‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 4)Chapitre 58 sur 128 · Elle mourut le 15 avril suivant · texte numérisé non relu

Elle mourut le 15 avril suivant

2. Il était arrivé a Pari» avec lord Hcrtfort en 1703 , et en repartit en 1700.

je m'y noie ; ce n'est pas le moyen de se rencontrer. Je regrette les occasions de parler de vous, ma chère enfant, car je vous aime, je vous assure, infiniment.

DE LA DUCHESSE DE Cil 01 SEUL A MADAME DU DEFFAND

Vous avez bien raison, mon enfant, je n'ai pas le temps. Se vous répondre, et cependant je vous écris, mais c'est qu& j,ai autre chose à faire ; notre souper avec madame de Luxembourg sera pour vendredi, je le lui propose au moins ; n'en parlez pas à madame la maréchale de Mirepoix ; elle serait peut-être fâchée que je ne priasse pas sa nièce, et je ne veux pas la fâcher parce que je l'aime. Quoique vous ayez deviné le secret de mon indifférence imperturbable, je trouve que vous en parlez comme les dévots de l'impénitence finale; vous avez bien raison, les cœurs froids sont réprouvés; je ne sais s'ils brûleront dans l'autre monde, mais je suis bien sûre qu'ils sont gelés dans celui-ci, ils sont morts avant que de naître. La vie est dans le feu, la jeunesse brûle pour le plaisir, les cœurs sensibles pour l'amour, les ambitieux pour la gloire, les gens vertueux pour l'honneur, pour le bien , ce bien par lequel on fait jouir et l'on jouit soi-même. Ceux qui, dans quelque genre que ce soit , ont acquis quelque célébrité , ceux qui des siècles le3 plùs'reculés ont transmis leurs noms jusqu'à nous, étaient tous embrasés de ce feu divin; il étend l'existence sur le présent, il la perpétue dans les siècles futurs. Ceux dont les noms sont morts pour la postérité, l'étaient déjà pour leurs contemporains. Je sais que l'on peut acquérir cette célébrité par des moyens criminels , mais ce n'est pas le crime qui est devenu célèbre, c'est ce principe ardent qui a produit les grands effets qui ont étonné l'univers ou en ont changé la face. Je sais

qu'Alexandre , ce fou de conquérant, est devenu aussi célèbre que le sage Philippe de Macédoine, dont la sagesse avait préparé les matériaux qu'a employés la folie de son fils; les proscriptions de Sylla, de César et d'Auguste, en effrayant le inonde, n'ont pas fait leur seule célébrité. Les Antonin, les Marc-Aurèle n'ont dû leurs noms qu'à leurs vertus, et celui de Titus, qui n'a été que montré aux nations, s'est transmis jusqu'à nous pour un seul sentiment. Ne croyez donc pas ces âmes froides et ces esprits étroits qui nous disent que les meilleurs princes de l'antiquité ont été ceux qui ne nous sont pas connus, par cette raison même qu'ils nous sont inconnus ; ils font de la bonté un être passif, c'est la bonté des sots, elle consiste à ne pas nuire; mais la véritable bonté est le résultat de toutes les vertus, et des vertus actives , parce qu'elles tendent toutes à produire le bien; quoi qu'ils en disent, on est encore plus célèbre par le bien que par le mal que l'on fait aux hommes. Les premières divinités de la terre ont été les premiers bienfaiteurs de l'humanité. Cérès eut des autels en Sicile pour y avoir porté l'art de cultiver la terre, et Noé , qui nous apprit à cultiver la vigne, fut le Bacchus des Grecs.

Mais qu'est-ce que tout cela fait à la nièce de madame la maréchale ? Non , je ne peux pas les prier, et pour ne pas faire de peine à la tante que j'aime, que j'honore, et à qui je dois de la reconnaissance, je me passerai plutôt d'elle que de prier sa nièce ou de lui faire de la peine. Pour samedi, je serai à Versailles. J'envoie votre lettre à M. de Choiseul pour qu'il devine l'aimable ingrat dont vous me parlez, et qu'il lui fasse passer vos amours et vos injures, et en même temps pour m'acquitter de la commission de tabac que vous me donnez. Adieu, ma chère enfant; vous êtes insupportable, vous m'avez fait perdre tout mon temps.

A Cbantcloup, ce 23 17 OC.

Savez-vous pourquoi vous vous ennuyez tant , ma chère enfant? C'est justement par la peine que vous prenez d*éviter, de prévoir, de combattre l'ennui; vivez au jour la journée, prenez le temps comme il vient, profitez de tous les moments, et avec cela vous verrez que vous ne vous ennuierez pas. Si les circonstances vous sont contraires, cédez au torrent et ne prétendez pas y résister; si l'on oppose une digue trop faible en raison du volume d'eau qu'elle doit contenir, elle sera brisée ; mais ouvrez la digue, l'eau s'écoulera et la digue ne sera seulement pas endommagée. Croyez-moi , le mal que Ton se résout à supporter est bientôt passé, et il n'en reste rien après lui; surtout évitez le malheur toujours dupe et superflu de la crainte. Celui-là n'est pas dans la nature des choses, il n'est <|ue dans la nôtre, et nous doublons le mal par l'action rétroactive que nous lui donnons en le craignant. Je ne prétends pas vous dire que j'en sois déjà venue au point de suivre exactement la morale que je vous prêche, mais en vérité, à force de réflexions et j'ose dire de courage , je suis bien près de la mettre en pratique ; avec un cœur chaud qui a besoin d'aliment, et une imagination vive qui a besoin de pâture, j'étais plus disposée au malheur et à l'ennui que personne ; cependant je suis heureuse et je ne m'ennuie pas. Jugez de là, ma chère enfant, qu'il vous est possible aussi d'être heureuse , et soyezla, je vous en prie. Je vous l'ai déjà dit, j'ai vieilli avant le lemps; mais comme mon expérience m'est heureusement venue dans la force de l'âge , il me donne le temps et le ressort de la mettre à profit, et par conséquent mes conseils à cet égard ne sont pas à dédaigner.

Je m'aperçois, ma chère enfant, que je vous dis des choses bien communes, mais accoutumez - vous à les supporter : Primo parce que je ne suis pas en état de vous en dire d'autres; secondô parce qu'en morale elles sont toujours les plus vraies, parce qu'elles tiennent à la nature. Après avoir bien exercé son esprit, le philosophe le plus éclairé sera obligé d'en revenir à l'axiome du plus grand sot , de même qu'il partage avec lui l'air qu'il respire , de même qu'il possède en commun avec le dernier des hommes les besoins et les facultés naturels. Les préjugés se multiplient, les arts s'accroissent, les sciences s'approfondissent , mais la morale est toujours la même , parce que la nature ne change pas ; elle s'est toujours réduite à ces deux points, être juste pour être bon, être sage pour être heureux. Saadi, poëte persan , dit que la sagesse est de jouir, la bonté de faire jouir; j'y ajoute la justice.

Je vois que vous ne croyez pas trop au tableau que je vous ai fait de la vie que je mène ici; vous vous trompez si vous croyez qu'elle est occupée; elle n'est que remplie, et cela vaut bien mieux , mais si bien remplie que je n'ai pas le temps de lire, et qu'à peine ai-je celui d'écrire à mes amis. Mes ouvrages et mes ouvriers sont les seules choses qui m'occupent véritablement, mais vous sentez bien que ce ne peut être ni tous les jours, ni toute la journée; j'y ai cependant des intérêts trèspressants, mon agrément, ma commodité et l'amour-propre de bien faire ; d'ailleurs , ma vie est la plus uniforme possible , mais de cette uniformité même naissent une infinité de petites variétés qui tiennent à sa nature, qui ne coûtent pas de peines à arranger, ni de fatigues pour en jouir, et qui n'en sont que plus douces; enfin, si nos plaisirs ne sont pas grands, du moins nos peines sont légères. Je suis bien et très- bien, et si bien que je m'abandonnerais à être toujours comme cela; ce qui prouve que je n'ai pas encore acquis le dernier période de ma philosophie, car elle devrait me rendre tous les lieux et tous les genres de vie égaux. Je suis bien fâchée de la mort de

ce pauvre Clérault, pour lui que je connaissais un peu, et surtout pour vous qui l'aimiez. Hélas! je n'ai pas de remèdes à vous donner contre les peines du cœur, et si j'en avais, je vous les refuserais; conservez vos facultés sensitives, c'est la source de tous les plaisirs, et un seul plaisir dédommage de bien des peines ; mais il en faut savoir jouir : le seul art est de s'y livrer entièrement.

J'ai écrit à M. de Choiseul pour monsieur votre neveu ; je suis étonnée que vous n'ayez pas entendu parler de lui, mais je vous prie, ma chère enfant, rejetez toutes ces fautes sur le manque de temps et non sur le manque de sentiment, et croyez que quand on vous aime une fois, il faut vous aimer toute la vie.

LKTTRE XXIII

Paris, ce 8 mars 1760.

Je ne sais en vérité pas sur quel ton je vous écrirai; je ne sais pas ce que je pense; je sais encore moins ce qu'il faut dire; je ne sais pas si je suis contente de votre lettre; je ne sais pas si sa date et tout ce qu'elle contient est bien vrai; je ne sais pas quelle est l'opinion que vous avez de moi; je ne sais pas si ce n'est pas une contrainte et une gêne pour vous de m' écrire; je ne sais pas si vous ne seriez pas bien aise de ne plus entendre parler de moi; je ne sais pas si vous n'êtes pas dans le dessein de ne plus revenir ici; je ne sais pas si je ne devrais pas vous oublier ; je ne sais pas si je ne devrais pas prendre au pied de la lettre ce que M. Walpole me dit de l'amitié; enfin, je ne sais pas où j'en suis; je sais seulement que vous me dites des choses fort flatteuses, et qu'elles ont plus l'air de la politesse que de l'amitié. Vous ne me parlez point de votre santé; vous ne me dites point quel jour vous

n CORRESPONDANCE

êtes arrivé à Londres. Je suis plus de cinq semaines après votre départ sans avoir de vos nouvelles; on me dit, pour me calmer, que vous avez dû passer par la Hollande, que vous n'avez pu être arrivé avant le il ; votre lettre est datée du 13, et vous me mandez que vous voyez souvent M. Hume, que vous n'ayez pu découvrir où demeure M. Taaffe, et vous.ne me dites pas un mot de milord Ossory. Je n'ose demander raison de tout cela à M. Walpole; je n'attends pas de vous que vous dissipiez ces obscurités et je vois avec déplaisir qu'il n'y a rien de clair qu'une seule chose, qui est que nous ne nous reverrons plus. J'ai dû m'y attendre, je devrais y être préparée, et ce n'est pas votre faute ni celle de M. Walpole si je me suis trompée; je vais bientôt le perdre aussi ; je ne veux point me permettre d'en être fâchée ; je ne veux plus me permettre aucun examen, aucune distinction, aucune préférence, aucun sentiment; tout cela n'est bon qu'à rendre malheureux , et ce qui , de plus, m'est particulier, cela me rend ridicule. Je veux dans mes amis, dites-vous, des amants et même passionnés. Ah! mon Dieu! quelles pensées! quelles idées! Gomment ai -je pu les faire naître?... Voilà où j'en suis, Monsieur; jugez de ce que je puis dire.

Je n'ai point vu madame de Forcalquier depuis que j'ai reçu votre lettre. Je compte la voir ce soir et la lui montrer, et je ne fermerai la mienne qu'après y avoir ajouté ce qu'elle me chargera de vous dire. J'ai fait vos compliments au président et à madame de Jonsac; figurez- vous que vous en avez été témoin, et vous saurez parfaitement ce qu'ils m'ont répondu. Il y a bien peu de gens qui ne disent pas tout ce qu'on doit dire, et dont on ne sache pas par conséquent, avant qu'ils aient parlé, tout ce qu'ils diront.

Je ne sais pas si c'est un bonheur d'avoir rencontré des personnes qui ne sont pas semblables à ces gens-là ; mais je sais bien que ces personnes dégoûtent bien de ces gens-là. Non, non, Monsieur, vous ne devez pas me savoir gré de vous

avoir bien connu et bien jugé; je ne pouvais pas m'y méprendre; mais je vous avoue que je ne m'applaudis point de mon discernement; je préférerais d'avoir celui de madame de Valentinois, et de donner toute préférence aux Allemands sur les Anglais; elle a une singulière antipathie pour votre nation, et je ne puis vous dire à quel point je lui parais ridicule d'oser avouer que je ne pense pas de même.

J'allais oublier de vous dire que madame de Lambert est morte; j'en suis un peu fâchée. Madame de Forcalquier la regrette; madame de La Vallière, dont elle était amie intime et à qui elle laisse des diamants, n'en a pas été émue.

Nous avons beaucoup soupe, M. Walpole et moi, depuis votre départ, chez mesdames de Luxembourg et de Boufllers ; celle-ci triomphe des succès de Jean-Jacques ; vous ne les pouvez ignorer, puisque vous voyez si souvent M. Hume; mais comment l'aviez-vous pu voir si souvent avant le 13 de février qui est la date de votre lettre? et comment cette lettre ne m'est-elle parvenue que le 6 de mars? 11 règne dans tout cela une obscurité impénétrable; M. Walpole se met en colère quand je cherche à la pénétrer ; je ne vous dirai point qu'il vous aime, puisqu'il veut qu'on soit bien persuadé qu'il n'aime rien ; mais je pense qu'il vous aimerait s'il ne s'était pas fait un système de ne rien aimer. Mais vous, Monsieur, qui ne vous êtes point encore fait de système, et qui avez le malheur aussi bien que moi de vous ennuyer toujours, dans vos heures de loisir écrivez-moi, et ne vous piquez pas que toutes vos lettres soient aussi bien écrites que celle que j'ai reçue; il est impossible de faire aussi peu de fautes quand on écrit du premier mouvement, et on n'a du plaisir qu'autant qu'on n'y porte point d'attention. Mandez-moi si vous avez vu milord Ossory, et si vous êtes content de lui; s'il ne vous aime point de préférence à tout, il aura grand tort; lui avez-vous donné ma lettre? J'imagine que non, il m'aurait répondu ou il vous aurait chargé de me répondre.

Je vous suis très -obligée du soin que vous prenez de me chercher un chien. Madame de Beauvau m'en a rapporté un de Montpellier : c'est une petite barbette qui n'est pas trop jolie, mais elle m'aime, et cela me suffit.

Je m'aperçois que cette lettre est bien longue et bien ennuyeuse, mais je suis dans mes jours d'aridité, je ne la fermerai que demain.

J'apprends dans le moment par un billet de M. Walpole qu'il a une fluxion sur les yeux; malgré son peu d'amitié, il me fait entendre qu'il ne serait pas fâché de me voir ; je vais me lever pour l'aller trouver ; il y a toute apparence que nous parlerons un peu de vous; le mal que nous en dirons vaudra mieux que le bien que nous dirons des autres.

Ce dimanche, 9.

J'ai lu votre lettre à madame de Forcalquier, ou plutôt je la lui ai donnée à lire; j'ai jugé à son ton qu'elle lui a fait plaisir; d'ailleurs, je n'ai pu tirer d'elle aucune parole qui eût quelque signification; elle est plus qu'incompréhensible; la Trinité n'est pas plus mystérieuse ; elle s'est fait des systèmes qu'elle tf entend pas bien elle-même ; ce sont de grands mots, de grands principes, de grands coups d'archet dont il ne reste rien. Cependant je suis de votre avis, elle vaut mieux que toutes mes autres connaissances; elle est convenue « qu'elle serait bien aise que vous vécussiez dans ce pays-ci ; mais que, pour ne vous y voir qu'en passant, il lui était égal que vous y vinssiez ou que vous n'y vinssiez pas; que, par rapporta moi, elle désire que vous y reveniez; elle ne vous a point oublié, mais elle vous oubliera. Eh ! pourquoi ne vous oublierait-elle pas? Elle ne vous connaît pas... » Que sais-je, cent mille propos de cette sorte qui m'ont impatientée. On dit des gens qui ont trop de vivacité qu'ils ont eu le four trop chaud; on pourrait dire d'elle le contraire, il lui manque des degrés de cuisson; elle est l'esquisse d'un bel ouvrage, mais il n'est pas fini.

Ce qui est certain, c'est que ses sentiments (si sentiments il y a) sont honnêtes et quelle est sans inconvénient. Je lui ai montré votre lettre parce que j'ai cru que cela vous ferait plaisir; mais soyez sûr que qui que ce soit au monde, pas même elle , ne verra à l'avenir ce que vous m'écrivez, excepté Wiart, qui, comme vous savez, est un puits. A propos de Wiart, M. Walpole s'est acquitté de vos commissions; il vous en rendra compte.

Je viens de vous faire une belle promesse que je ne montrerai point vos lettres ; je ne serai peut-être jamais dans le cas de les pouvoir montrer. En vérité, en vérité, je suis comme madame de Forcalquier, je ne vous connais point.

Je passai hier trois heures avec M. Walpole ; je ne fus qu'un demi-quart d'heure seule avec lui. Milord George et sa femme lui rendirent une petite visite, mais votre docteur James y resta tout le temps ; c'est un homme bien triste et bien ennuyeux.

Avez-vous vu Jean-Jacques? Reste-t-il à Londres? Avezvous vu monsieur votre père? Imaginez-vous être avec moi tête à tête au coin du feu, et répondez à toutes les questions que je vous ferais, mais surtout à celles qui regardent votre santé. Avez-vous vu des médecins? vous ordonneront-ils des eaux? Et dites-moi aussi, avec la plus parfaite bonne foi, si je vous reverrai jamais. Songez que vous n'avez que vingt-cinq ans, que j'en ai cent, que j'ai beaucoup d'amitié pour vous, qu'il ne s'agit que d'une complaisance de peu de durée pour mettre de l'agrément dans ma vie.

Adieu , Monsieur, je ne veux point tomber dans le pathétique; ne faites que ce qu'il vous plaira.

Paris , 12 avril 1706.

Remarquez la date de cette lettre , il pourrait en arriver comme de la date de votre première lettre que je soupçonnais être antidatée ; mais vous, vous n'aurez pas un pareil soupçon, car vous ne vous occupez pas de semblables calculs. Le départ de cette lettre dépendra de celui dé M. Walpole. Je crains et je souhaite qu'il soit différé: il en sera bien fâché, mais il pourra bien y être forcé; son suisse est malade depuis hier matin, il en est très-inquiet et il se trouve dans les plus grands embarras ; ses ballots ne sont point finis. Je lui ai offert tous les secours qui dépendent de moi, médecins et domestiques ; le suisse ne veut voir aucun catholique, et le maître refuse tout service de mes gens. J'ai appris ce matin que le suisse allait mieux; il sera peut-être rétabli mardi prochain, et c'est le jour que M. Walpole veut partir. 11 vous dira qu'il m'a rendue parfaite; il prétend que depuis un mois je ne suis pas reconnaissable, que je suis devenue un prodige de prudence. 11 s'en fait tout l'honneur, et moi je prétends qu'une sentence que j'ai trouvée dans un livre, y a pour le moins autant contribué que ses leçons et ses préceptes. M. Walpole trouve cette sentence précieuse ; mais c'est par humeur qu'il la juge telle, car il a quelquefois de l'humeur. Enfin, voici la sentence; je suis persuadée que vous la trouverez très-juste :

La discrétion est à l'âme ce que la pudeur est au corps. L'excessive franchise est une nudité.

Excepté M. Walpole, tous ceux à qui j'ai dit cette sentence l'ont trouvée parfaite.

Je serais très-contente de votre lettre si vous m'y donniez l'espérance de vous revoir; il n'y a qu'un mot qui pourrait y avoir quelque rapport, et ce mot, à bien l'examiner, n'est qu'un compliment, une honnêteté vague, sur lequel je ne prends point le change. Je suis persuadée que je ne vous reverrai plus , et tout ce que je peux faire pour m'en consoler, c'est de me dire que j'ai été folle de ne le pas prévoir ; je devais juger par la vie que vous avez menée ici et l'excessif ennui que vous y aviez, que vous ne reviendriez jamais ; je devais me défendre de l'amitié que j'ai prise pour vous, et suivre les conseils de M. Walpole. Mais l'esprit a beau entendre raison, il n'en est pas ainsi du cœur. Cependant je crois que je serai contente si vous m'accordez quelque estime et si vous me donnez quelque marque de souvenir. Je regretterai toute ma vie votre société et celle de M. Walpole : vous vous êtes montrés l'un et l'autre, pour me dégoûter de tout ce qui m'environne, et me faire sentir la vérité de ces vers de Despréaux qu'il dit à l'occasion des ouvrages, et moi que j'applique aux hommes :

Le faux est toujours fade, ennuyeux, languissant; Mais la nature est vraie, et d'abord on la sent; C'est elle seule en tout qu'on admire et qu'on aime. Un esprit né chagrin plaît par son chagrin même.

Vous ne vous ressemblez point, M. Walpole et vous, mais vous êtes des originaux chacun dans votre genre; enfin, pour mon malheur, vous ne serez jamais remplacés ni l'un ni l'autre par personne, et je prévois un grand ennui pour moi à l'avenir. J'espère cependant que M. Walpole reviendra ici. Savoir quand ce sera, je l'ignore; mais si les choses s'arrangeaient suivant mes désirs, vous viendriez aussi ici au commencement de juin,

vous y resteriez jusqu'au mois Je ne puis pas le nommer,

ce serait consentir à votre départ, et, cela m'est impossible.

Je viens de relire votre lettre ; je vois que mes soupçons vous ont déplu. Vous me conseillez d'établir ma confiance sur mon

propre mérite. Ce serait bâtir sur le sable. Je crois qu'il est fort facile de m'oublier, mais je crois que quand on veut bien me dire qu'on se souvient de moi, qu'on m'estime et qu'on m'aime, je dois m'en contenter. Ces mots sont toujours agréables, n'eussent-ils que le son. Ce que vous me dites de madame de Forcalquier est fort bien, c'est dommage que je ne puisse pas le lui montrer; il y a dans ce que vous dites qu'elle est, des choses qui pourraient la choquer, mais il n'y a rien dans ce que vous dites qu'elle pourrait être qui ne dût lui plaire infiniment ; je lui ai seulement dit que vous n'étiez point étonné de l'indifférence avec laquelle elle avait reçu vos assurances d'attachement, et que vous me mandiez qu'il n'y avait que les aveugles à qui vous pussiez plaire , et tout de suite elle a dit : 11 devait ajouter, et à ceux qui ont des oreilles. « Il saura ce que vous venez de dire. Madame... » J'ai fait des compliments au président et à madame de Jonsac; ils ont été fort bien reçus. La nièce m'a demandé s'il était bien vrai que son nom fut dans votre lettre ; j'ai fait un faux serment, et elle en est toute fière. M. Walpole vous dira qu'il croit qu'elle ne me hait point, mais le pauvre président est dans un terrible état ; je trouve qu'il s'affaiblit tous les jours. Quand vous verrez M. Walpole, il vous racontera, si vous en êtes curieux et s'il en a le loisir, toutes les minuties qui remplissent ma vie, mais qui, à ma grande honte, influent sur mon bonheur.

Je me passerai fort bien d'une lettre de milord Ossory ; il a répondu à la mienne. Puisque vous êtes content de lui, je m'intéresserai toujours à ce qui le regarde : ainsi, mandez-moi s'il a gagné ou perdu à Newmarket , et faites-lui mes compliments sur le mariage de mademoiselle sa sœur.

Vous ne me dites pas un mot de ma lettre à M. Taaffe ; je voudrais seulement savoir si vous la lui avez fait rendre; si par hasard vous l'aviez vu lui-même, je serais curieuse de savoir ce qu'il vous aurait dit. 11 faudrait me le raconter naturellement ; je n'aurai aucun chagrin d'apprendre qu'il conti-

nuât ses anciennes correspondances1, et je me passerai trèsfacilement d'en reprendre aucune avec lui.

J'ai remis, pour le dernier article de cette lettre, à vous parler de votre santé. Je ne puis vous dire à quel point j'en suis inquiète. Je suis persuadée qu'à Londres ainsi qu'à Paris vous vous conduisez comme un fou, que vous faites tout de travers les remèdes qu'on vous ordonne, que vous n'observez aucun régime, que vous jouez le plus gros jeu du monde, ce qui certainement ne peut être sans troubler votre sang. Enfin, il faut qu'il y ait une grande différence entre la tête et le caractère : je crois votre tête détestable et votre caractère excellent, et ce qui me le prouve, c'est que d'une part vous vous conduisez fort mal pour vous-même, et parfaitement bien pour vos amis. Je désire passionnément que M. Walpole et vous soyez intimement unis, vous êtes parfaitement dignes l'un de l'autre, et, sans vous ressembler par l'humeur, vous avez ensemble de grands rapports. Je le regretterai beaucoup, et quoi qu'il me puisse dire, je suis persuadée qu'il m'aime; il se moquera bien de moi et me dira bien que non quand il lira cette lettre, car je la lui ferai voir. S'il ne part pas mardi, suivant son projet, je la ferai mettre à la poste lundi.

Que ce ne soit point, je vous prie, une corvée pour vous de m'écrire ; ne vous piquez point de me dire des choses flatteuses ? donnez^moi seulement des nouvelles de votre santé; voilà tout ce que j'exige.

Ce dimanche.

P. $. Je fais partir ma lettre aujourd'hui luudi, parce que M. Walpole a retardé son voyage par la maladie de son valet de chambre. Le plus tôt qu'il pourra partir, ce sera jeudi..

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