DE LA DUCHESSE DE CHOISEUL A 11. WALPOLK
A Thugny, 7 février 1769.
J'ai reçu une lettre charmante de mon Horace, de mon cher petit-fils; mais comment cela se fait-il? elle est datée du 13 février et nous ne sommes encore qu'au 7; il est vrai qu'elle
marque aussi soixante-huit et que nous sommes en soixanteneuf. Elle a donc un an d'antiquité. Cependant je ne l'ai reçue qu'il y a environ trois semaines ; elle était en réponse à une lettre que j'ai écrite, il y en a environ six, au général Irvine. Mon petit-fils est-il donc comme Y Eternel qui réunit tous les temps? j'aimerais bien mieux qu'il lui ressemblât par le don de remplir l'espace, je l'aurais auprès de moi. En vérité, monsieur, votre présence me serait assez due, il y a assez longtemps que l'on vous désire, vous avez beau écrire des galanteries à votre jeune femme et à votre vieille grand'maman, je ne puis croire que vous -les aimiez quand vous êtes deux ans sans les voir. Malgré votre absence, malgré votre indifférence, je ne me repens cependant point de vous avoir fait des agaceries dans ma lettre au général, puisqu'elles m'en ont procuré une si jolie de votre part; on a beau être vieille et grand'maman, on n'en aime pas moins les douceurs et j'aime particulièrement les vôtres. Trêve donc de reproches, votre lettre vous a tout fait pardonner ; hors une si longue absence, on est toujours sûr du retour d'une femme dont on a su flatter la vanité. Mais croyez-vous cependant que la mienne m'ait assez aveuglée pour m' attribuer un portrait qui ne me ressemble point? Je ne connais pas cette femme supérieure à la fortune, qui n'en craint que les faveurs et non les revers, mais j'en connais une qui tâche d'en jouir sans s'en laisser éblouir et qui cherche à en prévoir les retours pour apprendre d'avance à les supporter, mais je ne connais pas la merveille dont vous me parlez ; si je la trouve , je vous l'indiquerai pour que vous l'aimiez mieux que moi. En attendant, monsieur, aimez -moi comme la femme du monde qui vous rend le plus de justice et qui est la plus pénétrée de tous les sentiments que vous méritez.
Mille choses pour moi, je vous prie, au général , si vous le rencontrez.
LETTRE CXVU
Ce 84 février 1789.
Vous avez raison, je suis une grande oublieuse, et je ne me pardonne pas de l'être pour les choses qui vous intéressent. J'ai reparlé au grand-papa, d'après votre lettre, de votre pension ; il avait oublié aussi de la rappeler à M. d'Invaut; mais il vient de me promettre encore de lui en parler. A l'égard de Saint-Cucufin, il n'a pas achevé de le lire; il me le rendra dès qu'il l'aura lu, pour vous l'envoyer. Quant à ma réponse à M. Guillemet, que je lui avais envoyée aussi pour la donner à M. Hennin, comme il me l'avait lui-même proposé, il l'a fait mettre tout simplement à la poste, d'où elle sera arrivée à Lyon, où il n'y a jamais eu de M. Guillemet. Cependant, j'ai fait écrire pour la ravoir; mais il se peut qu'elle ne parvienne jamais à Voltaire. Vous voyez qu'il y a autant d'oubli dans le ménage d'un côté que de l'autre, et tout ce que produisent nos oublis.
L'abbé m'a raconté une partie de tout ceci, de tout cela. Tout ceci , tout cela me fait pitié. Une de celles-là est venue ici, je lui ai donné à souper; mais j'ai évité de me trouver seule avec elle, parce que je ne voulais pas qu'elle me parlât de tout ceci, de tout cela; que je ne puis partout approuver, que je ne veux pas improuver, et que sur toute chose je veux éviter les tracasseries1.
J'ai été bien fâchée de ne pas aller mardi à Paris, parce que je vous y aurais donné à souper. Au lieu de cette bonne compagnie, j'ai soupe absolument seule, et j'ai rempli ma soirée en écrivant une lettre à l'intendant de Chanteloup, dont je
1. C'était le moment de la plus grande agitation à la cour, au sujet de la présentation de madame du Barry
pensais en l'écrivant que vous auriez ri, si vous l'aviez lue. Tout y était : les cochons, les moutons, les vaches, les vignes, les semailles, les petits garçons, les petites filles, les vieillards, les femmes en couches, les ponts, les édifices, le chanvre, les orties, les manufactures, la ville, la campagne, enfin jusqu'à la messe... tout y entrait. J'espère ne pas passer ma soirée à écrire de si belles choses mardi prochain, mais m'en dédommager en en entendant de meilleures, car je compte aller à Paris et vous y donner à souper ; faites donc avertir nos amis et croyez, ma chère enfant, qu'il me tarde d'être à ce jour trèsfortuné pour moi, puisque je vous verrai.
Mars 1769.
Bien vite, bien vite, parce qu'on me presse, ou pour mieux dire, je me presse pour vous envoyer par une occasion le paquet de Voltaire que j'ai reçu pour vous sous une première enveloppe à moi. Je ne veux pas vous faire attendre plus longtemps, ma chère enfant; je ne l'ai que d'aujourd'hui, et je n'ai pris que le temps de le lire et de le faire lire au grandpapa. Ce qui m'en a fait le plus de plaisir, c'est l'endroit de sa lettre où il dit que le grand-papa lui a mandé qu'il avait une femme qui contribuait à son bonheur l. 0 vanité des vanités !.. . tout n'est que vanité ! . .. Ne le voyez- vous pas bien , ma chère petite-fille, à ma sensibilité pour ce petit bout de
]. Voici le passage de la lettre de Voltaire qui rend madame de Choiseul si heureuse ï « ... Il m'est revenu de toute part qu'elle a un cœur charmant. Tout cela joint ensemble fait une grand'maman fort rare... Je me souviens que son mari me mandait il y a huit ans, qu'il avait une très-aimable femme et que cela contribuait beaucoup à son bonheur; ce sont de petites confidences dont je ne me vanterais pas à d'autres qu'à vous... » (Lettre de Voltaire à madame du Deffand, 15 mars 17ti9. )
phrase?... Adieu, encore une fois, adieu!... car on me parle et on me presse; je suis attristée d'avoir été si longtemps sans vous voir. Je vais demain à Paris, toute seule, parce que j'y ai affaire. Je voudrais bien que quelqu'un me recueillit mardi et mercredi , car je n'aurai pas à souper.
DE L'ABBE BARTHELEMY A MADAME DU DËFFAND
A Chanteloup, ce 30 avril 1769.
C'était hier le 29 avril et nous avons eu la chaleur et la poussière du mois de juin. Malgré cela, votre grand' maman a supporté ce voyage beaucoup mieux que moi; elle est arrivée à Chanteloup comme elle arrivait de Versailles chez vous, avec la même gaieté et la môme tranquillité. Nous avons mis quatorze heures précises à faire la route. Nous avons trouvé un bon souper; ensuite, votre grand'maman est montée à pied à la pièce d'eau, est entrée dans une petite galiote, a fait le tour de cette mer au bruit du canon et à voiles déployées. Elle s'est couchée, a dormi douze heures, s'est promenée dans le jardin, et nous a laissés pour entrer dans son bain. Je dis nous, parce que, en arrivant hier sur le pont d'Amboise, nous y trouvâmes un homme botté et éperonné qui faisait des cabrioles et des gestes comme ceux du sauvage de Bougainville. Cet homme était Gatti, qui dans l'instant même arrivait de Tours. Voilà bien des détails. Je ne vous ai pas dit que pendant le voyage nous avons souvent, mais très-souvent, parlé de vous, parce que nous revenons si souvent à ce sujet, qu'il est inutile de vous en avertir. Recevez de la part de la grand'maman les plus tendres amitiés, de la mienne, les sentiments les plus sincères. Daignez lea partager avec M. le chevalier1 et M. le baron *. J'eus l'hon-