La tragédie de Cornélie , par le président Hénault
savez combien je suis disposée à aimer tous ceux que vous aimez et surtout ceux qui vous aiment, et celui-là plus qu'aucun autre, parce que son personnel me plaît infiniment et que j'ai très-bonne opinion de son cœur et de son âme.
M. de Choiseul m'avait déjà dit, avant de partir, sur votre pension, ce que M. de Saint-Florentin en a dit à M. de Beauvau; mais comme cela ne me rassurait pas entièrement, je lui en ai écrit encore depuis la mort de la reine et n'ai point eu de réponse à cet article, apparemment parce qu'étant bien sûr de son fait, il n'a plus pensé à m'en parler. Voilà pourquoi je vous ai demandé des nouvelles, et je suis charmée d'être tranquille à cet égard1.
Je ne conçois pas quels sont ces gens qui prêchent tant contre le sentiment, qui n'en sont pas dénués et qui en ont mime beaucoup pour moi, et qui vous ont chargée de me dire que V accident qu'avait eu le grand-papa, à Chanteloup, leur avait tourné la tête. Étaient- ils aussi à Chanteloup? oh non, je suis une bête; c'est M. de Beauvau! je le voudrais au moins. Mais voyez , ma chère enfant, votre grand'maman est si imbécile et devenue si provinciale, qu'il faut lui dire les choses tout platement pour qu'elle les entende.
Quand nous souperons en petite compagnie avec M. de Choiseul, et qu'il sera en gaieté, nous lui ferons des plaisanteries sur ce qu'il a accordé aux beaux-frères de Vernage ce qu'il refuse à M. votre neveu; ce sera le meilleur moyen d'en tirer parti sans le mortifier. Je voudrais bien être au moment de ces charmants soupers; vous verriez que je ne suis pas cette méchante grand'maman, comme vous m'appelez, que je ne tourne pas si fort le dos au sentiment que vous le dites, et bien moins encore, ma chère enfant, à tout celui que vous méritez.
1. La reine Marie Leckzinska avait accordé une pension de 6,000 francs à madame du Deiïand , et le payement de cette pension se trouvait compromis par la mort de la reine.
A Compiôgne, ce 7 août 1708.
Voici, ma chère enfant, une lettre qui m'est arrivée ce matin de Lyon à mon adresse, celle qui était dessous pour vous était à cachet volant. Je l'ai lue pour remplir l'intention dufondateur. Ah I il est tout à fait de mauvaise humeur de la protection que nous accordons contre lui à La Bletterie et ma chère petite-fille est le houssart qu'il fouette pour mon billet ; je crois que nous ferons bien de le laisser tranquille, car pour moi, je ne veux point entrer dans une dispute littéraire1. Je ne me sens pas en état de tenir tète à Voltaire, puis l'animadversion des gens de lettres me parait la plus dangereuse des pestes. J'aime les lettres, j'honore ceux qui les professent, mais je ne veux de société avec eux que dans leurs livres et je ne les trouve bons à voir qu'en portrait. J'entends d'ici la petite-fille qui dit : la grand'maman a raison, il semble qu'elle ait mon expérience *. Avouez, ma chère enfant, qu'il n'y a que notre très-cher et bon abbé qui se soit garanti du venin commun des gens de lettres; c'est qu'il n'a sa supériorité que pour lui, son bel esprit que pour nous, et son bon esprit pour tout le monde. Aussi les craint-il presque autant que nous. Le grand-papa vous embrasse, il dit qu'il vous enverra la suite de sa traduction à mesure qu'elle sera faite. J'embrasse aussi la chère enfant, et sur ce je vais me coucher sur la bonne bouche.
1. Voir la lettre de madame du Dcffand à Walpolc, du 11 août 1708. Il s'agissait d'une discussion que cherchait à engager Voltaire avec M. Walpolc sur le mérite comparatif de Shakespeare et de Racine.
2. Allusion aux sujets de plainte que madame du Deffand croyait avoir contre Dalembert.
A Compiègne , co 23 août 1768.
Ma chère enfant, je pense partout à vous également, mais je ne peux pas partout également vous le dire. Ici, par exemple, il est vrai que je n'ai pas un moment à moi, mais cela n'empêcherait pas que je n'eusse bien du plaisir à recevoir vos lettres, quoique je n'eusse peut-être pas toujours le temps d'y répondre ; ainsi votre discrétion est mal placée. Je comptais vous faire demander à souper pour vendredi 29, et j'irai, puisque vous le voulez, chez le président, quoique je sois un peu embarrassée d'y être toujours priée par vous. Madame de Biron sera dans ce temps-là à Paris et je ne sais pas ce qu'elle fera, je crois qu'elle serait bien embarrassée de le dire elle-même. Je ne la mène pas comme vous savez, mais je vais tant qu'on veut à sa suite, elle a été charmante ici, plus Je la vois et mieux je l'aime, et j'en suis bien fâchée, mais comment résister au plaisir d'aimer ? puis je serais bien étonnée si celle-là m'en faisait jamais repentir. Aimons donc toujours en attendant; c'est autant de pris sur l'ennemi, car le mal est l'ennemi du genre humain, et de tous les maux il n'y a que la haine qui soit pire que l'indifférence; ne me demandez donc plus si je vous aime, ma chère enfant. Allez, je serais bien embarrassée de faire autrement que d'aimer. N'allez pas croire, cependant, que j'aime tout le monde, mais croyez au contraire que quand je n'aimerais personne, je vous aimerais encore.
Ce dimanche 6 décembre 1768.
Je m'impatientais de ne point avoir de vos nouvelles et je vous accusais déjà de manquer de parole. Ce matin, à mon réveil, Wiart m'a dit qu'il avait rencontré hier M. Dubuisson qui lui avait conté tous vos désastres. Votre lettre que j'ai reçue à trois heures me les a confirmés. J'aurais été très-inquiète si je vous avais su dans tout cet embarras ; vous en voilà tiré ; vous voilà à Londres au milieu de tous vos amis, et il ne vous reste plus rien à faire qu'à m'oublier ; c'est de quoi vous vous acquitterez à merveille, et cela doit être, puisque M. Selwyn, que je croyais l'exactitude et la fidélité même, ne m'a pas donné signe de vie depuis sa lettre de Douvres. Oh ! je suis bien revenue des Anglais ; ils ne seront plus à l'avenir embarrassés de mes empressements.
J'ai vu deux fois depuis votre départ M. Mallet, il n'a point encore soupe chez moi, mais il y dînera demain avec un astronome, un médecin, mon ami Tourville et mademoiselle Sanadon, nous verrons si la compagnie lui déliera la langue; à moins d'être muet on ne peut être plus silencieux, et à moins d'être mort on ne saurait être moins en vie. Cependant je ne me décourage pas ; je le trouvai fort bien le jour que je le vis avec vous, il n'est pas si bon dans le tête-à-tête, mais j'ai toute confiance dans votre discernement, ainsi je ne me rebute point.
Pour la princesse Lubomirska, elle s'est extrêmement refroidie pour moi. Je passerai chez elle aujourd'hui, et l'accueil que j'en recevrai décidera de la conduite que j'aurai avec elle. Je lui dirai tout ce que vous m'écrivez pour elle.
Le président ne va pas mal ; il eut vendredi seize personnes
chez lui, les maréchales avec qui je suis souverainement bien, les dames de Lauzun, de Valentinois, etc., etc. Le jour d'auparavant, je soupai chez votre ambassadeur. Madame de Forcalquier y arriva après dix heures et n'en fit point d'excuse, elle s'est impatronisée dans cette maison ; elle dit à l'ambassadeur qu'il était le plus aimable de tous les Anglais qu'elle eût jamais vus, elle fut bien vive, brillante, sémillante ; votre flamme se serait rallumée ; je l'aurai ce soir à souper.
J'ai été assez enrhumée, je n'ai point dormi de la nuit, je ne suis ni gaie ni triste, je dicte cette lettre en me coiffant, je sortirai tout à l'heure pour aller chez le président. Je voudrais que vou3 me donnassiez des nouvelles de votre santé, que vous chantassiez pouille de ma part à M. Selwyn , et que vous m'écrivissiez une fois tous les mois. Adieu, mon petit Crawford. je me garderai bien de vous dire que je vous aime, je ne veux plus être ridicule.
DE MADAME DU DEPFAND A M. CRAWFORD
Ce mardi, 8 décembre 17(58.
Vous êtes du dernier bien avec moi. Jugez si c'est chose difficile ; vos quatre lignes de Douvres m'ont fait un extrême plaisir ; c'est avoir senti l'amitié que j'ai pour vous, l'intérêt que j'y prends, et c'est y répondre ; nous verrons quelle conduite vous aurez à l'avenir ; j'y conformerai la mienne, non pas que je veuille me tenir sur le qui-vive ; ce n'est pas mon goût ni ma manière avec les gens que j'aime, quand je peux penser que mes attentions et empressements peuvent leur être agréables ; mais vous autres, messieurs les Anglais, quoique sans fatuité, vous croyez aisément qu'on vous aime plus qu'on ne doit, et la crainte d'être obligés d'y répondre ou de devenir ingrats, vous rend tout commerce et correspondance en-
nuyeuses ou incommodes; cela dit, parlons d'autres choses.
Comment vous portez-vous ? avez-vous pris votre eau de poulet en route ? Si le voyage ne vous a pas fatigué, il doit vous avoir fait du bien; vous me manderez ce qui en est, et où en sont les affaires de M. votre père, et par conséquent les vôtres. Il n'est nul inconvénient à me l'écrire ; l'amitié ne s'entretient que parla confiance, et la confiance fait l'agrément de la vie; sans la confiance on est tout seul dans le monde ; le monde n'est plus qu'un spectacle où l'on cesse bien promptement de prendre part.
Votre M. Mallet ne vint point dîner hier chez moi comme il me l'avait promis ; il me manda qu'il était malade; j'imagine qu'il me craint ; votre présence aurait été nécessaire pour donner quelque consistance à cette nouvelle connaissance ; je ne sais que vous dire; mais je prévois qu'il ne se formera pas une grande liaison entre nous; ce ne sera pas ma faute, j'en ferai toutes les avances, parce que j'ai beaucoup de confiance en votre discernement, et puis parce que je suis comme feu madame de Staal qui cherchait les nouvelles connaissances par l'ennui qu'elle avait des anciennes. J'ai été chercher la princesse Lubomirska et je ne l'ai point trouvée ; sa flamme pour moi est sans doute diminuée ; cela ne vous paraîtra pas impossible ni même singulier.
Je reçus hier une lettre de M. Selwyn; il va à Glocester; ainsi je n'entendrai parler de lui de longtemps. Les Pembrock ne sont point encore arrivés. Milord C... m'a laissée là; vos ambassadeurs et ambassadrices font fort peu de cas de moi. Je suis en petit prédicament dans votre nation; ah ! j'ai tort. J'eus hier la visite de M. d'E... ; il se trouva chez moi en même temps que le chevalier de Redmont ; l'un faisait le dessus et l'autre la basse, et ce duo déchirait les oreilles; il faut consentir de bonne grâce à supporter l'ennui et les ennuyeux ; en voulant se délivrer des uns, on en retrouve dans les autres, et excepté quelques personnes de qui on est sépa-
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rée par des obstacles insurmontables, tout le reste doit être égal.
le ferais des compliments à milord Ossory s'il avait cinquante ans, ou s'il était entre les mains de M. Pomme. Je ne vous parle point de M. Walpole; j'ai découvert qu'il n'avait point écrit à madame d'Aiguillon; je n'en puis concevoir la raison. Le président se porte fort bien ; madame de Jonsac est assez enrhumée; madame de Forcalquier a plus de dignité que jamais; vos ambassadeurs lui rendent un culte; dites-moi pourquoi votre roi a donné deux mille pièces de pension à votre ambassadeur.
Adieu, vous voyez quel est mon style, que je vous dis tout ce qui me passe par la tête, sans ordre, sans suite, sans réflexion; suivez mon exemple, et surtout ne vous embarrassez point de parler bon français ; et vous verrez qu'il vaudra autant m' écrire que de faire du noir ou rêver à la Suisse.
l'ai oublié dans ma dernière lettre, et j'ai pensé encore l'oublier dans celle-ci, de vous dire que vous devez avoir deux lettres de Voltaire de sa propre main. J'ai prié M. Walpole de vous les redemander; donnez-les-lui, je vous prie, ou renvoyez-les-moi.
LETTRK CXI Y
Eh bien ! madame, j'écris très-souvent quand j'ai des thèmes. Faites-vous lire la lettre de M. le marquis de Belestat,
I. Cette lettre de Voltaire ne se trouve pas dans l'dditioi de sa correspondance. Nous l'avons prise dans le recueil manuscrit des coptes faites par le prince de Beau van. C'était bien ce vilain homme qui était l'auteur de la brochure offensante pour le président, et qu'il niait si effrontément!... Voir, a ce sujet, la lettre de madame du Defland à Walpole, du 13 novembre 1T68.
et jugez après cela si c'est avec justice qu'on m'a imputé son ouvrage. Jugez si j'ai été fidèle à l'amitié, si j'ai été offensé du mal qu'on disait de M. le président Hénault, et si je n'ai pas pris son parti beaucoup plus que je n'ai jamais pris le mien. Voilà la vérité enfin reconnue, et il faut que le président en soit instruit : j'ai cru sentir dans ses lettres qu'il me soupçonnait, je n'en ai eu que plus de zèle. Oui, madame, je suis vif, et je le serai jusqu'au dernier moment de ma vie, quand je croirai servir l'amitié et la raison.
La Bletterie est encore plus coupable que le marquis de Belestat; puisqu'il veut être de l'Académie, il ne devait pas outrager un homme de quatre-vingt-deux ans qui fait tant d'honneur à notre corps. Rougissez d'avoir pris le parti de ce pédant orgueilleux. Que votre petite mère ou grand'mère se repente de l'avoir protégé ! Voilà comme sont faits tous ces animaux-là. Ils croient régenter un collège et c'est au collège qu'il faut les renvoyer. Madame la duchesse de Choiseul m'a écrit trois pages de sa main pour m'assurer l'innocence de ce janséniste. Je me repens bien d'avoir répondu gaiement, et d'avoir tourné le tout en plaisanterie. J'aurais dû lui faire connaître un méchant homme, qui abuse de sa protection pour insulter tout le monde. Comptez que La Bletterie ne vaut pas mieux que Jean-Jacques, tout cela est l'excrément du siècle. Le royaume du bon goût et de l'esprit est tombé en quenouille, je ne prétends dire une fadeur ni à vous, ni à madame la duchesse de Choiseul. Ce n'était pas en Sorbonne que le roi de Danemark devait aller; il devait venir souper chez vous sans façon.
Je suis un de ces étrangers qui regrettent de n'avoir pas cet honneur. Mais je suis bien mieux encore. Je suis un vieux serviteur attaché à votre char depuis quarante ans, vous respectant et vous aimant de toutes mes forces.
di l'abbé Barthélémy a madame i
Enfin nous voilà à ce Thugny dont le châtelain n'a cessé depuis hier au soir de demander des nouvelles de la petitefille : que fait-elle ? comment se porte-t-elle ? se souvient-elle de nous? et tant d'autres questions qui ont été éclaircies à sa satisfaction. Mous eûmes le premier jour un si beau soleil, un temps si doux, que nous croyions être en Italie, le second un ciel si noir et tant de neige, que nous nous crûmes en Laponie. Nous couchâmes à Soissons, l' évoque voulait que ce fût chez lui, la grand' maman préféra rester à la poste pour dormir plus vite, l'évéque assista à son souper; il est Bourdeille, comme Brantôme, mais quoique ce soit un homme de bien, il ne fait pas de si bons contes. La grand'maman lui dit avec beaucoup d'onction que la grâce semblait la circonvenir, et que la plupart de ses amies étaient dévotes, madame de Cboiscu I , madame d'Achy, madame de Thiers. Cette réflexion lui valut le lendemain une longue messe à l'évèché et une grande tasse de café. Pendant tout le voyage nous avons parlé du grand-papa, de la petite-fille, des petits soupers, des voleurs de grand chemin, de ceux qui sont à Paris et ailleurs, je ne sais de quoi encore, mais le chemin n'a pas paru trop long.
Nous avons enfin les livres d'Angleterre. La grand'maman me charge de vous raconter une scène qui nous fit bien rire : un moment avant notre départ, elle disait au grand-papa qu'on avait remis chez elle, à Versailles, un ballot contenant trois exemplaires d'un ouvrage imprimé en Angleterre et qu'on ne retrouvait plus. Je l'ai reçu, dit le grand'papa, et j'ai payé à l'ambassadeur d'Angleterre deux cenls louis pour les trois exemplaires. — Et qu'en avez vous fait? lui dit la grand'maman
— J'en ai envoyé un à la bibliothèque du roi, un second au dépôt des affaires étrangères, j'ai gardé le troisième. — Mais ils n'étaient pas pour vous, ils étaient pour la petite- fille, le petit oncle et l'abbé!... et sur cela des rires sans fin. J'arrive et je prétends qu'outre les deux cents louis, il faut qu'on rembourse au général Irvine les dix-sept louis. Nous demandons pourquoi l'ambassadeur d'Angleterre est mêlé dans cette affaire. Au milieu de cet imbroglio, M. de la Ponce nous dit qu'on lui avait remis, il y a plus de trois semaines, un ballot contenant en effet trois exemplaires d'un ouvrage in-folio. C'est précisément notre ballot ; celui qui a coûté deux cents louis contient des généalogies dorées , enluminées , guirlandées, etc. Je vous raconte tout cela assez mal, mais vous pouvez aisément vous représenter cette suite de questions, de surprises et d'embarras. On frappe à ma porte, je vous quitte pour aller ouvrir, et je n'ai que le temps d'ajouter mille tendres choses de la part de la grand' m aman, du petit oncle et de la mienne.
Dites, je vous prie, à M. le chevalier de Listenay que monsieur et madame de Thiers l'attendent avec impatience ; qu'il peut, en partant à neuf heures, venir coucher à Soissons et le lendemain à Thugny ; que de Soissons il ira à Reims, de Reims à Isle, et d'Isle ici. Les chevaux de cette poste sont dans l'habitude de mener à Thugny, qui n'est qu'à une petite demi-lieue de Rhetel.