Charles Jenkinson , premier lord de Li ver pool
2. Nous ayons laissé partout ces mots milord et milady dont se sert madame du Deffand , au lieu de lord et lady.
d'autre suite que des souvenirs et des regrets. Je ne sais pas si je ne me trompe point dans les jugements que je porte des Anglais, et si je ne pousse pas pour eux l'estime trop loin. Est-ce une raison de leur accorder toute préférence sur mes compatriotes parce qu'ils n'en ont pas les défauts?... N'en peuvent-ils pas avoir d'autres qui soient pis ? Cela pourrait bien être ; mais ils ne me seraient pas sûrement si désagréables. Je suis si ennuyée de n'entendre que des échos, de ne trouver qu'une civilité froide et fausse , des airs avantageux fondés sur rien, de la jalousie , de l'envie, et une sotte et plate vanité qui dirige et conduit tout, que j'aime votre nation, parce qu'il me semble que ce ne sont pas là ses défauts. Certainement elle en a d'autres, mais vous ne me les avez pas fait connaître; je n'ai observé que vous et M. Walpole. 11 m'écrit quelquefois, c'est-à-dire plus souvent que vous; il ne me donne pas l'espérance de le revoir bientôt.
Pourquoi ne me parlez-vous point de M. Hume? Vous n'ignorez pas qu'il m'a écrit , car j'imagine que c'est par votre conseil. Je voudrais savoir comment il a trouvé ma réponse. Il est inutile de vous prier de me le mander ; vous ne m'écrirez que dans deux mois d'ici, et vous aurez un beau prétexte ( si vous daignez en chercher) : les voyages que vous devez faire. Ce prétexte ne vaudra rien, mais il sera pourtant meilleur que celui que vous prenez si maladroitement quand vous dites qu'il vous en coûte beaucoup pour écrire dans notre langue. Cela est faux, car vous écrivez très-bien, très-naturellement ; vous ne faites presque pas de fautes. Et puis , si vous saviez quelle est sur cela mon indulgence, vous seriez bien à votre aise. Personne au monde ne lit vos lettres; j'ai sur cela une fidélité extrême, et ce serait pour moi un plaisir infini si vous m'écriviez souvent. J'aimerais à la folie que vos lettres fussent pleines de barbarismes, et que vous eussiez assez de confiance et d'amitié pour ne vous point embarrasser de bien dire; je puis répondre que vous direz toujours bien ! Je ne sais ce que c'est
que l'éloquence ; mais j'aime les pensées, et personne ne pense plus que vous, et ne sait mieux se faire entendre.
N'espérez point que Y idole communique jamais à personne le bonheur ineffable dont elle jouit, de se complaire en ellemême ! c'est un attribut de la divinité. M. Hume n'est-il pas un peu refroidi pour elle? Je me l'imagine. N'ayez point la discrétion de ne vouloir pas me le dire. Pourquoi ne me parlezvous point de M. Selwyn. Il m'avait mandé qu'il viendrait ici à la fin de l'été avec milord Holland, et vous me dites que vous allez à la campagne chez ce milord. Si vous voyez M. Selwyn , faites-lui mes compliments.
J'avais de M. Keene la même idée que vous, mais je le croyais bavard; aujourd'hui, je le crois muet. J'ai soupe deux jours de suite avec lui, et je ne l'ai pas entendu proférer une parole. Je rencontre quelquefois votre chevalier de Redmond ; c'est un puissant génie. Eh bien ! madame d'Aiguillon s'accommode de tout cela. Je vois un M. Jenkinson , c'est un Écossais; il me parait assez instruit des nouvelles de votre chose publique , et elles m'intéressent. Tous les Richmond sont à Paris. Je vois quelquefois les Georges. Je serais fort aise de connaître votre milady Sarah, puisqu'elle veut bien faire connaissance avec moi; j'espère qu'elle me parlera de vous; j'en parle quelquefois avec madame de Forcalquier; je puis vous dire qu'elle sera fort aise de vous revoir. J'établirai des petits soupers quand vous serez ici, où nous n'admettrons que bien peu de personnes. M. Hume compte-t-il revenu* ? Les liaisons qu'il a formées seront toujours un obstacle au plaisir que j'aurai de vivre avec lui.
Que pensez- vous du retour de M. Walpole?... Comment est-il possible que vous ne vous voyez pas souvent?... Il y a donc des gens bien aimables en Angleterre, puisque vous ne vous recherchez pas l'un et l'autre de préférence à tout autre ?
Je vous sais un gré infini des larmes que vous a coûtées ce
pauvre chevalier Macdonald; je le regrette sincèrement. Son cœur était excellent; il avait mille bonnes qualités, et il avait acquis toutes les connaissances qui peuvent mettre en valeur les talents qu'on a reçus de la nature. Sa mère doit être au désespoir. Tous ceux qui le connaissaient ici sont très-aflligés de sa perte.
Écrivez -moi je vous prie, incessamment, et ne vous embarrassez point de votre style. Je vous le répète, plus il y aura de fautes dans vos lettres, plus elles me seront agréables.
Adieu, mon petit Grawford; que j'aie une de vos lettres avant la fin du mois. Parlez-moi de votre santé , de monsieur votre père. Est-il dans l'intention de faire ce que vous désiriez?... Êtes-vous toujours dans de gros jeux?... Aimez-vous toujours autant milord Ossory, et serez-vous réellement bien aise de me revoir?...
Ce dimanche, 16 novembre 17(16.
J'attendais cette lettre que vous prétendez m'avoir écrite, et je ne comptais vous répondre qu'après l'avoir reçue. Je vois bien que je l'attendrais vainement; je prends donc le parti de vous écrire aujourd'hui. Vous vous en passeriez bien, et l'on ne peut pas craindre de vous le reproche ou la plainte. Vous avez un bon préservatif: c'est l'oubli.
Est-il vrai que vous ayez mandé au chevalier de Redmond que vous viendriez ici le mois prochain? J'ai peine à le croire; et il a ajouté une circonstance qui le rend tout à fait incroyable , c'est qu'avant que de venir, vous devez le charger de vous chercher un logement tout auprès de chez lui. Oh ! cette intimité me rend la nouvelle de votre retour bien suspecte. Mandez-moi, je vous prie, ce qui en est et ne me trompez pas;
mandez-moi aussi comment vous vous portez et comment se porte M. Walpole. Je suis inquiète de sa santé que je ne crois point bonne. J'attendais de ses nouvelles aujourd'hui, je n'en ai point eu ; cela m'inquiète.
Conservez-moi votre amitié, venez me voir; en attendant, écrivez-moi de temps en temps quelques lignes. Voilà comme vous pouvez payer mes larmes.
Novembre 1766.
Puisque je n'ai pas le temps, ma chère enfant, d'entrer en discussion sur le portrait que vous m'avez envoyé, il faut au moins que je vous remercie de vous être occupée de moi, et de vous en être occupée d'une façon qui m'est si flatteuse. Car c'est de votre opinion dont je suis flattée et non du portrait qui n'est pas le mien. Mais je suis pour vous ce que vous me voyez; et tant que votre cœur seul me jugera, je n'aurai rien à désirer. Mais sans nulle modestie, et pour l'honneur inviolable de la vérité, je vous démontrerai quand j'en aurai le temps que ce portrait écrit avec tant d'esprit, de feu et de grâce ne me ressemble presque en rien. Je vous apprendrai, à mes dépens, à me connaître ; mais gardez-m'en, je vous prie, le secret pour vous cœur *.
Vous me demandez votre portrait, vous n'en connaissez pas la difficulté. Tout le monde le prendra pour le portrait d'un être imaginaire ; les hommes ne sont point accoutumés à croire aux mérites qu'ils n'ont pas. Mais il faut vous obéir, le voici :
H n'y a pas un habitant du ciel qui vous ait surpassée en vertus; mais ils vous ont surpassée par leurs intentions et leurs motifs.
Vous êtes aussi pure, aussi juste, aussi charitable, aussi humble qu'ils ont pu l'être. Si vous devenez aussi bonne chrétienne, vous deviendrez tout de suite
Mon Dieu non, ma chère enfant, je n'ai pas montré ce portrait à l'abbé; d*abord, je n'ose pas le dire, parce que je l'ai oublié, et si je m'en étais souvenue, je le lui aurais bien moins
une aussi grande sainte. En attendant, contentez -vous d'être ici-bas l'exemple et le modèle des femmes.
Vous ayez infiniment d'esprit, de la profondeur, de la justesse ; tous observez tous les mouvements de votre âme.
Vous voulez en connaître tous les replis; cette idée n'apporte aucune contrainte à vos manières, et ne vous rend que plus facile et plus indulgente pour les autres.
La nature vous a fait naître avec tant de chaleur et de passion, qu'on juge que si elle ne vous avait pas aussi donné infiniment de raison, et que vous ne l'eussiez pas fortifiée par de continuelles et solides réflexions, vous auriez eu bien de la peine à devenir aussi parfaite, et c'est peut-être ce qui fait qu'on vous pardonne de l'être. L'habitude où vous êtes de réfléchir vous a rendue maltresse de vousmême; vous tenez pour ainsi dire tous les ressorts de votre âme dans vos mains; et sans rien perdre de l'agrément du naturel , vous résistez et vous surmontez toutes les impressions qui pourraient nuire à la sagesse et à l'égalité de votre conduite. '
Vous avez de la force et du courage sans avoir l'air de faire jamais aucun effort. Vous êtes parvenue, suivant toute apparence, à être heureuse; ce n'est point votre élévation ni votre éclat qui fait votre bonheur, c'est la paix de la bonne conscience , c'est de n'avoir point à vous reprocher d'avoir offensé , ni désobligé personne; vous recueillez le fruit de vos bonnes qualités par l'approbation et l'estime générales ; vous avez désarmé l'envie, personne n'oserait dire et même penser qu'il mérite autant que vous la réputation et la fortune dont vous jouissez.
Il n'est pas besoin de parler de la bonté de votre cœur; on doit conclure, par tout ce qui précède, combien il est rempli de sentiments.
Tant de vertus et tant d'excellentes qualités inspirent du respect et de l'admiration, mais ce n'est pas ce que vous voulez; votre modestie, qui est extrême, vous fait désirer de n'être jamais distinguée, et vous faites tout ce qui dépend de vous pour que chacun se croie votre égal.
Comment se peut-il qu'avec tant de vertus et de charmantes qualités, vous n'excitiez pas un empressement général? c'est qu'on se voit arrêté par une sorte de crainte et d'embarras; vous êtes, pour ainsi dire, la pierre de touche qui fait connaître aux autres leur juste valeur, par la différence qu'ils ne peuvent s'empêcher de trouver, qu'il y a de vous à eux.
montré encore. Mais j'apprends que vous le faites voir à tout le monde. Cela me fâche, en vérité. C'est un ridicule pour moi, parce qu'il ne me ressemble pas; ce serait une fatuité s'il me ressemblait. Enfin, ne le montrez plus, je vous en prie; laissezmoi seulement dire : Ah ! combien je suis aimée de ma chère petite-fille, puisqu'elle me voit ainsi!.. Cela suffit à ma gloire et à mon sentiment.
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Paris, ce dimanche 28 décembre 1766.
Savez-vous, chère grand'maman, que vous êtes le plus grand philosophe qui ait jamais existé? Tous ceux qui vous ont précédée parlaient peut-être aussi bien ; mais ils n'étaient pas si conséquents dans leur conduite. Tous vos raisonnements partent du même sentiment, et c'est ce qui fait le parfait accord qu'il y a entre ce que vous dites et ce que vous faites. Je sais bien pourquoi, vous aimant à la folie, je ne suis pourtant pas trop à mon aise avec vous; c'est que je crois qu'il est impossible que vous ne regardiez pas en pitié tout ce qui est différent de vous. L'envie que j'ai de vous plaire, le court espace de temps que je suis avec vous, le désir d'en bien profiter, tout cela me trouble, m'embarrasse, m'intimide et me rend moins naturelle.
J'exagère, je dis des platitudes, et je finis par être mécontente de moi et par désirer de vous revoir incessamment pour rectifier l'impression que j'ai pu vous faire.
Vous voulez que j'écrive à M. de Choiseul, et que ma lettre soit jolie et gaie!.. Ah vraiment ! c'est bien moi qui commande à mon imagination !.. Je dépends du hasard. Le dessein de faire ou dire telle ou telle chose m'en ôte la possibilité; je suis bien éloignée d'être comme vous. Je ne tiens pas les ressorts de
mon âme dans mes mains. J'écrirai cependant à M. de Choiseul. J'attendrai un bon moment. Le plus sûr moyen de le faire arriver, c'est d'être pressée par le temps.
Je vous envoie un extrait d'une impertinente petite brochure qui s'appelle : Lettre à l'auteur de la justification de Jean-Jacques. Vous verrez comme notre ami y est traité. Je ne sais pas si cela se doit souffrir, et si M. de Choiseul n'en devrait pas dire un mot à M. de Sartines. C'est à vous, chère grand'maman, à juger si cela est convenable, et si M. de Choiseul doit souffrir ces impertinentes licences.
Je meurs d'envie de vous voir; malgré ma peur, malgré mes craintes, je suis persuadée que vous m'aimez, parce que je vous aime.
A Versailles , ce 28 décembre 1708.
Je ne puis pas souffrir, ma chère enfant, que vous disiez que vous avez peur de moi, et je peux encore moins souffrir que vous en ayez peur en effet. Pourquoi donc, bon Dieu ! auriez vous peur de quoi que ce soit et de moi encore? Je ne suis pas un foudre de guerre dans aucun genre. Vous serez bien étonnée quand l'illusion sera passée, de votre peur et de ce qui en était l'objet. Vous rirez de l'un et de l'autre ; mais dussiezvous rire à mes dépens, je l'aimerais encore mieux que votre peur!
Pourquoi me croyez-vous un si grand philosophe? à propos de quoi me dites -vous cela aujourd'hui? Je vous répondrai, et avec plus de raison, sur la philosophie, ce que Mairan disait à M. Fontaine sur la géométrie. Celui-ci désapprouvait un traité du premier qui avait été reçu avec applaudissement de l'Académie. « Cela prouve, Monsieur, lui dit Mairan,
que chacun a sa petite géométrie. » Chacun aussi a sa petite philosophie; la meilleure est celle qui diminue l'impression des malheurs, qui multiplie les jouissances, qui apprend que le bien particulier ne se trouve que dans le bien général, et l'intérêt personnel dans ce qui est bon, dans ce qui est juste ; qui apprend enfin à vivre avec les hommes, car c'est la loi de la nature. Tout cynique est un méchant ou un menteur. Une telle philosophie est bonne pour soi et pour les autres ; c'est celle où j'aspire, et si j'y parviens jamais, j'avouerai tout ce que votre imagination vous fait dire de moi. En attendant, je vais au jour la journée comme tout le monde, croyant avoir raison aujourd'hui, voyant demain que je me suis trompée, secouant l'oreille et recommençant sur nouveaux frais, toujours de chute en chute, mais faisant le moins de mal que je puis à moi et aux autres. Je ne suis pas du tout d'avis que M. de Choiseul parle à M. de Sartines de cette brochure où M. Walpole est si ridiculement et si injurieusement traité. L'extrait que vous m'avez envoyé me fait juger qu'on peut laisser à l'auteur le soin de sa chute et de celle de ses ouvrages. Ses impertinentes absurdités ne sont rachetées par aucun trait. Défendre la brochure serait lui donner la célébrité. Les injures n'ont jamais fait de mal à personne. Rabaisser l'attention du gouvernement à cette misère serait y rabaisser les yeux de M. Walpole, et ils doivent être fort au-dessus. Si dans tous les temps on n'a pu empêcher d'écrire ni de parler contre le gouvernement; si la reine mère, toute -puissante dans sa régence, fut obligée de cesser de sévir contre les auteurs des libelles et placards pour les faire oublier, comment voulez-vous qu'on arrête la plume d'un petit auteur crotté qui attend toute sa célébrité de l'honneur d'injurier un nom illustre? Auguste disait : « Laissons aux hommes la liberté de dire du mal de nous, pourvu que nous leur étions celle de nous en faire. » Cela suffit. Si Auguste pensait cela, à plus forte raison les particuliers doivent se soumettre à ce principe.
Vous voyez par cette citation que je suis dans l'histoire romaine. Je lisais aujourd'hui dans M. Crevier que Bérénice avait des mœurs magnifiques, et que l'irruption du Vésuve était un phénomène inusité. Gela m'a fait ressouvenir d'une femme de Rome, qui me disait que le tremblement de terre de Lisbonne était un malheur inespéré. Vous m'avouerez qu'on est bien heureux quand on fait d'aussi bonnes lectures et qu'on vit en si bonne compagnie. Adieu, ma chère enfant.
DE MADAME DU DEFFAND AU DUC DE CHOISEUL
De Saint-Joseph , ce 89 décembre 1766.
C'est de tout mon cœur, Monsieur le duc, que je vous souhaite une bonne année; c'est avec beaucoup de confiance que je vous demande la continuation de vos bontés, et c'est avec une grande vivacité que j'en désire l'augmentation.
Ah ! mon Dieu, je sais bien que c'est absolument ma faute si je ne vous vois pas extrêmement souvent ! Je ne sais par quelle fatalité je vous ai refusé toujours à souper. On a des affaires, on est distrait, on est entraîné, on ne fait rien de ce qu'on veut ; mais il n'en sera pas de même, à ce que j'espère, dans l'année soixante-sept. Choisissez dès aujourd'hui le jour qui vous conviendra le mieux, depuis le 1er janvier jusqu'au dernier décembre. Avertissez-moi seulement deux ou trois mois d'avance; il faut bien avoir le temps de s'arranger!...
Cette plaisanterie vous paraîtra assez froide, je la trouve de même; en savez-vous la raison? C'est que je me contrains, c'est que je ne suis plus à mon aise avec vous ; c'est que je vous ai aimé à la folie ; c'est que je ne sais plus ce que je pense pour vous aujourd'hui ; mon premier mouvement est d'être ravie d'entendre dire du bien de vous; j'en dis souvent moimême; et puis je fais souvent des réflexions qui m'en font penser
beaucoup de mal, mais je ne veux pas commercer l'année par vous quereller!...
Monsieur le duc, vous feriez bien de faire réprimander M. Fréron; il parle insolemment dans sa trente -cinquième feuille d'un homme qui vous respecte et vous admire singulièrement, qui vous plaira et que vous aimerez quand vous le connaîtrez : c'est M. Walpole ; vous êtes le ministre et le protecteur des étrangers ; celui-ci mérite de l'estime et de la considération, et que vous lui accordiez une protection particulière.
J'ai une autre grâce à vous demander, c'est de vous souvenir du vicomte de Vichy ; il meurt d'impatience d'être remplacé et d'ennui de perdre tout son temps dans un triste château.
Je suis fâchée de finir cette lettre en vous parlant comme à un ministre; j'aimerais mieux que ce fût comme à un ami, que j'ai passionnément aimé, et que j'aimerais encore de même, s'il le voulait, à la barbe de tous les jaloux.
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISBUL
Lundi , 89 décembre 1766.
Je vous envoie, chère grand' maman, à cachet volant, ma lettre pour M. de Choiseul ; si vous en êtes contente, vous la lui ferez rendre ; si vous y trouvez quelque chose à redire, vous aurez la bonté de me le mander.
L'extrait que je vous envoyais hier n'est pas de Fréron : c'est d'un anonyme. Mais dans la trente-cinquième feuille de Fréron, il y a un article tout aussi insolent. Je voudrais que M. de Choiseul parlât à M de Sartines et dît un mot à l'ambassadeur d'Angleterre, et que vous, chère grand' maman, paraissiez indignée de cette licence, et que vous fissiez connaître que vous considérez M. Walpole et que vous vous intéressez à lui.
Réellement, je vous crois ma grand'mère; si nos figures
donnent quelques difficultés à le croire, nos esprits doivent le persuader ; je suis le petit Joas, et vous le sage Nestor! Enfin, quoi qu'il en soit, enfant ou vieille, sensée ou radoteuse, je vous aime à la folie.
Vous aurez vos étrennes, ne vous impatientez pas.
A Versailles , ce 29 décembre 1766.
Je parie, ma chère enfant, que vous trouvez bien mauvais tous les beaux raisonnements, les grandes autorités, les grands exemples que je vous ai cités hier, sur la brochure injurieuse à M. Walpole. Vous verrez aujourd'hui que je ne pense pas de même sur les feuilles de Fréron, journal qui a l'aveu du gouvernement et qui paraît sous son autorité. Voici ce que j'en écris à M. de Ghoiseul; je vous le transcris mot pour mot :
<( Je vous prie de lire l'endroit que j'ai marqué dans la feuille de Fréron; ce n'est qu'un mot; vous y verrez comme M. Walpole, homme aimable, estimable, de mérite en tous genres, et à tous égards fort au-dessus de la portée des regards de Fréron, y est traité pour une malheureuse, mais excellente plaisanterie particulière qu'il s'est permise contre le gros Thomas de la philosophie, le célèbre Jean-Jacques, et que l'indiscrétion de ses amis a rendue publique. 11 est encore traité d'une façon bien plus grossièrement injurieuse dans une petite brochure nouvelle de je ne sais quel auteur crotté. Mais je ne vous parle pas de l'œuvre éphémère d'un écrivailleur obscur et non avoué du gouvernement; c'est contre Fréron, avoué, protégé par lui, que je réclame votre justice. C'est à lui de réprimer la licence et l'insolence des écrivains qu'il autorise. Je crois qu'il est de votre honneur, comme ministre des affaires étrangères, d'empêcher qu'un étranger de considération et qui ne fait point
le métier d'auteur, soit publiquement insulté sous l'autorité du gouvernement. Ainsi, je vous demande particulièrement, pour vous d'abord, qui êtes mon principal objet, et ensuite pour M. Walpole que j'aime, de faire mettre M. Fréron au cachot, pour lui apprendre à écrire ; et je crois que vous ferez bien de vous en faire un mérite auprès de l'ambassadeur d'Angleterre, et que cette sévérité ne peut que vous faire honneur ici et dans les pays étrangers; je suis bien fâchée que madame du Deffand vous en ait écrit, car vous croirez que c'est à son instigation que je m'échauffe sur cet objet, et je vous jure que c'est très en conscience que je vous dis ce que je pense et très-indépendamment de tout ce qu'elle a pu me dire. »
J'ai cru devoir ajouter ces dernières phrases pour que nous ne nous nuisions pas mutuellement, ce qui n'aurait pas manqué d'arriver si M. de Choiseul avait cru du concert entre nous, ou de la séduction de votre part. D'ailleurs, j'ai trouvé votre lettre charmante et je la lui ai envoyée. Je ne l'ai point encore vu depuis tout cela. Notre commerce est fort vif depuis quelques jours, ma chère enfant; je souhaite que vous vous en trouviez aussi bien que moi '•
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce mercredi, 31 décembre 1766.
Vous êtes surprenante, chère grand' m aman; c'est bien vous qui êtes un phénomène inusité; votre écrit est admirable; il y a cependant deux choses qu'il faudra expliquer dans la conversation : Y indiscrétion de ses amis ; c'est lui-même qui a montré la lettre à tout le monde, en s'en avouant l'auteur et pensant qu'il était fort permis de se moquer d'un saltimbanque. L'autre
1. Il est curieux de voir ce que pensait Walpole des attaques de Fréron , et
mot est qiïil ri est point auteur. Il a fait quelques ouvrages sur les écrivains illustres et sur les peintres de son pays. J'en ai lu des extraits dans le Journal encyclopédique ; et puis il a fait des discours sur divers sujets , qui sont traduits en français, et qui se trouvent dans un recueil de feuilles hebdomadaires des années 53 et 5â, qui s'appellent le Monde; il y en a de fort plaisants que je me proposais même de vous faire lire. 11 faut vous prévenir de tout cela , pour que vous soyez en état de répondre à ce qu'on pourra vous dire. Mais d'où vient avezvous fait rendre ma lettre en prévoyant qu'elle vous ferait soupçonner de connivence avec moi, et que cela pourrait nuire à votre intention? Je l'aurais récrite en retranchant cet article; mais j'espère qu'il ne produira pas le mauvais effet que nous craignons. Toutes les raisons que vous alléguez sont péremptoires, et je ne crois pas qu'elles soient susceptibles de la moindre réplique.
Ah ! mon Dieu, mon Dieu, que vous avez de bon sens et de justesse; qu'on serait heureux d'être conseillé par vous et comment se peut-il 1 ?... Mais je me tais. J'attends avec impatience et crainte la réponse de notre souverain seigneur et maître.
Oh ! si l'affaire prend la tournure que vous indiquez, que ce me sera un bien sensible plaisir, et que la nouvelle en soit donnée à notre ami par l'ambassadeur, et que ce soit de votre part et de celle du ministre !...
En attendant que je vous dresse des autels, recevez mon
de l'empressement que mettaient ses amis en France à l'en venger. Voici ce qu'il écrivait à ce sujet à madame Du Deftand : « Je suis redevable à vous et à la duchesse de Choiseul pour cette affaire de Fréron; mais elle ne laisse pas de me fâcher. Nous aimons tant la liberté de l'imprimerie, que j'aimerais mieux en être maltraité que de la supprimer. De plus, c'est moi qui avais commencé cette ridicule guerre; il est injuste que j'empêche les autres de prendre la môme liberté avec moi. Je ne sais ce que Fréron a dit, et je ne m'en soucie pas. C'est ma règle constante de ne jamais faire réponse à des libelles, et je serais au désespoir qu'on crût que je me fusse intéressé à attirer des réprimandes à ces gens-là... »
1. Ce passage a trait à l'influence que la duchesse de Grammont exerçait sur son frère, le duc de Choiseul.
encens. C'est M. de Grave qui le remettra en vos mains. Il m'a demandé avec empressement d'être chargé de cette commission et a saisi cette occasion de vous faire sa cour. Faites-moi la grâce de lui témoigner de la bonté, il y sera fort sensible, il me saura gré de l'honneur et du contentement que je lui aurai procurés, et cela m'acquittera de tout ce que je lui dois pour les soins et les attentions qu'il a pour moi.
A Versailles, ce 31 décembre 1766.
Oh I la belle chose, la belle chose, ma chère enfant, que la corbeille que vous m'avez envoyée ! mon premier mouvement a été de l'admirer, d'en être enchantée, d'en faire l'inventaire; puis, le second, de craindre qu'elle ne vous ait coûté des trésors, d'en avoir de l'embarras; puis, par retour sur moi-même, de la honte pour les horreurs que je vous ai offertes. J'ai dit tout cela à M. de Grave, parce que je dis d'abord tout ce que je pense. Je l'ai reçu de mon mieux; on est toujours sûr d'être bien reçu chez moi quand on y vient de votre part. J'ai payé le port et sa peine avec vos bienfaits. Vous m'avez donné de quoi faire des magnificences, et je me suis déjà bien fait des amis de cour avec vos parfums.
Je ne puis pas vous répondre encore sur M. Walpole, parce que je n'ai pas encore pu obtenir de M. de Choiseul qu'il lût ma lettre. J'ai réponse à toutes les objections que vous me faites. J'appelle ne pas faire le métier d'auteur, ne pas vivre de ses ouvrages, et je n'ai pas dit que M. Walpole ne fût point auteur, j'ai dit qu'il ne faisait pas le métier d'auteur. Ce que j'appelle l'indiscrétion de ses amis est le plaisir avec lequel vous, moi et tout le monde, avons montré sa lettre du roi de Prusse et en avons multiplié les copies à l'infini. Si chacun de ceux à qui il
l'a montrée n'en avait pas parlé, elle ne serait jamais devenue publique et elle n'aurait jamais été imprimée, car il ne l'avait pas faite pour l'être.
J'ignore si Fréron sera ou ne sera pas puni ; ce que je sais, c'est que je ferai de mon mieux pour qu'il le soit. Mais dût-il l'être comme je le désire, il vaudrait encore mieux que M. Walpole ignorât sa punition que de connaître sa faute , et dans tous les cas, je ne veux paraître pour rien dans cette affaire. J'ai représenté à M. de Choiseul ce que j'ai cru juste et honnête, et je vous l'ai confié seulement à vous comme à mon amie et à mon enfant : c'est à lui à faire justice, mais ce n'est point à moi à tenir le glaive, et je me réserve d'autres marques publiques d'amitié à donner à mes amis que celles du soin de leur vengeance. Vous m'allez trouver pédante, ma chère enfant, mais vous m'avez tant dit que j'avais raison, que vous m'avez accoutumée à vous ennuyer de tous mes raisonnements. Je vous aime et c'est un fait; les faits sont plus sûrs que les raisonnements et le sentiment vaut mieux que la raison.
Ce 5 janvier 1767.
J'ai attendu, pour avoir l'honneur de vous répondre, que j'eusse parlé à M. de Sartines sur la feuille de Fréron. Il m'a montré cette feuille où Fréron ne rapporte qu'un ouvrage traduit de l'anglais, et véritablement il n'y a de reproche à lui faire que d'avoir reproduit cette traduction, ce à quoi d'autres personnes l'ont engagé vraisemblablement. Dans l'exacte justice, c'est le censeur qui a tort et non pas Fréron ; ils seront cependant l'un et l'autre corrigés, et il y aura de plus une rétractation dans une feuille suivante. J'aime, j'estime et j'ai beaucoup de considération pour M. Walpole, sans le connaître person-
nellement, et je ne souffrirai pas qu'il soit insulté ici; mais je le crois fort au-dessus des sottises de Fréron, et, dans ces sortes d'affaires, surtout vu le fanatisme que Rousseau inspire trèsmal à propos, les corrections secrètes sont infiniment moins sujettes à inconvénients et à cailletage.
Je vous promets que M. de Vichy sera remplacé dès que je pourrai; vous me grondez, vous vous moquez de moi, vous avez raison, car on est grondable et moquable quand on ne fait pas ce qui est le plus agréable, à la cour : ce serait pour moi de vous voir souvent, et en dépit des jaloux, de vous marquer l'attachement et la tendresse que je ne cesserai de sentir et vous d'inspirer.
DE MADAME DU DEFPAND A LA DUCI1ESSC DE CIIOISEUL
Ce samedi, 10 janvier, à 8 heures.
A peine étais-je éveillée ce matin, chère grand'maman, quand j'ai dicté les lettres que vous devez avoir reçues. Elles se ressentent bien de l'assoupissement et bien peu de la vivacité de ma reconnaissance; de plus, j'aurais voulu bien dire, et rien n'éteint et n'affaisse autant mon imagination que le dessein et le désir d'en avoir. Je suis réellement enchantée de M. de Ghoiseul, et, comme je vous l'ai mandé, ce qui m'en touche le plus, c'est qu'il a prétendu vous donner une marque de son amitié, et rien ne me prouve autant la vôtre que de penser qu'on croit vous obliger en me marquant de la bonté. Mais ma tendresse pour vous est parvenue à un tel point, qu'il n'y a plus de mots dans la langue qui me semblent propres à l'exprimer. Voici un nouveau moyen dont il est à craindre que je n'abuse, c'est d'avoir en vous une confiance sans bornes; je vais l'éprouver en vous demandant une grâce qui me fera le plus grand plaisir du monde, si vous pouvez me l'accorder : c'est de me faire avoir
deux exemplaires d'une feuille volante que la police a supprimée. Elle a pour titre : Réflexions posthumes sur le grand procès de Jean-Jacques avec David.
Je voudrais un exemplaire pour moi et un pour l'ami d'outre-mer; rien ne vous est plus facile que d'avoir cette feuille; vous pouvez avoir une entière sécurité sur ma discrétion.
Vraiment, j'oubliais de vous dire que j'ai lu cette feuille, mais on ne me l'a laissée que le temps qu'il fallait pour la lire, et celui qui me Ta apportée a attendu dans mon antichambre pour la remporter. Il n'y a qu'un mot qui a rapport à l'ami, et il est susceptible de bonne interprétation. Le portrait de David m'a paru plaisant et ressemblant; cependant ce petit ouvrage n'est pas d'une grande valeur.
Janvier 1767.
Je vous envoie, ma chère enfant, le seul exemplaire que j'ai pu avoir de la feuille que vous m'avez demandée; on m'a promis que j'en aurais un second demain ou après-demain. Je vous l'enverrai aussitôt. Je n'ai pas le temps de vous en dire davantage aujourd'hui; mais vendredi peut-être, j'aurai le plaisir de vous voir. Je n'aurai cependant pas celui de souper avec vous. Si je suis à Paris, il faudra que je soupe chez l'ambassadeur de Naples; c'est un vieil arrangement.
En fermant mon billet, je me suis avisée de jeter un coup d'oeil sur ces « Réflexions posthumes. » Elles sont assez bien écrites, assez concises; quelques-unes présentées assez plaisamment. Je les ai crues d'abord de Palissot. Mais les conséquences en sont communes, plates et tirées de tout ce qui a été écrit à ce sujet : je ne crois plus rien. Il n'y a rien contre M. Walpole; il n'y est que nommé. Ne nous fourrons pas, ma
chère enfant, dans les querelles littéraires. Si nous nous en sommes mêlées, c'était pour en tirer notre ami, et non pour y entrer. Elles ne sont bonnes qu'à déprécier les talents, mettre au jour les ridicules; mais, entre nous soit dit, il doit nous être assez agréable de voir les tyrans de nos opinions se détruire par les mêmes arguments qu'ils ont employés pour subjuguer nos esprits. C'est le moyen le plus sûr de nous soustraire à leur domination, en profitant de leurs lumières. C'est en cela que je préfère la fable de la tour de Babel à celle des Titans. Des constructeurs de la tour purent naître des architectes sages et industrieux, capables d'élever des bâtiments solides avec les mêmes matériaux dont leurs pères avaient tenté de dresser un édifice absurde, impraticable, inutile et nuisible. Des Titans renversés, il ne reste que les traces de la foudre. L'autorité détruit et n'édifie pas ; le gouvernement édifie et ne détruit pas. L'autorité doit punir les crimes; le gouvernement ne doit pas sévir contre les erreurs. Il peut leur laisser le soin de se détruire elles-mêmes, qu'elles proviennent d'un odieux fanatisme ou d'une vaine et nuisible philosophie. Ce n'est point par ce que le gouvernement fait, qu'il accélère le progrès des lumières, c'est par ce qu'il empêche. C'est du sein et du mal de l'erreur que naît le jour et le bien de la vérité. L'histoire des erreurs n'est que le magasin du sage ; il n'est pas de système qui n'ait un bon principe; mais il n'appartient pas à tous les esprits de se développer, et tous les aspects ne sont pas également bons pour présenter les objets, ni tous les jours pour les regarder. Je sens bien qu'il manque dans tout ceci beaucoup d'idées intermédiaires; mais c'est à vous à faire les liaisons. Il m'est venu tout à travers choux un baron allemand, avec un petit singe qui m'a fait caca dans la main.
Mais qu'est-ce que ce pauvre David Hume avait affaire à tout ceci ! Il n'est ni clef de meute, ni chef, ni suivant de secte. C'est qu'il ne suffit pas d'être sage , il faut encore ne pas vivre avec les fous. Je parie que le geôlier des petites-
maisons a été pris plus d'une fois pour un des locataires de l'hôtel.
Janvier
Malgré ce que je vous ai écrit, ma chère enfant, malgré ce que je vous ai dit, je vois que vous montrez le portrait1. J'ai entendu hier que vous en parliez à tout le monde. Croyez, je Vous en conjure, qu'autant je suis non flattée, mais touchée que vous me voyez ainsi, autant je suis peinée que vous vouliez faire partager un enthousiasme qui glacera tout ce qui ne m'aime pas autant que vous : et en nous rendant justice à toutes deux, vous conviendrez qu'il n'y en a pas beaucoup!... Encore une fois, il n'a été que trop vu , on n'en a que trop parlé, et vous me perdez s'il en est question encore. Ne tournez pas contre la pauvre grand'maman qui vous aime tant la marque d'amitié la plus sensible que vous puissiez lui donner. Je vous sais pourtant bien bon gré de ne l'avoir pas donné à l'abbé. Adieu, ma chère enfant. Croyez en ma prudente vieillesse, et souvenez-vous toujours qu'il n'y a que vous d'enfant dans ce siècle.
Paris, ce 18 février 1*761.
En vérité, vous êtes admirable; vous avez tous les torts possibles, vous forceriez la constance et la fidélité même à de-
1. Le portrait de madame la duchesse de Choiseul par madame du Defland. Voir ci-dessus lettre XL1II, page 70.
vo ta fo.
venir indifférente et légère, et c'est vous qui vous plaignez ! c'est vous qui faites des reproches!... Je n'en mérite qu'un seul , c'est de vous aimer toujours. Vous me croyez assez vaine pour penser que des louanges, des flatteries m'apaiseront et me feront oublier tous vos torts. Non! non! je ne les oublie ni ne vous les pardonne; il devrait s'ensuivre de ne vous plus aimer, mais c'est un vice de mon caractère, de rester attachée avec opiniâtreté à ce que j'ai aimé et estimé tout de bon et avec connaissance de cause. Mais vous vous embarrassez peu, je crois, de savoir ce que je pense: cependant, il faut que je vous en dise encore un mot. J'ai pleuré votre mort, et dans votre pays cela m'a donné un ridicule, parce qu'une des belles qualités des Anglais c'est de n'aimer rien , de ne pas croire à l'amitié, et d'en prendre toutes les démonstrations pour des faussetés, des affectations, etc., etc. Oh! je suis bien revenue de mon anglomanie. Vous ne valez pas mieux que nous, excepté en un seul point : vous vous laissez voir tels que vous êtes, et il faut aimer la vérité autant que je l'aime pour être bien aise de la rencontrer quoiqu'elle soit fâcheuse. Vous êtes donc encore malade? Cela m'afflige véritablement. Je voudrais que vous fussiez ici avec votre ami milord Ossory. Je l'aiderais à chasser votre mélancolie ; je vous procurerais peut-être quelques amusements; mais il n'y en a qu'un pour vous, qui est votre maudit jeu. Oh I la vilaine passion 1 je l'ai eue pendant trois mois ; elle me détachait de tout, je ne pensais à rien, c'était le biribi que j'aimais; je me fis horreur et je me guéris de cette folie. Vous avez de l'esprit comme un ange (car il faut bien que je vous donne aussi de l'encensoir au travers du visage ), le cœur excellent, l'âme sensible ; vous serez recherché de tous ceux à qui vous voudrez vous faire connaître ; vous êtes jeune ; malgré votre mauvaise santé vous avez bien du temps à vivre, et vous vous découragez, vous vous abandonnez à la tristesse, et la tristesse augmente tous vos maux. 0ccupez-vou3 de votre fortune ; vous m'avez parlé, dans votre dernière lettre, de vues.
de projets que vous n'expliquez pas. Pourquoi cette réserve? soyez sûr de ma discrétion, n'ayez nulle inquiétude de mon secrétaire, il est aussi discret que le pourrait être un pupitre ; mandez-moi donc où tout cela en est.
M. Walpole m'a écrit que vous pourriez aller cet été à Aixla-Chapelle et que vous passeriez par Paris. Vous croyez bien que cela me faisait plaisir. Vous avez apparemment changé de dessein, puisque vous allez à Bath. Je désire que vous vous en trouviez bien ; j'exige que vous me donniez de vos nouvelles, et si vous recouvrez la santé, comme je l'espère, j'exigerai que vous veniez faire un tour ici. Je ne veux point mourir avant de vous revoir; sou venez- vous que je suis très-vieille, et qu'on ne doit pas remettre au lendemain les marques d'amitié qu'on veut bien me donner; vous ne trouverez jamais personne qui s'intéresse autant à vous que moi. Tout cela dit, parlons d'autres choses.
Je suis bien éloignée de croire M. Selwyn stupide, mais il est souvent dans les espaces imaginaires. Rien ne le frappe ni ne le réveille que le ridicule, mais il l'attrape en volant; il a de la grâce et de la finesse dans ce qu'il dit, mais il ne sait pas causer de suite ; il est distrait, indifférent ; il s'ennuierait souvent sans une très -bonne recette qu'il a contre l'ennui, c'est de s'endormir quand il veut. C'est un talent que je lui envie bien; si je l'avais, j'en ferais grand usage. 11 est malin sans être méchant; il est officieux, poli; hors son milord March, il n'aime rien; on ne saurait former aucune liaison avec lui, mais on est bien aise de le rencontrer, d'être avec lui dans la même chambre, quoiqu'on n'ait rien à lui dire.
Votre milady Sarah a eu un succès prodigieux ; toute notre belle jeunesse en a eu la tête tournée. Sans la trouver fort jolie, toutes les principautés et les divinités du temple l'ont recherchée avec une grande émulation. Je ne l'ai point vue assez de suite pour avoir pu bien démêler ce qu'on doit penser d'elle; je la trouve aimable, elle est douce, vive et polie. Dans
notre nation, elle passerait pour être coquette. Je ne crois pas qu'elle le soit; elle aime à se divertir; elle a pu être flattée de tous les empressements qu'on lui a marqués, et je soupçonne qu'elle s'y est livrée plus pour l'apparence que par un goût véritable. Je lui ai soupçonné quelques motifs cachés, et je lui crois assez d'esprit pour avoir trouvé nos jeunes gens bien sots. Si vous êtes de ses amis, elle vous dira ce qui en est.
Mais dites-moi, je vous prie, ce que c'est que M. Dakensonn ?... Je n'y comprends rien ; il se dit votre ami intime; je lui ai l'obligation de m' avoir appris votre résurrection ; je lui en sais tant de gré, que depuis ce temps-là je lui ai toujours fait bon accueil; mais il a une tournure de conversation à laquelle je n'entends rien. Je ne sais s'il a de l'esprit, je lui crois des prétentions. Est-il de bonne compagnie ? Enfin ditesmoi ce que j'en dois penser.
Voulez-vous savoir la vie que je mène ; elle est plus remplie que quand vous étiez ici. J'ai fait de grands progrès dans la prudence, et je suis devenue indifférente pour bien des choses. Je m'en trouve bien, j'en suis plus recherchée et plus considérée. Cette confidence est bien ingénue, mais c'est à mon petit Grawford que je parle, et il ne se moquera pas de moi. Je suis avec madame de Forcalquier comme vous m'y avez vue; on ne fait point de progrès avec elle; il y a de Y ineffable dans ses principes. Madame Dupin a toujours toutes ses affections et sa confiance ; c'est la sublimité du galimatias que l'esprit de cette dame. Je vois beaucoup madame d'Aiguillon ; mais , ce qui me convient le mieux et que j'aurai grande disposition à aimer, c'est madame de Jonzac. J'entretiens cette disposition saus m'y livrer. Je suis contente au delà de toute expression de la grand' maman ; mais c'est de la manière que les dévots le sont des patrons qu'ils ont dans le ciel. Le pauvre président s'affaiblit tous les jours; il me fait faire de bien tristes réflexions. Pont-de-Veyle est toujours mon meilleur ami; il pratique l'amitié sans la sentir, cela vaut mieux que rien. Enfin,
enfin! je donnerais tout ce qui m'environne pour... je ne veux pas dire quoi.
Faites mes compliments à milord Ossory. M. Selwyn s'estil acquitté de ma commission pour lui ? Adieu, adieu. Rétablissez votre santé, ne jouez plus, occupez-vous de votre fortune et venez me voir. Je vous promets de vous écrire toutes les fois que vous m'écrirez.
Je veux vous dire que madame Gréville est de toutes les Anglaises que j'ai connues , et peut-être de toutes les Françaises que je connais, la femme à qui je trouve le plus d'esprit et dont la manière de penser sympathiserait le plus avec la mienne. Trouvez-vous que j'ai raison ?
DE MADAME OU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CH01SEUL
Paris, ce mercredi 13 mars 1767.
Je parie, chère grand* m aman, que vous ne vous êtes point aperçue du silence de votre petite-fille, et que le grand abbé se garde bien de vous en faire apercevoir. Ce n'est pas par aucun bon motif, c'est par oubli. Apprenez qu'il n'y a point eu de jour où je n'aie résisté à l'envie de vous écrire ; mais j'étais si noire, que je me suis fait scrupule de troubler votre joie et votre bonheur par un moment d'ennui. Enfin, je ne peux plus y tenir , je ne peux être plus longtemps sans avoir de vos nouvelles; exercez toute votre autorité sur l'abbé, et chargez-le de me mander comment vous vous portez, quelles sont vos occupations, vos amusements, vos conversations, vos disputes, etc. ?
Oh I que je regrette nos petits soupers !... Sans l'espérance qu'ils pourront se répéter, en vérité, en vérité , je prendrais congé de la compagnie et j'irais dans l'autre monde demander aux neveux de Richard 111 s'il est vrai que ce soit leur oncle
qui les a tués, et je ferais savoir leur réponse à M. Walpole. Il me mande qu'il a des raisons d'en douter, et qu'il fait de grandes recherches pour s'en éclaircir. Je vois l'abbé hausser les épaules et dire : « Encore passe si c'était un fait arrivé il y a quatre ou cinq mille ans en Egypte ou en Phénicie!... »
Je suis devenue imbécile , je ne me porte pas bien , je ne dors pas, je digère mal et je m'ennuie ; je suis au désespoir d'être éloignée de vous. Faites-moi surintendante de vos cochons. Il est vrai que s'ils ont le diable au corps, je ne les empêcherai pas de se jeter dans la rivière; mais je m'y jetterai moi-même si je suis longtemps sans vous revoir.
Paris, co 19 mars 1767.
Le mauvais état de votre santé m'afflige beaucoup ; mais n'y a-t-il point de votre faute? Ne vous échauffez-vous point le sang au jeu et aux veilles? Bath ne vous met point à l'abri des occasions, peut-être y êtes-vous encore plus exposé. Au nom de tout ce que vous aimez le mieux (je crois que c'est toujours milord Ossory), soignez-vous, conservez- vous et mettez-vous en état d'exécuter vos projets d'aller à Spa et de passer par Paris au mois de mai. Je serai véritablement charmée de vous revoir, quoique je sois fort persuadée que vous ne vous souciez plus guère de moi. Cependant, je crois que si nous nous retrouvons jamais, nous aurons bien des choses à nous dire, et que pendant quelques jours au moins, nous serons l'un par l'autre un abri sûr contre notre mortel ennemi, qui l'est de tout le monde, mais de vous et de moi plus qu'il ne l'est de personne ; vous comprenez bien que c'est l'ennui. Mais je vous prie, Monsieur, en fait de prudence, point de comparaison de vous à moi ; vous avez montré à M. Selwyn tout ce que je vous dis de lui. Je
ne me souviens plus de ce que c'était; ce ne peut être rien de mal, parce que je suis bien loin d'en penser ; mais j'en aurais dit beaucoup plus de bien que je pense en effet, si j'avais su qu'il dût le lire , n'eût-ce été que pour faire honneur à mon discernement. J'aime M. Selwyn, et j'ai toutes sortes de raisons pour cela; il s'est moqué de moi très-rarement ; j'ai à me louer de son indulgence, de ses attentions ; je serai ravie de le revoir. J'attendrai qu'il m'ait mandé qu'il est de retour à Londres pour lui écrire ; il faudra qu'il me fasse savoir son arrivée, et qu'il ait la bonté de demander au valet de chambre de milord Carliste une chaîne de montre dont sir Charles m'a fait l'emplette, qu'il avait donnée à ce valet de chambre pour me l'apporter, et que ce dit valet de chambre a oubliée ; sa destination est pour M. de Morfontaine, et ce doit être la conclusion de la comédie où il a joué un si beau rôle. Ceci n'est intelligible que pour M. Selwyn; il vous l'expliquera si vous voulez, mais je vous avertis que cela vous ennuiera.
J'ai deviné plutôt que jugé que votre milady Sarah était aimable; je l'ai toujours peu vue, et le bien qu'elle vous a dit de moi est un trait de coquetterie pour vous, et cela me fait plus de plaisir que si elle pensait en effet ce que vous prétendez qu'elle vous a dit. Non! non! madame de Bouffllers l'a charmée, et elle a été très-flattée de tous les hommages qu'on lui a rendus et de toutes les conquêtes qu'elle a faites. Le bon chevalier m'a vue davantage, il ne voyait que des vieilles, disait-il; mais il s'en dédommageait en jouant à la paume. Votre ambassadrice m'a dit qu'il faisait bannir d'ici un bon joueur, qu'il avait une partie projetée de mille ou quinze cents louis. Oh! les Anglais ne sont pas fous à demi. Mais je vous entretiens de balivernes, tandis qu'il y a un triste et terrible événement auquel je ne doute pas que vous ne vous intéressiez beaucoup : la chute de milord Tavistock. On dit que milord Ossory en est pénétré de douleur. Écrivez-lui, je vous prie, que j'y prends toute la part possible. Êtes-vous content de lui,
et répond-il à la passion que je vous ai vue? 11 me paraît que M. Walpole l'aime beaucoup, et qu'il trouve que je n'ai point exagéré dans le bien que je lui disais de lui. Je suis bien contente de ce que vous êtes content de monsieur votre père; mais les Grafton et les Shelburne, qu'est-ce que cela veut dire? N'attendez-vous rien des Bedfort? enfin vous me devez une entière confiance ; vous ne doutez point de l'intérêt que je prends à vous, et vous devez être tout aussi certain de ma prudence. On me reproche aujourd'hui ma circonspection ; mais comme elle me pèse un peu, venez, venez, mon petit Crawford, nous nous lâcherons la bride, nous en dirons de toutes sortes ; pour aujourd'hui, je n'ai plus rien à vous dire, si ce n'est adieu.
Faites mes compliments à M. Selyvyn, et demandez-lui s'il a fait partir les plateaux avant son départ pour Bath.