‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 4)Chapitre 86 sur 128 · DE LA DUCHESSE DE CHOISEL'L ET DE L'ABBE BARTHÉLÉMY · texte numérisé non relu

DE LA DUCHESSE DE CHOISEL'L ET DE L'ABBE BARTHÉLÉMY

A MADAME DU DEPFAND

A Chai:teloup, 13 mai 1TG9.

J'avais suspendu le journal, ma chère petite-fille, de peur qu'à la fin il ne vous devînt fastidieux; mais, comme vous dites fort bien, l'abbé qui peut tout faire, hors de l'ennui, trouvera encore le moyen de placer quelques traits qui, grâce à son coloris, sauront vous amuser, comme, par exemple, un cheval dont je suis tombée subitement amoureuse, des ânes par lesquels j'ai été poursuivie, une pouline qui s'amuse à faire avorter des vaches, et M. Christophe qui vient m'en rendre compte à ma toilette. Puis un concile, un synode, un chapitre, je ne sais quoi d'aussi beau que cela qui s'est tenu chez moi; il y avait un archevêque, des curés, des chanoines, et tous criant, jurant, bruyant, suant, puant. L'abbé les a conciliés par un jugement digne de Salomon. C'est à lui à chanter sa gloire et à vanter ses exploits.

Descends du haut des cieux , auguste Vérité , Répands sur ses écrits la force et la clarté... Viens, parle, et s'il est vrai que la fable autrefois Sut à tes fiers accents mêler sa douce voix; Si sa main délicate orna la tète aïtière, Si son ombre embellit les t ni ils de la lumière, Sur les pas de l'abbé permets-lui de marcher Pour orner tes attraits et non pour les cacher.

Pour moi, ma chère petite-fille, je ne puis chanter que

scz, il est au fond si honnête et si bienveillant, si amoureux de la vie. de l'air, des promenades, et prend tant d'intérêt à qui déloge le soir, qu'il est excellent. Aujourd'hui il a été à Paris, et il a fallu le pousser dans son cabriolet. Il doit revenir dîner, et si l'abbé Barthélémy ne l'enlève, il manquera à ce Compiègne dont il a donné parole à mesdames de Choiseul et de Grammont. Voilà l'homme!... ■»

l'amitié, car mon esprit n'est point fait pour les fictions; je laisse à l'abbé l'heureux avantage de vous amuser; il m'enviera encore, si vous m'accordez celui de vous toucher.

L'abbé. — La grand'maman, qui sait battre la carte beaucoup mieux que moi, vous peindrait les aventures qu'elle n'a fait qu'annoncer, mais il faut la laisser railler et lui obéir. Voici les trois aventures :

Elle a depuis quelque temps trois amants : Apollon, Favori et Pagneux; elle s'en sert tour à tour, et tous trois la servent très-bien. Apollon est le plus fort, Favori le plus joli, Pagneux le plus doux. Hier, Favori se conduisit auprès d'elle avec tant d'aménité et d'empressement, il emprunta si bien les qualités de ses confrères, qu'elle lui donna publiquement la pomme, et depuis ce moment elle dit qu'elle n'aime rien tant que Favori. Dans le temps qu'ils étaient l'un sur l'autre et qu'ils allaient leur chemin et nous à leur suite, galopant de toutes nos forces, nous rencontrons environ trente bourriques, autant de paysans, autant de filles transportant de la terre. Nous les dépassons et le premier âne se met à courir après nous, tous les autres le suivent, ânes, filles, paysans, tout se met à courir et à tomber, à crier ou à braire et nous aussi. Après les chevaux et les ânes vinrent les chanoines. Grande contestation entre eux et les curés d'Amboise sur le rang qu'ils auront à la procession de la Fête-Dieu, les uns veulent la droite, les autres la gauche, ceuxci la tête, ceux-là la queue. Tout Amboise est en rumeur, monseigneur l'archevêque de Tours se rend à Chanteloup, la grand'maman parle avec beaucoup d'éloquence sans savoir un mot de la question. L'archevêque parle avec douceur et n'est point écouté. Les esprits s'échauffent, ne veulent point céder, et les deux partis disent à la grand'maman qu'ils défendent son honneur ; dans la crainte de perdre de pareils défenseurs, elle les laisse disputer; enfin on allait se séparer, lorsqu'un particulier (moi, ne vous déplaise ) proposa de faire deux grandes processions, l'une le jour de la fête, l'autre à l'octave, et que les cha-

noines feraient la première et les curés la seconde. Tous les partis, éblouis de cette idée, y souscrivent sur-le-champ, le notaire vient, on dresse la transaction. Le lendemain , le conseil de ville s'assemble et délibère d'aller aux deux processions. Notez que cette délibération n'a duré que cinq heures.

DK L'ABBÉ BARTHELEMY A MADAME DU DEFFAND

A Cbanteloup, 15 mai 1769.

Vous nous dites sans cesse que vos lettres sont plates, nous vous assurons sans cesse qu'elles nous plaisent infiniment. Vous pensez donc que les gens de province n'ont point de goût. Oh! je voudrais que vous vissiez les belles épîtres que nous écrit tous les jours le poète de Nazelles, l'auteur de la belle églogue. Il voudrait la faire imprimer, la grand'maman y consent à condition qu'il supprimera tout ce qui regarde elle, le grand-papa et Chanteloup. De mon côté j'exige qu'il ne parle pas de moi; imaginez qu'il me traite d'Apollon et de Mentor, je ne sais pas pourquoi je suis le second , mais quant au premier il veut absolument que je le sois, 1° parce que je suis d'une académie ; 2° parce que j'ai travaillé sur le phénicien ; 3° parce que le gouverneur et la gouvernante de Touraine m'honorent de leurs bontés. Je lui ai répondu que s'il veut absolument m'immortaliser par quelque titre, il n'a qu'à m'appeler saint Crépin, mais comme ce nom ne rime pas a\ec sacré vallon, il ne veut pas s'en accommoder et il continue à me désespérer. Mais c'est trop vous parler de cet Apollon, je viens à nos nouvelles. Mardi arriva M. d'Afry*; mercredi, mesdames d'Enville2, de Chabot et de Choiseul ; hier, M. de La Rochefoucauld3, qui est parti ce

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