Probablement avec mademoiselle de Lespinusse
Avril.
Ma nouvelle qualité d'étrangère * m'impose des obligations, ma chère enfant, et ces obligations me sont fort pénibles quand elles me privent du plaisir de vous voir. Vendredi, par exemple, je donne à souper à madame de Stahremberg; cela ne vous plairait assurément pas; pour le vendredi 2 mai, je ne sais encore où je serai ; mais si c'est à Paris, je me tiens engagée chez vous. Quant à l'ingrat, au parjure, qui ne mérite pas tous ces titres, il a lu avant moi votre billet qu'il a trouvé sur la cheminée, et il a ri. Si je puis vous l'amener poings et mains liés, en esclave soumis, je le trouverai bien heureux.
Non-seulement je vous permets , mais je vous prie instamment de parler de moi à M. Walpole ; il aurait eu le plus grand succès possible auprès de moi, même quand je n'aurais point eu de vanité. Jugez ce qu'a dû ajouter, dans l'esprit d'une femme, le plaisir de lui avoir plu *. Si je pouvais le déterminer à revenir, comme vous le dites , si je m'en flattais au moins, je vous assure que je lui écrirais tout à l'heure pour l'en presser. Mais bon!... est-ce que vous pouvez croire que des Anglais, des gens sages, qui apprécient tout, et qui en appréciant tout détruisent tout, puissent être enthousiastes comme vous?... Conservez-moi celui que vous me flattez de vous avoir inspiré, car ce serait me faire bien du chagrin que de m'en priver.
1. lie duc de Choiseul venait d'être nommé ministre des affaires étrangères.
2. H. Walpole écrivait, le 11 janvier de cette même année, à lady Hervey : « Ma dernière passion , et je crois la plus forte, est la duchesse de Choiseul. Son visage est joli, sa personne est un petit modèle; gaie, modeste, pleine d'attentions, avec la plus charmante expression et la plus grande rapidité de jugement et de raison. Vous la prendriez pour la reine d'une allégorie. On craint que cela Unisse autant qu'un amoureux. Si elle en admettait, on désirerait que cela finisse.»
LETTRK XXVI
Versailles, 21 mai 1764.
Vous avez très-bien fait, ma chère enfant, d'écrire à M. de Choiseul, quoique je lui eusse fait votre commission. Je lui remettrai votre lettre dès qu'il sera revenu du conseil.
Je crois avoir rempli toutes les attentions requises pour la boite de M. Walpole f. J'ai écrit un billet à M. de Guerchy, où je le prie de la lui faire tenir sûrement et mystérieusement, c'est-à-dire de faire remettre le paquet sur sa table, sans qu'il sût de quelle part il venait, parce que je me suis souvenue que vous m'aviez dit que vous vouliez lui donner l'embarras du doute sur l'auteur du présent. Ainsi, quoique vous ne m'ayez pas prescrit cette forme dans votre lettre, j'ai imaginé que vous seriez bien aise que je l'employasse, si ce moment d'incertitude peut ajouter quelque chose au plaisir que M. Walpole aura de la tenir de vous. Ensuite, je prie M. de Guerchy de vouloir bien me faire donner des nouvelles du succès de mon mystérieux envoi, et tout cela comme de moi ; pas un mot de vous. Je voulais profiter de la permission que vous me donniez de voir la boite, mais j'ai craint de déranger le paquet. Je suis curieuse surtout de la lettre de madame de Sévigné. Vous me la montrerez, n'est-ce pas ?... Je vous envoie la lettre que m'a écrite M. Walpole, qui est très-aimable, et que j'imagine que vous serez bien aise de voir; puis celle de M. le chevalier d'Aulan, que j'avais oublié de vous renvoyer. Je ne comprends pas pourquoi vous voulez que je vous renvoie votre paquet. Il serait tout aussi bien parti d'ici que de chez vous ; mais n'importe.
1. Il s'agissait d'une tabatière avec le portrait de madame de Sévigné, et une lettre d'envoi supposée d'elle, à M. Walpole son grand admirateur, la lettre était de madame du Defiand.
Vous voyez qu'il est bien garanti pour le voyage, et qu'il a une première adresse bien contre-signée à M. de Guerchy. Je vous avertis qu'il y en a encore une seconde; ainsi tout est dans la règle.
Pour Dieu, plus d'excuses et de remercîments ; rien n'est plus froid. Vous me demandez quelque chose, je le fais; cela vous fait plaisir, et votre plaisir m'en fait aussi; voilà qui est bien comme cela. Je ne sais pas en vérité quand j'irai à Paris . Je vis dans une incertitude insupportable; mais quand j'irai „ sûrement je vous verrai; oui, sûrement. Adieu, ma chère enfant.
DE MADAME DU DBFFAND A M. CRAWPORD
Paris, mardi 3 juin 1766.
Vous serez toujours mon petit Grawford, quelque conduite que vous puissiez avoir : Primo parce que je vous aime , et je vous aime parce que je vous estime et que je crois que vous m'aimez quand vous vous souvenez de moi, ce qui arrive à la vérité fort rarement ; seconde parce que vous m'avez induite à aimer M. Walpole, dont je me trouve très-bien, malgré toutes les duretés et les injures atroces dont il remplit ses lettres; une page me transporte de fureur, et tout de suite une autre me fait crever de rire; on n'a jamais été plus original, personne ne lui ressemble; je l'avais fort prié de me mander votre marche. J'avais des raisons pour vouloir la savoir; je croyais que j'aurais besoin de vous pour quelque chose, et je n'en ai eu que faire.
Vous allez donc en Ecosse ? Je vous plains, je connais toute la puissance de l'ennui et l'impossibilité qu'il y a de le surmonter; mais il ne faut pas penser, mon cher Monsieur, qu'il vaut mieux se ruiner que de s'ennuyer, à moins qu'on ne soit résolu
de se pendre au lieu de mourir de faim. La pauvreté est un malheur insupportable par l'excessif ennui qui en est inséparable. Vous avez une très-mauvaise tête. Que faire à cela?... Je n'en sais rien. Je voudrais que vous devinssiez amoureux à la rage d'une femme raisonnable ; je ne vois que ce remède-là pour vous ; vous aimez le jeu à la folie sans aimer l'argent; vous seriez bien aise d'entrer dans les affaires en les détestant. Vous avez tout l'esprit qu'on peut avoir sans nulle curiosité, sans nul désir de rien savoir; enfin, sans milord Ossory, que je suppose que vous aimez toujours, je craindrais sérieusement qu'on ne vous trouvât dans la Tamise ou attaché à quelque arbre. Vous voyez que j'esquive le mot propre parce que je le trouve malsonnant. Vous n'avez d'autre rapport avec M. Walpole, dites-vous, que l'amitié que vous avez l'un et l'autre pour moi; si vous n'en aviez pas infiniment d'autres, croyez que je ne vous aimerais pas tous les deux autant que je fais. Vous êtes mélancolique, et lui est gai; tout l'amuse et tout vous ennuie : voilà les seules différences. Mais du côté de la morale et peut-être du sentiment, c'est, je crois en vérité, la même chose. Pourquoi vous persuadez- vous que vous ayez de la peine à écrire?... Votre style est trop naturel pour que cela soit; vous êtes paresseux, mais d'une paresse qui ne vous rend point heureux; elle ne vous ôte point le besoin de l'occupation ; vous êtes sans prétention , mais vous n'êtes pas sans amourpropre. Vous voudriez peut-être faire de belles lettres? Ah! bon Dieu! si c'était votre projet et que vous réussissiez, je n'en voudrais jamais recevoir!... Je ne trouve rien de si fastidieux que ce que presque tout le monde appelle éloquence. Je n'aime et n'estime que les bâtons rompus. Les phrases, les propos suivis, les dissertations, les traités, etc., etc., sont faite pour nos beaux esprits français ; tenez- vous-en, vous autres Anglais, à être baroques, tantôt durs, tantôt tendres, tantôt farouches, tantôt apprivoisés; enfin, à être toujours vrais, et à n'avoir jamais un protocole de compliment, de, civilité banale
et dont il résulte une fastidiosité très-dégoûtante. Je vous avertis que fastidiosité est un mot de ma façon et non pas de notre langue.
Dites-moi, je vous prie, s'il est vrai que milord Ossory soit amoureux à la folie, et de qui, s'il vous plaît? Êtes-vous content de cela? Vous en aime-t-il plus ou moins?... 11 en doit résulter quelque changement dans votre commerce. Vous en voit-il plus? vous en voit-il moins? Je lui pardonne de ne me point écrire ; trop de distances nous séparent : celle des lieux n'est rien en comparaison de beaucoup d'autres; ce pourrait être la même chose avec vous; mais vous êtes si triste, que cela vous rapproche de moi d'une quarantaine d'années.
Demandez à M. Walpole qu'il vous conte ma versade avec madame de Forcalquier *. La conduite superbe de monseigneur
1. Le carrosse de madame du Deffand, où elle se trouvait avec madame do Forcalquier, avait versé devant l'hôtel du duc de Praslin,et on leur avait brutalement refusé l'hospitalité. Voyez à ce sujet la lettre de madame du Deffand à Walpole, du 26 mai 1766. — Pour l'autre histoire, madame du Deffand la raconte ainsi dans sa lettre à Walpole, du 3 juin; mais lé nom des personnages avait été supprimé :
« Il y a une autre histoire qui fait bien tomber la nôtre: c'est celle de M. de... et de madame de... ; il y a trois semaines qu'elle est arrivée, et il n'y a que quatre jours qu'on la sait. Ces deux personnes étant allées souper chez madame de Beuvron, ne voulurent pas se mettre à table , et au lieu de rester dans la chambre ou dans le cabinet, elles allèrent dans un petit boudoir, tout au bout de l'appartement. Après le souper, madame de... aborda madame de Beuvron avec l'air tout troublé et tout déconcerté. Elle lui dit qu'il lui était arrivé le plus grand malheur du monde. — « Ah! vous avez cassé mes porcelaines... il n'y a pas grand mal. » — « Non , madame , cela est bien pire. » — « Vous avez donc gâté mon ottomane ? » — « Ah! mon Dieu non, cela est encore bien pire !» — « Mais qu'est-ce donc qui est arrivé? qu'avez-vous pu faire? » — « J'ai vu un très-joli secrétaire, nous avons eu la curiosité de voir comme il était dedans; nous avons essayé nos clefs pour tâcher de l'ouvrir, il s'en est cassé une dans la serrure. » — « Ah , madame , cela est-il possible? il faut que vous le disiez vous-même pour que cela puisse se croire... • — Un valet de chambre que l'on soupçonnait d'avoir vu cette opération, fut sollicité par prières et promesses d'aller chercher un serrurier, il n'en voulut rien faire , et dit qu'il se garderait bien de toucher à ce qui appartenait à sa maltresse. La crainte ou plutôt la certitude d'être dénoncé par cet homme, détermina à le prévenir en en faisant l'aveu, » « Je ne soufflerai pas un mot de cette histoire, répond Walpole; mais réellement le cavalier était bien maladroit d'employer si lourdement son temps dans un boudoir avec la plus jolie femme de France, et si disposée à la curiosité... »
de Piaslin et de tous ses vassaux; qu'il vous raconte aussi l'histoire de M. de Thiars et de madame de Monaco> et que cela ne soit, je vous en prie, qu'entre nous deux. Je ne veux point qu'il revienne ici que j'écris la chronique scandaleuse; ce qu'on dit à Londres parvient très-facilement à Paris. Depuis votre départ, ou plutôt depuis que je suis sous la tutelle de M. Walpole, je suis devenue d'une prudence consommée. Vussi, je suis plus importante et bien plus conséquencieuse que vous ne m'avez vue. Conséquencieuse est encore un terme de ma façon; il ne veut pas dire être conséquente , mais être de conséquence. Vous êtes, par exemple, conséquent , parce que vous raisonnez bien, et monseigneur de Praslin est conséquent deux.
Écrivez-moi du moins une fois avant votre départ pour l'Ecosse , et ne promettez point de revenir ici dans le courant de l'année si vous pouvez changer de résolution. Adieu, mais encore un mot. Faites mes compliments à M. Selwyn, et diteslui que quand on veut avoir réponse, il faut donner son adresse.
Avouez que vous me trouvez bien bavarde ; je souhaite que cette lettre ne vous fatigue pas plus à lire qu'elle ne m'a fatiguée à l'écrire.
J'ai fait tous vos compliments, et vous croyez bien qu'on y répond.
DE MADAMK DU DEFFAND A M. CRAWFORD
Ce dimanche, 15 juin 17C0.
Gardez-moi le plus inviolable secret sur ce que je viens vous confier; c'est de moi qu'est la boite et la lettre. C'est madame de Choiseul qui s'est chargée de la faire rendre. Elle a écrit à M. de Guerchy et lui a donné toutes ses instructions.
Elles ont été suivies à merveille ; il est ineffable que M. Walpole soupçonne d'autre que moi; mais j'exige de vous de ne le point instruire, détournez -le seulement de laisser entrevoir qu'il en soupçonne d'autres. Il me mande que vous voulez le battre quand il laisse voir ses doutes.
Je n'ai pas le temps de vous en dire davantage, parce que je veux que cette lettre parte demain.
Versailles, ( des 1«« jours de juin ) P66.
Votre petit-fils, ma petite-fille, qui est un indiscret, est arrivé à ma toilette comme on m'apportait votre lettre. Il Ta prise, il l'a lue, il a ri, il a chanté votre chanson, il a très-bien entendu les importances qu'il dit n'avoir pas besoin d'explication, il en a ri encore. Il a raconté toute la journée à tout le monde la mascarade des quatre tableaux et l'étonnement fondé où vous êtes qu'on ait trouvé quatre visages qui se soient prêtés à cette plaisanterie.
Quant à mes arrangements, je n'en sais rien du tout. Madame de Beauvau dit qu'elle en dépend aussi à cause de vous ; cela me donne très-bon air. Voici ce qu'on dit : que le roi ira mardi à Choisy ou n'ira pas ; qu'il y aura des dames ou qu'il n'y en aura pas; que j'irai ou que je n'irai pas; qu'il y restera jusqu'à mercredi ou jeudi; qu'il y aura conseil mercredi à Choisy ou jeudi à Versailles. Ce qui m'a paru le plus clair de tout cela, c'est que le roi ne sera à Choisy qu'après y être arrivé et n'y sera plus quand il en sera parti; mais s'il y va, s'il y a des dames, si j'en suis, s'il retourne le mercredi, s'il soupe à cinq heures comme l'autre fois, je viendrai à Paris donner un triste souper à mon oncle et à sa fille, dont vous ne serez pas. Ainsi vous pouvez toujours vous engager pour ce
jour-là et jeudi. Si je ne retourne pas à Versailles pour le conseil où je suis très-nécessaire, je vous donnerai à souper. Gomment l'abbé a-t-il pu vous dire ce qui m'a fait trouver mal jeudi? il ne le savait pas, et je vais vous le confier, parce que cela est digne de vous. A propos de rien, j'ai eu la nuit une si grande peur des voleurs qu'elle m'a causé une suppression; en sortant de table il m'est arrivé une petite révolution qui m'a fait trouver mal. Voilà toute l'histoire, qui est aussi absurde que ridicule, mais qui est faite pour trouver grâce devant vous.
Voilà donc la lettre de M. Walpole, puisque vous la voulez ; ne me la perdez pas, car je veux l'avoir pour quand je lui écrirai. Je n'aurais jamais imaginé à votre lettre, ma chère enfant, que vous vous ennuyassiez, car elle est bien gaie et votre chanson est charmante. L'abbé a raison d'avoir voulu que vous me l'envoyassiez, et ce M. de Walpole a raison aussi de dire qu'il aime sa mie au gai; pour moi, ma chère enfant, je l'aime de toutes les manières.
Je rouvre ma lettre pour vous dire que je viens d'apprendre que je vais mardi à Ghoisy, que je n'en reviens que mercredi après souper, que je ne retourne que vendredi à Versailles , et que par conséquent je vous donnerai à souper jeudi.
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISELL
Ce jeudi, 18 juin 1766.
Si à chaque grâce que je reçois de vous, chère grand' maman, vous receviez une lettre de remerclment, je vous deviendrais insupportable ; je vous ennuierais à la mort, et demandez à M. de Ghoiseul s'il ne préfère pas les ingrats aux ennuyeux. Il voit assez des uns et des autres pour pouvoir décider lesquels valent mieux.
M. de Saint-Florentin a eu une grande ingratitude pour M. Walpole en ne lui accusant pas seulement la réception d'un beau présent qu'il a fait à la Bibliothèque du roi, qu'il lui avait adressé; c'est quatorze volumes de son imprimerie, magnifiquement reliés. Il lui a épargné l'ennui d'un remerclment. Je reçus avant-hier une lettre de lui, où il me chargeait de m'informer de ce qu'étaient devenus ses livres. J'ai appris aujourd'hui par l'abbé Boudot, qu'ils étaient depuis plus de six semaines à la Bibliothèque, et que ni lui ni M. Capronier n'avaient pas cru devoir écrire à M. Walpole, n'imaginant pas que M. de Saint-Florentin n'en eût daigné prendre la peine.
Vous conviendrez que cette conduite n'est pas polie. Je conviens avec regret que la lettre que je vous renvoie n'est pas bonne, mais c'est que son génie tremble devant le vôtre; ce n'est pas votre faute. Vous adoucissez autant qu'il dépend de vous l'éclat qui vous environne; mais vous avez plus d'une sorte d'éclat. Celui qui ne tient qu'à votre personne n'est susceptible d'aucun adoucissement; il jette à la renverse tous ceux qui sont frappés d'un vrai mérite, qui le connaissent, qui le sentent, et qui en ont beaucoup eux-mêmes. Prenez donc votre parti sur lui ; jamais il ne sera aussi naturel avec vous qu'avec moi qu'il voit à vue d'oiseau.
J'ai envoyé votre lettre à madame de Jonsac !, ne voulant pas la priver du plaisir de voir écrit de votre propre main ce que vous lui dites de poli et d'agréable.
Votre petite-fille ne vous ressemble guère, pourquoi ne m'avez-vous pas mieux élevée? Vous avez été, et vous êtes encore trop indulgente pour moi; il en résulte que je vaux fort peu, mais aussi que je vous en aime davantage.
J'ai appris que l'abbé avait joué au volant ce matin avec l'abbé Boudot; ils vont avoir un clavecin, et feront de la musique les soirs. L'abbé Boudot a une jolie voix, j'ignore les ta-