DE MADAME DU DBPFAND A M. WALPOLE
Paris, ce 4 avril 1767.
Certainement quelque sorcier, ou peut-être votre mauvais ange, vous fascine les yeux ou trouble votre intelligence quand vous recevez mes lettres; il n'y a pas un mot, pas une syllabe qui ne dût vous être agréable suivant le degré de votre amitié ; et en supposant que vous n'en avez pas, il n'y a rien qui doive vous déplaire ni vous être insupportable. Mais c'est une destinée : je ne puis jamais avoir de plaisir qui ne soit contre-balancé par beaucoup de peine. On ne peut pousser la résignation plus loin; je me soumets sans murmurer, sans me plaindre, à tout ce que vous décidez, à tout ce qui vous convient. Je voudrais pouvoir vous envoyer mon âme à la place d'une lettre. Vous verriez si mes sentiments sont ridicules, si je me crois en droit de rien exiger ; les jugements que je porte de vous, si je suis romanesque, si je ne m'apprécie pas à juste valeur, si
vous pouvez jamais craindre d'être ingrat, enfin s'il y a un autre être que moi dans l'univers qui soit capable d'un genre d'attachement pareil au mien. Comme je ne puis m'exprimer que par des paroles, et que toutes mes paroles vous choquent ou vous blessent, je prends le sage et très-nécessaire parti de me taire. Je vous dirai seulement que je suis très-contente de la promesse que vous me réitérez de me venir voir. Vous devez cet acte de bonté à vos vertus ; elles seules l'exigent et non pas moi ; tous mes désirs se bornent à passer quelques jours avec vous avant une séparation éternelle. Je ne saurais la croire bien éloignée , et c'est ce qui fait que tout retardement m'effraye. Je me dis souvent qu'en cas que je finisse avant de vous avoir revu, je n'en souffrirai pas dans l'autre monde; mais cette idée m'afflige tant que je suis dans celui-ci. Dites encore que c'est là du Scudéry !... Je ne sais comment vous l'entendez; je ne connais que l'amitié qu'on sent, et je ne sais dire que ce que je sens. Je ne pense pas que vous deviez me faire aucun sacrifice, que vous deviez m'aimer de préférence à tout. Ah ! mon Dieu ! je suis à cent mille lieues de cette idée. Rien ne me paraît plus extraordinaire que les complaisances que vous voulez bien avoir pour moi. Il n'y a que ma vérité qui ait pu mériter votre affection : souffrez-la donc telle qu'elle est, et supportez avec patience ce que vous appelez les épanchements, les effusions, etc. Mon intention n'est pas de me les permettre à l'avenir ; mais enfin, si j'avais le malheur d'y retomber, moquez-vous-en , ne les qualifiez pas de romanesques ; nommezles radotages, et ne grondez pas !...
Ma dernière lettre était du 26 , et vous avez dû la recevoir par M. de Ghabrillant. Vous avez dû recevoir aussi deux de mes lettres par M. de Guerchy, avec votre Château d'Otrante; enfin , vous avez dû recevoir quatre ou cinq lettres dans l'espace de huit à dix jours. J'ai bien eu, je l'avoue, quelque frayeur que vous ne vous en trouvassiez accablé. Aussi depuis, ai-je été dix jours sans vous écrire. Me revoilà dans le train
ordinaire ; vous ne recevrez plus de mes lettres qu'en réponse aux vôtres. Vous me ferez un plaisir extrême de m'instruire des allures de vos affaires, et sur toute chose, ce qui regarde la noce de votre petite-cousine. J'imagine qu'elle ne se fera qu'à la fin de mai : voilà maintenant ce qui m'intéresse et qui cause ma curiosité.
Depuis que je vous ai écrit, j'ai soupe plusieurs fois avec la grand'maman, et il y a eu hier huit jours que l'époux, en rentrant, monta chez elle; il n'y avait qu'elle, son oncle M. de Thiers et moi. Nous restâmes jusqu'à quatre heures sonnées. On parla avec toute la liberté et la confiance imaginables. Je fus tentée de vous écrire le lendemain pour vous en rendre compte, et puis je me dis : « Qu'est-ce que tout cela lui fait?... Je ne ferai que l'excéder, l'importuner!.,. » Nous ne dîmes pas un mot de vous, si ce n'est tout à la fin, qu'il me demanda ce que c'était que le Château d'Otrante, qu'on disait être de M. Walpole, si c'était de vous?... Je lui ai dit que oui. a J'ai envie de le lire! » — « Vous le pouvez, lui dis-je... Il est trèsbon dans son genre; c'est dans le goût des Facardins, de Tiran-le-Blanc!... Il a tout le costume gothique. » — « Cela me plaira, dit-il ; et puis il me demanda quand vous viendriez ? » « Je l'ignore; il ne m'en dit rien. »
Je soupai hier encore avec la grand'maman et ses trois féaux : l'abbé Barthélémy, qui est un bon garçon, son petitoncle M. de Thiers, qui est sensé et qui l'aime beaucoup, et un M. de Castellane, qui a l'accent provençal et qui ne me plaît guère. Je ne me levai qu'à neuf heures; je revins me coucher à minuit, parce que j'avais de la fièvre. Je ne pris qu'un bouillon chez la grand'maman. Ma nuit n'a pas été mauvaise; je n'ai pas de fièvre actuellement. J'aurai ce soir beaucoup de monde ; mais je ne me mettrai pas à table ; madame d'Aiguillon restera avec moi et nous mangerons notre soupe au coin de mon feu.
Il y aura, cette semaine, cinq comédies chez madame de
Villeroy. Je dois aller à trois ; mais je pourrais bien n'en voir aucune. Cette dame de Villeroy vous divertirait; elle a une sorte d'esprit; elle est brûlante , brillante, sémillante et bonne enfant. C'est la contre-partie de la comtesse de Forcalquier. Ah! pour la divine comtesse1, autrement l'idole, elle est en divinité ce que la Duplessis de madame de Sévigné était en provinciale. Elle mène un deuil de milord Tavistock qui fait hausser les épaules. Elle a débité la pension de Jean-Jacques comme en ayant eu la nouvelle de chez vous ; mais elle n'en avait entendu parler que par une ou deux personnes à qui je l'avais dit, et vendredi dernier qu'elle soupa chez le président, elle me demanda si en effet Jean-Jacques avait la pension. Je lui dis que oui; qu'il avait écrit au ministre qu'il recevrait avec reconnaissance cette grâce du roi et de lui; qu'on avait attendu l'arrivée de M. Hume, ne voulant pas lui faire accorder cette pension sans son consentement; qu'il l'avait donnée de la meilleure grâce du monde, et qu'on avait obtenu une augmentation de vingt pièces, en considération des défalcations. Je ne vous nommai point; elle ne me fit pas d'autres questions. Cette idole ne va pas aux spectacles, elle n'ira même point chez la duchesse de Villeroy. Il est bien pénible, mon tuteur, d'être fausse ! Il faut avoir une grande présence d'esprit pour ne pas se démentir à tout moment.
Hors vous que j'aime et la grand'maman que j'estime, tout le reste me paraît personnages de comédie, qui jouent de bien mauvaises pièces. A propos de pièces, on vient d'en donner une de Voltaire, qu'on appelle les Scythes ; elle est détestable. Je vous l'enverrai si j'en trouve l'occasion. Adieu, ne m'écrivez que quand vous en aurez la fantaisie; et sachez que je n'ai ni le droit, ni la volonté , ni le désir de rien exiger. Portezvous bien; mais, si par malheur vous tombiez malade, ayez l'égard alors de me donner de vos nouvelles.