‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 4)Chapitre 75 sur 128 · DE MADAME DU DEPPAND A L'ABBÉ BARTHELEMY · texte numérisé non relu

DE MADAME DU DEPPAND A L'ABBÉ BARTHELEMY

Ce mardi , 10 mai 1768.

Je reçois votre seconde, datée du 8. Voici ma troisième. Je commence par vous recommander qu'elle ne devienne point une lecture, et qu'il n'y ait que la grand'maman et vous qui soyez confidents de toutes mes pensées, de toutes mes folies, de toutes mes bêtises. Je vous remercie une fois pour toutes de vos attentions passées, présentes et à venir, et je ne vous en parlerai plus. Votre spectacle d'Orléans m'a tenu en suspens, suivant votre intention ; j'étais étonnée qu'il fût survenu à la grand'maman un goût si militaire. Cette grand'maman tire parti de tout : c'est un des sept sages, c'est un oracle, c'est une divinité, c'est une régente et c'est un enfant. L'envoi des pois et du pot de chambre, dont je fis part sur-le-champ au grand-papa, comme vous l'aurez vu par la copie de ma lettre, m'a valu un petit billet dont voici la copie :

« Je mande à madame de Ghoiseul, ma petite-fille, que Ton « peut offrir des petits pois, l'on peut aussi offrir des pots de « chambre; mais des pois dans des pots de chambre... La a forme du présent est neuve, apparemment que c'est la mode a en Touraine : cela est ineffable. Je n'ai pas le temps de vous « écrire davantage, ma chère petite-fille, que j'aime de tout <( mon cœur. »

Je ne sais pas si je répliquerai au grand-papa; je marche un peu sur des œufs. Je crois qu'il ne faut pas épuiser les plaisanteries, et vous n'êtes pas ici o ur me donner un conseil !

Ce mercredi.

Je fus lundi souper à Ruelle, chez madame d'Aiguillon, avec le chevalier de Listenay et l'évêque de Saint-Brieuc. Celui-ci nous raconta toute la Bretagne : ce n'est point un homme d'esprit, mais il a, je crois, beaucoup de talent pour les affaires; il est honnête homme, adroit, sincère, point mystérieux, expéditif. Il parait qu'il s'est bien conduit; mais, sur son récit, on doit conclure que jamais l'ordre ne sera rétabli dans cette province, tant que M. d'Aiguillon y commandera. L'esprit de politique s'empara de moi; je voulus trouver des moyens pour finir tous ces désordres. Dans toutes les affaires à conduire, je ne vois jamais que trois hommes qui y soient propres : l'archevêque de Toulouse, le Prince et M. de Castries. Dans cette occasion, on ne peut employer aucun des trois; ainsi, si j'étais le maître, je n'hésiterais pas un moment à envoyer M. de Penthièvre tenir les prochains états, et j'exigerais qu'il restât dans son gouvernement jusqu'à ce que la paix y fût parfaitement établie; on ferait après pour M. d'Aiguillon, pour ou contre, tout ce qu'on voudrait. La grand' maman et vous, vous vous moquerez de moi , et vous direz : Gela sied bien à une petitefille, de se mêler de raisonner, et vous aurez raison.

Adieu, mon grand abbé, voilà tout ce que vous aurez aujourd'hui ; j'écrirai demain à notre divinité.

Le président se porte bien ; il nous fit grand' peur hier soir : il voulut ramasser quelque chose par terre, il glissa de dessus son fauteuil, tomba par terre et se donna un coup à la tête qui fit du bruit, mais heureusement ce n'est rien. Je soupe ce soir chez madame d'Enville; j'aurai le plaisir de parler de la grand' maman.

J'oubliais de vous dire que j'ai fait vos compliments au président et à madame de Jonsac, et qu'ils vous les rendent au centuple : que cela soit dit une fois pour toutes.

DE L'ABBÉ BARTHELEMY A MADAME DU DEFFAND

A Chanleloup, ma 1*768.

J'avais lu quelquefois, dans des ouvrages imprimés en pays étrangers, que j'étais un savant, et j'en étais fort étonné; mais je n'ai lu que dans votre lettre que je suis un bel esprit. Au nom de Dieu, ne publiez pas cette découverte, qui me ferait des ennemis. J'ai ouï dire à quelqu'un, je crois que c'est moi, que les prétentions et les droits au titre de bel esprit sont un ridicule ou un crime. Si ma vanité m'avait donné une pareille ambition, un autre sentiment m'en aurait bientôt dégoûté. Si j'avais fait des romans, ma place aurait été après celle du chevalier de Mouhy; et si j'avais fait des vers, je serais resté un peu au-dessous de l'abbé Pellegrin. Je n'ai jamais que les idées de tout le monde, et quand j'ai voulu en approfondir quelqu'une, j'ai trouvé qu'elle tenait à d'autres par tant de fils, qu'il m'était impossible de débrouiller toute cette filasse : aussi rien ne me peine tant que de définir un terme. Voyez la grand' maman : le mot propre, la définition exacte, ne lui coûte qu'un instant de réflexion. J'aurais pu vous citer un exemple, vous donner aussi des résultats très-justes, non par discussion, car vous n'aimez pas le travail, mais par instinct, ce qui est trèsheureux. Je conclus de là que loin d'être un bel esprit, je n'ai que très-peu d'esprit, et le peu que j'en ai est acquis par la lecture ou par la conversation. J'ai obtenu quelques légers succès en devinant des logogriphes sur les antiquités; mais je vous assure qu'avec toutes les peines que je me suis données, un autre aurait été plus loin. Voilà ma confession, qui est trèssincère , et qui répond à tous les éloges que vos bontés pour moi vous inspirent. Vous me voyez en la grand'maman comme je père Malebranche voyait tout en Dieu. Je n'ai que le mérite

ou le malheur d'être trop attaché à ceux que j'aime. Je dis le malheur, parce que cette extrême sensibilité est une faiblesse, ou plutôt une espèce de malaise, et la plus cruelle à mon avis de toutes celles qui nous affligent; mais il faut toujours revenir à cette belle maxime : Vlà qu'est comme v'ià qu'est l.

J'ai cru devoir une fois pour toutes vous parler à cœur ouvert ; je n'y reviendrai plus, car je m'ennuie à parler de moi. Revenons à la grand'maman, qui lit toutes vos lettres avant que de me les communiquer, qui sourit en les lisant, qui aime toujours plus tendrement sa petite-fille, et qui me charge de lui en donner la plus vive persuasion. Après le petit rhume dont je vous ai parlé, il lui est resté pendant quelques jours beaucoup de malaise et de langueur; mais cela est passé encore. Nous sortons tous les jours en voiture, à cause du temps affreux que nous avons depuis quinze jours; il pleut à verse depuis hier : tout le monde est dans la consternation. La moisson donnait les plus belles espérances, et la voilà prête à être détruite. C'est inviter à un superbe repas des gens qui meurent de faim, et les empêcher de manger. La grand'maman donne tout ce qu'elle a; elle ramasse avec avidité les pièces de six sous qu'elle gagne au trictrac. Je voudrais que vous vissiez combien elle est aimée ici; il n'y a peut-être pas d'exemple de cette adoration : elle seule en est étonnée. Le grand'papa arrivera le 13, et après quelques jours nous irons vous revoir. J'aimerais pourtant mieux qu'elle restât encore ici quelque temps pour sa santé, mais je ne vois pas que les choses tournent de manière à le faire espérer.

Je viens de parcourir le Mercure de ce mois, qui me parait assez bon; je crois que le fragment sur Titc-Live, Salluste et Tacite est de M. Lingue t, quoiqu'il n'y ait pas mis son nom, et qu'il l'ait mis au morceau suivant. J'ai deviné deux ou trois énigmes, qui sont très-claires; j'ai laissé les autres, parce

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