Saint-Simon
SUR MADAME DO DEFFAND. cxxi
leureque la petite Crozat... » Celle-ci avait cependant apporté en dot cinq cent mille écus, que son mari, après avoir obtenu une séparation, lui rendit aisément pendant le règne du papier, et grâce au don que lui fit le régent d'une partie des taxes mises par la chambre de justice, lors de la liquidation du système, sur son propre beau-père, imposé à six millions, La comtesse retourna chez son père encore très-jeune, et fut trop heureuse de retrouver sa chambre de petite fille1. Le vieux Crozat eut de quoi se consoler par le mérite de ses trois fils. L'aîné, Louis-François, marquis du Châtel, lieutenant général, épousa en 1722 mademoiselle de Gouffier, dont il eut deux filles mariées au duc de Choiseul, alors comte de Stainville, et au duc de Gontaut. Le second, « chevalier, marquis de Tugny, » président au Parlement de Toulouse, mourut en 1751, sans enfants. Le troisième, appelé le baron de Thiers, officier général comme son frère aîné 2, épousa, en 1726, Marie-Louise-Augustine de Montmorency-Laval, dont il eut trois filles, mariées au comte de Béthune, au duc de Broglie et au marquis de Béthune. Le président de Tugny et le baron de Thiers étaient, l'un et l'autre, grands collectionneurs de curiosités. On consulte souvent le catalogue des objets d'art rassemblés par ce dernier. Sa galerie de tableaux passait pour la plus belle qu'il y eût en France après celle du Palais-Royal. Elle fut achetée par l'impératrice de Russie, et M. de Marigny eut la douleur de voir passer toutes ces richesses à l'étranger. Un seul tableau nous resta , le portrait en pied de Charles Ier, roi d'Angleterre, peint par Van Dyck. Il fut acheté par madame du Barry, qui le paya vingt-quatre mille livres, et
1. On trouve quelques détails et une étrange histoire sur la comtesse d'Évreux dans le* Mémoires de Bois-Jourdan.
2. C'est lui qui entra le premier dans la ville de Prague, quand elle fut prise *n 1741 par l'armée française.
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prétendait que c'était pour elle un portrait de famille ; les du Barry se prétendaient parents des Stuarts1. La duchesse de Choiseul parle souvent du baron de Thiers dans ses lettres à madame du Deffand, et témoigne pour « le petit oncle, » comme elle l'appelle, une vive affection. Elle le perdit en 1770.
Le président Hénault parle du marquis du Châtel, père de madame de Choiseul, comme d'un homme d'infiniment d'esprit, quoique « se plaisant un peu trop k disséquer ses idées, à remonter à la source des choses, en un mot, un peu trop métaphysicien... Il avait, ajoutet-il, communiqué ce goût à madame du Châtel, sa femme, qui avait autant d'esprit que lui, d'un commerce charmant, d'un caractère aussi solide qu'agréable... » Peutêtre pourrait-on dire qu'il l'avait aussi communiqué à sa fille. Cette disposition un peu raisonneuse, sans pédanterie pourtant, sans prétention surtout, se retrouve quelquefois dans l'esprit de la duchesse de Choiseul. Elle-même le sentait; madame du Deffand le remarque. «Lagrand'maman, dit-elle une fois à Walpole, m'a montré des choses fort bien écrites; peut-être un peu trop abstraites 2... » 11 est assez singulier que madame du Deffand, fort liée dans sa jeunesse avec M. et madame du Châtel, ne fasse jamais mention d'eux, et prononce à peine leur nom dans son intime correspondance avec leur fille. Madame de Choiseul elle-même parle très-rarement de sa mère. La seule instruction qu'elle se rappelle en avoir reçue est : « Ma fille, n'ayez pas de goûts !... » « On croit, dit-elle ailleurs, que ma première éducation a été excellente, parce que ma mère était une femme