‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 4)Chapitre 50 sur 128 · A LA CITOYENNE DE CIIOISKUL · texte numérisé non relu

A LA CITOYENNE DE CIIOISKUL

KUK DOMINIQUE, AU COIN Dl I. A KIIC BOl.'HOOONK.

« Au nom de Dieu, divine citoyenne, ne prenez pas la peine de venir ici, ni par la faveur d'un fiacre, ni par le secours de M. de Nivernois; laissons passer ce mauvais temps, puisqu'il veut passer. Quand il aura fini sa course, je commencerai la mienne. Je suis assez bien, je ne suis arrêté que par mes nerfs, qui ressemblent à des cordes à violon qui jurent sous l'archet. J'ai à la vérité deux officieux ; mais ils sont si souvent de garde que je ne puis pas envoyer tous les jours. Je voudrais, à l'exemple des Levantins, élever un pigeon pour vous porter mes billets. Mais outre que nous n'avons pas encore de professeur pour ce genre de courrier, j'aurais peur que Marianne, dans un moment de disette, mît le mien à la broche. Regardez à vos pieds, vous m'y trouverez toujours. Ce xv ventôse. »

La duchesse de Choiseul mourut à Paris le 3 décembre 1801. Madame du Deffand l'avait précédée depuis longtemps. Dans ses lettres du mois de juillet et d'août 1780, elle se plaint d'être plus faible et plus languissante. Mais les deux maux qu'elle redoute le plus, c'est la solitude et l'insomnie. Pour échapper à la première, on prétend qu'elle

1. Notice sur l'abbé Barthélémy, par le duc de Nivernois, écrite peu après la mort de l'abbé, en 1705. On dirait que madame du Deffand a eu comme un pressentiment do cette scène en écrivant la lettre du 16 septembre 1771.

SUR MADAME DU DEFFAND. cxxxi

fit venir son cuisinier et lui dit qu'ayant besoin de plus de distractions, elle voulait attirer le plus de monde possible, qu'il eût donc à lui faire faire bonne chère. Ses soupers devinrent en effet plus recherchés et plus nombreux que jamais. C'était un des grands éléments de la sociabilité dans ce temps-là : « Le souper, lui disait un jour un de ses amis, est une des quatre fins de l'homme; je ne me rappelle pas quelles sont les trois autres. »

Quelquefois, pour occuper ses cruelles insomnies, elle composa d'assez jolis vers qui rappellent la manière de Chaulieu ; ceux-ci entre autres :

Il est un âge heureux , mais qu'on perd sans retour, Où la folle jeunesse entraîne sur ses traces

Le plaisir vif avec l'amour

Et les désirs avec les grâces.

11 est un âge affreux , sombre et froide saison , Où l'homme encor s'égare et prend dans sa tristesse

Son impuissance pour sagesse

Et ses craintes pour sa raison.

On peut citer encore ceux-ci :

Le ver a soie est , à mes veux .

L'être dont le sort vaut le mieux.

Il travaille dans sa jeunesse, Il dort dans sa maturité ; Il meurt enfin dans sa vieillesse Au comble de la volupté.

Notre sort est bien différent, Il va toujours en empirant.

Quelques plaisirs dans la jeunesse, Des soins dans la maturité, Tous les malheurs dans la vieillesse.

Puis la peur de l'éternité!...

A la fin du mois d'août , une fièvre ardente l'obligea à

cxxxii NOTICE SUR MADAME DU DEFFAND.

garderie lit. Ses meilleures amies, madame de Choiseul, les maréchales de Luxembourg et de Mirepoix, ne quittèrent le chevet de son lit que peu d'heures avant sa mort. Elle la vit venir avec résignation et courage. « Je suis d'une faiblesse et d'un abattement excessifs, écrit-elle encore le 22 août à Walpole, ma voix est éteinte; je ne puis me donner aucun mouvement; j'ai le cœur enveloppé, j'ai de la peine à croire que cet état n'annonce pas une fin prochaine. Je n'ai pas la force d'en être effrayée, et ne vous devant revoir de ma vie, je n'ai rien à regretter... » Apercevant auprès de son lit son secrétaire Wiart qui pleurait: « Vous m'aimez donc?... » lui dit-elle avec un étonnement où se trahit le principe de sa maladie morale : mécontentement et mépris de soi-même qui ne permettent pas de croire à l'affection des autres, sans cette humilité qui fait aimer les autres par la pensée qu'ils valent mieux que nous.

Elle expira quelques moments après, le 2ft octobre, dans sa quatre-vingt-quatrième année.

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