les lettres que nous publions donnent de curieux détails sur la manière dont vécut à Chanteloup, jusqu'à la mort de Louis XV, le ministre exilé, et sur l'empressement public dont il fut

SUR MADAME DU DRFFAND. cxvn

l'objet. Les compliments lui furent prodigués en vers et en prose; on lui adressa entre autres le quatrain suivant :

Comme tout autre dans sa place, Il eut de puissants ennemis; Comme nul autre en sa disgrâce , Il acquit de nouveaux amis!

« La consternation fut générale, dit Lauzun qui n'est pas suspect, à la nouvelle de sa disgrâce ; et dans tous les états il n'y eut personne qui ne cherchât à lui donner quelque marque d'attachement et de vénération. » Les personnes les plus considérables de la cour se trouvèrent le lendemain sur son passage, et lui firent cortège en carrosse. L'abbé de Voisenon seul osa faire des couplets en l'honneur de madame du Barry et du chancelier Maupeou, à l'occasion de l'exil du duc de Choiseul son bienfaiteur. L'Académie française, dont il était membre, délibéra s'il n'y avait pas lieu à lui infliger un blâme public pour une conduite aussi honteuse : « Messieurs, dit Duclos, pourquoi voulezvous tourmenter ce pauvre infâme * ?... »

o Compiègne est abandonné, écrit Walpole; Villers- Coterets et Chantilly 2 encombrés. Mais Chanteloup surtout est à la mode; tout le monde y court, quoique le roi réponde à ceux qui en demandent l'autorisation : « Je ne le permets ni ne le défends... » C'est la première fois peutêtre que la volonté d'un roi de France a été interprétée contre son inclination. Après avoir annihilé le Parlement, ruiné le crédit, il se voit bravé par ses plus immédiats serviteurs.

\. Chronique secrète de Paris. (Mathieu Marais.)

2. Résidences du duc d'Orléans et du prince de Condé, disgraciés l'un et 1 autre pour avoir épousé la cause du Parlement de Paris, exilé et remplacé par le chancelier Maupeou.

ex vin NOTICE

Madame de Beauvau et deux ou trois autres femmes de cœur, défient ce czar des Gaules. Toutefois elles et leurs coteries sont aussi inconséquentes de leur côté. Elles font des épigrammes, chantent des vaudevilles contre la maîtresse, écrivent des pamphlets contre le chancelier, et tout cela sans plus d^eflet que n'en ont les jappements d'un roquet. Sans compter que dans trois mois d'ici c'est à qui se montrera le plus empressé à la cour et obtiendra la faveur de souper avec madame du Barry... »

Le roi ne se bornait même pas toujours à cette réponse, « je ne le permets ni ne le défends... » La lettre suivante qu'il adressa au maréchal de Beauvau, et qui n'empêcha pas celui-ci de partir quelque temps après l'avoir reçue pour Chanteloup, en est une preuve : « Mon cousin, vous êtes bien vif et tenace dans ce que vous désirez; je ne suis pas surpris que le beau sexe ne puisse vous résister longtemps; moi qui n'en suis pas, je devrais vous refuser, et je le ferais, si je ne vous avais pas fait trop espérer que je vous laisserais aller à Chanteloup ; car j'ai de bonnes raisons pour cela, et cet empressement d'y aller ne me plaît pas du tout; sachez-le. Sur cela, je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte garde. A Versailles, le 3 mars 1771. Signé : Louis. »

Il paraît que le duc de Choiseul conserva longtemps l'espérance d'être rappelé au ministère. Le duc de Lauzun parle dans ses Mémoires d'un voyage qu'il fit en 1775 à Chanteloup, où il trouva tout le monde occupé du bruit répandu de sa faveur auprès de la reine : « Madame de Gramont fondait, dit-il, les plus grandes espérances sur cette faveur; elle ne doutait pas que je fisse tous mes efforts pour ramener son frère au ministère... » Il est certain que la reine , dont il avait négocié le mariage, l'y désirait et fit

SUR MADAME DL' DEFFAND. cxix

plusieurs tentatives pour l'y faire appeler. Mais le roi ne l'aimait pas, et s'y refusa constamment. 11 ne pouvait oublier que son père avait eu autrefois gravement à se plaindre de ce ministre. On connaît la réponse du duc de Choiseul au Dauphin , père de Louis XVI , à la suite d'une vive discussion sur les mesures prises contre les jésuites : « Je pourrai avoir le malheur de devenir votre sujet; mais je ne serai jamais votre serviteur... » Les habitudes fastueuses et prodigues des Choiseul choquaient et effrayaient en outre l'esprit d'ordre et les goûts d'économie du roi. Un jour que l'on parlait devant lui de l'archevêque de Cambray, frère de l'ancien ministre, et récemment mort en banqueroute pour des sommes considérables: « Cela ne m'étonne pas, dit sa majesté; tout ce qui est Choiseul est mangeur... » On comprend, au reste, quel désordre devait entraîner la manière de vivre suivie à l'hôtel de Choiseul. Un quart d'heure avant dix heures1, Lesueur, maître d'hôtel, venait jeter un coup d'oeil dans les salons, et au juger faisait mettre quarante, cinquante couverts pour le souper, toujours servi à profusion. Un pareil train de maison absorbait, et au delà, les 800,000 livres de rente dont jouissait alors le duc de Choiseul, et quand il mourut en 1785, ses dettes étaient évaluées à 6 millions de livres; le capital de sa fortune à 14 millions. II avait vendu l'année précédente son magnifique hôtel, près le boulevard et la rue de Richelieu, aux comédiens italiens, jusqu'alors établis dans la rue Mauconseil. En vendant ces terrains, le duc avait mis la condition que lui et sa postérité garderaient la propriété d'une loge avec une entrée séparée, quelle que fût par la suite la destination du théâtre qu'on allait y construire. La clause a été respectée, et la loge reste aujourd'hui encore une propriété

t. Datons.

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de famille qui, plus heureuse que bien d'autres, a passé de génération en génération. Par son testament, il ordonnait que son corps et celui de madame de Choiseul « soient enfermés dans la même tombe à côté de laquelle sera planté un cyprès, se plaisant dans la pensée qu'il reposera après sa mort à côté de celle qu'il a chérie et respectée de son vivant. » Il invitait sa femme à concourir au payement de ses dettes. Celle-ci se retira immédiatement au couvent des Récollettes avec deux femmes et deux laquais seulement, consacrant tous ses revenus à acquitter cette pieuse obligation.

Louise-Honorine Crozat du Ch&tel était petite-fille de ce Crozat qui, de bas commis, puis de petit financier, enfin de caissier du clergé, s'était mis aux aventures de la mer et des banques, et passait avec raison pour un des plus riches hommes de Paris1. Ayant acheté plus tard en Bretagne la seigneurie du Châtel , berceau du fameux Tanneguy, M. Crozat en prit le nom. Il mourut en 1738, à quatre-vingt-trois ans, énormément riche, « et glorieux à proportion. » Il avait marié sa fille au comte d'Évreux, troisième fils du duc de Bouillon, et dont la mère appelait cette petite fille « son petit lingot d'or. » C'est à cette charmante jeune femme, connue dans son temps par son esprit et son instruction , que l'abbé Lefrançais dédia un ouvrage souvent réimprimé, et encore estimé aujourd'hui sous le titre de Géographie de Crozat. « Ce mariage, dit Saint-Simon, devint pour le vieux Crozat le repentir et la douleur de toute sa vie. Le comte d'Évreux, colonel général de la cavalerie, était un homme bizarre, passant sa vie à la chasse, et ne cachant pas sa passion pour la duchesse de Lesdiguières, qui le suivait partout et qu'il trouvait « meil-

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