‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 4)Chapitre 47 sur 128 · Lettre du 20 février · texte numérisé non relu

Lettre du 20 février

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d'esprit... La vérité est qu'elle a été complètement nulle, et c'est peut-être encore ce qu'elle a eu de mieux, car au moins ne m'a-t-on pas donné les erreurs des autres. Si j'ai acquis quelque chose, je ne le dois ni aux préceptes ni aux livres, mais à quelques disgrâces. Peut-être l'école du malheur est-elle la meilleure de toutes, quand ces malheurs ne sont pas de nature à avilir l'âme ou que l'âme n'est pas de nature à être avilie... On a souvent besoin de faire du courage... Ah ! combien j'en ai fait dans ma vie... Je n'ai jamais eu de la jeunesse que cette heureuse duperie qu'on m'a si tôt et si inhumainement enlevée! » Du reste, elle parle rarement, sans entrer jamais dans aucun détail et toujours sans la moindre amertume, des peines qui ne purent altérer l'admirable sérénité de sa belle âme. Tous les contemporains s'accordent pour rendre témoignage aux vertus de cette charmante personne. Dans une lettre au poëte Gray, Walpole parle avec autant d'éloges de son caractère que de ses agréments, u La duchesse de Choiseul n'est pas fort jolie, dit-il, mais elle a de beaux yeux, et c'est un petit modèle en cire, qui, pendant quelque temps, n'ayant pas eu la per-

mission de parler, sous prétexte qu'elle en était incapable, a contracté une modestie qui ne s'est pas perdue à la cour, et une hésitation qui est compensée par le plus intéressant son de voix, effacée par l'expression la plus convenable. Ah ! c'est la plus gentille, la plus aimable, la plus honnête petite créature qui soit jamais sortie d'un œuf enchanté. Si correcte dans ses expressions et dans ses pensées, d'un caractère si attentif et si bon !... Tout le monde l'aime... » Ailleurs, il parle plus favorablement encore de sa figure, et reproche k un portrait de la duchesse par Carmontelle, de n'avoir su reproduire « rien de cette délicatesse mignonne, de cet esprit personnifié, de cette finesse sans méchanceté et

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sans affectation ; rien de cette beauté qui paraît une émanation de l'âme, qui vient se placer sur le visage, de peur qu'on ne la craigne au lieu de l'aimer... » Enfin madame du Deffand, parlant d'elle à Voltaire1, qui ne l'avait jamais vue : « Figurez-vous, dit-elle, une nymphe, faite comme un modèle , jolie comme le jour ; je ne la connais que par réminiscence et par ce que j'en entends dire !... »

Mais son caractère avait plus de charme encore que sa figure. Le chagrin l'avait assoupli sans l'aigrir. Mariée presque enfant, adorant son mari, martyre des préférences que, sans cesser d'avoir pour elle de justes égards, il prodiguait à d'autres, la pauvre femme eut sans doute beaucoup à souffrir : « Avec un cœur chaud qui a besoin d'aliment et une imagination vive qui a besoin de pâture, dit- elle d'elle-même, j'étais plus disposée au malheur et à l'ennui que personne. Cependant, je suis heureuse, et je no m'ennuie pas... J'ai vieilli avant le temps; mais comme mon expérience m'est heureusement venue dans la force de l'&ge, j'ai pu la mettre à profit... » et ailleurs : « ... Je n'ai pas de remède à vous donner contre les peines du cœur, et si j'en avais, je vous les refuserais. Conservez votre sensibilité ; c'est la source de tous les plaisirs, et un seul dédommage de bien des peines. Mais il faut en savoir jouir. Le seul art est de s'y livrer entièrement... » — « ...Vous êtes gaie, lui répond madame du Deffand 2, parce que vous êtes raisonnable ; vous êtes heureuse , parce que vous avez des sentiments, et vous êtes contente parce que votre conscience ne vous fait jamais le plus petit reproche. Voilà votre parfait bonheur !... » A peine âgée de dix-huit ans, quand elle arriva comme ambassadrice à Rome , elle y fut immédiate-

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ment appréciée et considérée. « Elle y jouissait, dit l'abbé Barthélémy, de cette profonde vénération qu'on n'accorde généralement qu'à un long exercice des vertus. Tout en elle inspirait l'intérêt ; son âge, sa figure, la délicatesse de sa santé, la vivacité qui animait ses paroles et ses actions, le désir de plaire, qu'il lui était si facile de satisfaire, et dont elle rapportait le succès à un époux, digne objet de sa tendresse et de son culte ; cette extrême sensibilité qui la rendait heureuse ou malheureuse du bonheur ou du malheur des autres, enfin cette pureté d'âme qui ne lui permettait pas de soupçonner le mal. On était surpris de voir tant de lumières avec tant de simplicité. Elle réfléchissait dans un âge où l'on commence à peine à penser... » Cette première éducation, dont elle avait reconnu l'insuffisance, elle l'avait complétée; elle avait formé son esprit par de bonnes lectures, et après avoir acquis l'instruction qui lui manquait d'abord, conservé la modestie et la simplicité qui faisaient le charme de sa nature. Quoique timide et n'aimant pas à se mettre en avant, elle causait avec grâce ; mais elle avait surtout « l'art de bien écouter, de faire valoir l'esprit des autres1... » Dans ses lettres intimes à madame du Defiand , elle parle souvent de cette timidité, dont elle ne put jamais se défaire entièrement, mais dont elle savait pourtant triompher quand il le fallait pour assurer sa dignité de femme et de maîtresse de maison. Rien de plus ferme, de plus noble et de plus sensé que son explication avec sa belle-sœur, la duchesse de Gramont, en arrivant à Chanteloup après l'exil. Une autre fois, elle croit avoir à se plaindre de madame de Beauvau, le lui dit nettement, sans embarras comme sans emportement ; et quand elle en a reçu l'assurance que celle-ci n'a pas eu l'intention de l'offenser, elle reprend à l'instant sa

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