Lettre du 3 février 1709 de l'abbé Barthélémy
Si:it MADAME DU UUFFAND. cxxvn
Né en 1716, aux environs de Marseille, destiné dès son enfance à l'état ecclésiastique, l'abbé Barthélémy s'était appliqué spécialement à l'étude des langues anciennes et surtout du grec. Il apprit aussi l'arabe et fit avec succès quelques sermons dans cette langue au collège de la Propagande, k Marseille, à plusieurs maronites arméniens et autres catholiques arabes qui n'entendaient pas bien le français. Un jour , quelques-uns de ses auditeurs vinrent le prier de les entendre à confesse. Mais il leur répondit qu'il n'entendait pas la langue des péchés arabes. On connaît cette histoire, que lui-même raconte plaisamment dans des notes sur sa vie, d'un rabbin converti qui se prétendait versé dans la connaissance des langues orientales et qu'on lui amena un jour pour vérifier l'exactitude de ses assertions en l'interrogeant dans un idiome que cet aventurier prétendait connaître : « Je fus tellement effrayé qu'il m'en prit la sueur froide. Je cherchais vainement à leur prouver qu'on n'apprend pas ces langues pour les parler , lorsque cet homme commença l'attaque avec une intrépidité qui me confondit d'abord. Je m'aperçus heureusement qu'il récitait en hébreu le premier psaume de David que je savais par cœur. Je lui laissai dire le premier verset et je ripostai bravement par un des dialogues arabes qu'avait dressés pour moi mon maître, contenant par demande et par réponse des compliments, des questions, etc. Nous continuâmes, lui par le second verset, moi par la suite du dialogue... La conversation devint plus animée, nous parlions tous deux à la fois et avec la même rapidité. Quand il eut fini, je dis à ces messieurs que cet homme méritait, par ses connaissances et ses malheurs, d'intéresser leur charité. Pour lui, il leur dit dans un mauvais baragouin qu'il avait voyagé en Espagne, en Portugal, en Allemagne, en Italie, en Turquie, et qu'il n'avait
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jamais vu un aussi habile homme que ce jeune abbé. J'avais alors vingt et un ans... »
Après avoir fini ses études au séminaire, « quoique pénétré des sentiments de la religion, et peut-être même parce qu'il en était pénétré, il n'eut pas la moindre idée d'entrer dans le ministère ecclésiastique. » A vingt-neuf ans, se voyant sans état, sans fortune, et redoutant de devenir à charge à sa famille, il partit pour Paris sans vocation décidée et sans trop savoir ce qu'il y ferait. Il y arriva au mois de juin 1744, avec une lettre de recommandation pour M. Boze, garde des médailles du roi, de l'Académie des inscriptions, qui le reçut avec bienveillance, l'invita à ses dîners du mardi et du mercredi, le mit en rapport avec les savants et les hommes de lettres les plus considérables. Peu à peu ses relations s'étendirent. M. Boze étant mort en 1753, l'abbé Barthélémy, déjà membre de l'Académie, semblait son successeur naturel. La place, néanmoins, était convoitée par un de ses confrères de l'Académie, dont il ne voulut pas qu'on lui dit le nom, mais qui faisait valoir auprès de M. d'Argenson des protecteurs puissants. M. de Malesherbes, alors directeur de la librairie, prit l'abbé Barthélémy sous sa protection, à la prière du comte de Caylus, et lui fit obtenir justice, grâce au crédit du duc de Gontaut et de M. de Stainville, depuis duc de Choiseul, avec lequel cette circonstance le mit pour la première fois en rapports. Celui-ci ayant, l'année suivante, été nommé ambassadeur à Rome, l'abbé consentit à venir le rejoindre dans cette ville, y arriva le l*r novembre 1755, et fut, depuis cette époque , considéré à l'hôtel de Choiseul , non comme V auteur du logis, mais comme l'ami le plus cher et le mieux apprécié. « Cet abbé est un trésor, écrit à Walpole madame du Deffand; c'est le vrai bonheur de la grand' maman. Lui
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seul supplée et remplace parfaitement les différentes compagnies et n'en laisse regretter aucune1. » Si douce que fût pour l'abbé Barthélémy cette intimité, il avait dû lui faire le sacrifice de son indépendance, et ce sacrifice lui coûta; l'aveu lui en échappe une seule fois dans une de ses lettres à madame du Deffand2. Il accepta cependant, et remplit fidèlement, dans toutes les fortunes, les devoirs de l'amitié la plus dévouée. Secrétaire général des Suisses, dont le duc de Choiseul était colonel, il refusa de conserver sa place quand M. de Choiseul fut invité à donner sa démission, et repoussa toutes les avances que lui fit à cet égard le duc d'Aiguillon, lui offrant son amitié s'il voulait abandonner ses anciens protecteurs et ne pas retourner à Chanteloup.
A son tour madame de Choiseul fut assez heureuse pour lui sauver la vie pendant la Terreur. Chassée par la Révolution du couvent ou elle s'était retirée après la mort de son mari, elle vivait seule dans un petit appartement, ne recevant guère d'autre visite que celle de l'abbé. Il était chez elle le 2 septembre 1793, quand on l'y vint arrêter. Le soir même il vit entrer dans sa prison sa digne amie. « Cette femme si délicate et si frêle, dont une extrême sensibilité use les ressorts, mais à qui l'amitié fait toujours trouver des forces, n'avait pas perdu un moment pour éclairer la religion du gouvernement sur Terreur commise dans les bureaux, qui avait fait arrêter ce respectable vieillard; des amis zélés l'avaient aidée. Le comité, qui n'ignorait ni l'âge, ni la réputation de Barthélémy, ni la pureté de sa conduite, n'avait jamais eu l'intention de le comprendre dans l'ordre général qui frappait les employés de la Bibliothèque, et son arrestation était un malentendu, une erreur qu'on répara